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mercredi 28 mai 2014

Tel etait l'imam Khomeiny

« Khodhaya, Khodhaya, ta m enghélabé Mahaï Khomeiny ta negahdar ! » (Mon Dieu, mon Dieu, jusqu'au retour du Mahdi (messie) gardez-nous Khomeiny). Cette prière scandée par des milliers de personnes, le poing levé, à chaque apparition publique du leader de la révolution et fondateur de la République islamique ne retentira plus. L'homme auquel cet hymne est dédié, Rouhollah Al Moussavi Al Khomeiny, n'est plus. Il a disparu à l'âge de 89 ans, pleuré par des millions de musulmans en Iran et ailleurs.

La dimension de l'homme se mesure à celle de son œuvre, dit-on. Celle de Khomeiny aura été gigantesque. A 63 ans, âge où l'on n'aspire qu'au repos, il s'engage dans une lutte des plus inégales : celle d'un homme seul contre un empire qui se prétendait vieux de vingt-cinq siècles.

Un empire généralement considéré comme la cinquième puissance militaire du monde. Ni la prison, ni l'exil n'ont entamé sa farouche volonté. Quinze ans plus tard, le pot de terre l'emportait sur le pot de fer. L'édifice soutenu par, peu ou prou, toutes les puissances du monde, s'écroulait. Armé par Khomeiny, un peuple aux mains nues mettait à genoux, sans aucune aide extérieure, une armée de 450 000 hommes encadrée par près de 50 000 conseillers américains.

A elle seule, cette œuvre qui relève du miracle, classe son auteur parmi les géants de l'histoire. Mais Khomeiny ne devait pas s'arrêter là. En fondant la République islamique d'Iran, il rejetait à la fois « l'Est et l'Ouest » et donnait espoir à tous les mostaz'afine (opprimés) de la terre, en leur prouvant que l'on peut marcher hors des sentiers tracés par les supergrands. A ceux qui considèrent la religion comme l'opium des peuples, il démontre la puissance de la foi. Mieux encore, en ce monde miné par un matérialisme effréné, il redonne à la spiritualité sa véritable dimension.

Comme il fallait s'y attendre, il s'aliène les partisans de l'ordre établi, et tous ceux que cette force nouvelle dérange. Rien n'est épargné à la République islamique : aux divers embargos économiques et à la liquidation physique de ses élites, succède une guerre sans merci, téléguidée à la fois par l'Occident, le bloc oriental et les pays arabes, et menée par l'Irak.

A toutes ces forces coalisées, la République islamique oppose la foi de tout un peuple et la détermination de son leader. Détaché des biens de ce monde, l'imam Khomeiny a su insuffler aux siens la volonté de résister jusqu'à ce que soit repoussé l'envahisseur, puis le courage de s'arrêter quand le sort des armes vint à mettre en péril l'ensemble de l'édifice si péniblement mis sur pied.

C'est en février 1987, alors que l'opération Karbala V battait son plein et que les forces islamiques progressaient vers Basrah. que je revis l'imam Khomeiny pour la dernière fois. Laissant nos véhicules au bas de la cité, nous grimpâmes les ruelles étroites menant à Husseïnya (petite mosquée) de Djamaran, au nord-est de Téhéran. Après avoir franchi un double cordon de sécurité, nous débouchâmes dans une salle aux murs blanchis à la chaux. Une mince moquette laissait à nu quelques recoins du sol. Sur une passerelle surélevée de deux mètres trône un vieux fauteuil recouvert d'un simple drap. Accroupis au sol, quelques centaines de visiteurs attendent, dans un silence religieux. Parmi eux, je reconnais les Hodjatoleslam Khamenei et Rafsandjani, respectivement président de la République et président du Parlement, le chef d'état-major inter-armes, le commandant en chef des gardiens de la Révolution, nombre de ministres et d'officiers supérieurs de toutes les armes. Tous étaient là pour présenter leurs vœux à l'imam à l'occasion de « la décade de l'aube » (anniversaire de la révolution).

Brusquement, l'imam Khomeiny fait son apparition, suivi de son fils Ahmad. L'assemblée se lève comme un seul homme, entonnant Khodhaya, Khodhaya. La main levée en guise de salut et de, bénédiction, l'imam se dirige lentement vers le fauteuil. Son épaisse barbe blanche et la rudesse de ses traits trahissent le poids des ans, à la différence de son regard déterminé et de sa voix calme et mesurée. Une bonne demi-heure durant, il prononce un discours dans lequel il passe en revue une foule de sujets. Notre interprète, qui nous assure une traduction simultanée du persan à l'arabe, a du mal à suivre le débit, en dépit de sa parfaite maîtrise des deux langues.

Le discours terminé, l'imam Khomeiny se lève, sans effort apparent, écartant d'un geste la main tendue par Ahmad.

Puis il salue longuement l'assistance avant de se retirer.

Dans les mois qui ont suivi, ces audiences, naguère quotidiennes, se sont faites de plus en plus rares. Seuls quelques dignitaires du régime étaient encore reçus de temps à autre, quand cela s'imposait, dans son modeste appartement jouxtant la husseynia.

Secondé par un secrétariat restreint, l'imam rédige, de sa propre main, ses directives et les discours que lira Ahmad. Se levant tôt pour accomplir à temps les prières rituelles, il prenait, dans l'intervalle, quelques instants de repos. Tant que sa santé le lui a permis, il a obstinément refusé de se faire servir par ses proches, préférant aller chercher lui-même un verre d'eau, un livre ou tout autre objet.

Ceux qui l'ont connu à la fin de son séjour à Nadjaf, ville sainte du chiisme (située en Irak), racontent qu'au cours des nuits les plus chaudes de l'été, alors que les habitants dormaient sur les terrasses de leurs maisons à la recherche d'un peu de fraîcheur, il arrivait souvent que l'imam descende en personne pour éteindre une lampe oubliée ou pour refermer un volet. Si l'on devait le comparer, pour sa modestie et son austérité, à un homme illustre de l'histoire musulmane, seul le calife Omar pourrait soutenir la comparaison.

Tel fut l'homme qui infligea au gouvernement des Etats-Unis d'Amérique le pire camouflet de leur histoire, en les contraignant à reconnaître publiquement leur responsabilité dans les crimes commis par le régime du shah. Tel fut l'homme qui a faussé tous les calculs tant du monde occidental que du monde communiste, en accomplissant, en cette fin de XXe siècle, une des plus grandes révolutions de l'histoire contemporaine. Et ce, au moment même où les supergrands se croyaient en mesure de prévoir et de canaliser toutes les crises.

Sa disparition, cruellement ressentie par certains, en remplira d'autres d'allégresse. Que ceux qui se croient immortels se réjouissent. Mais pourront-ils prétendre que leur nom et leur œuvre survivront à celle de Khomeiny dans la mémoire des hommes ?

« Ame paisible, retourne vers ton créateur et entre parmi mes serviteurs en mon paradis. » (Le Coran)

Hamza Kaïdi
Jeune Afrique N1484 14 JUIN 1989
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