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dimanche 25 mai 2014

La voie etroite des islamistes (Mireille Duteil)


Profitant du désarroi culturel et politique, ils prêchent. Et prennent date.

De notre envoyée spéciale en Algérie

Ne vous dites pas que le peuple s'est calmé, qu'il n'a besoin que de pain ... Nous voulons autre chose, nous sommes une force et nous entendons défendre notre religion. » Vêtu d'une abaya (grande robe) blanche, barbu, l'imam Ali Bel Hadj Aissa, un professeur d'arabe de 26 ans devenu, depuis les sanglantes émeutes d'octobre, la figure vedette de l'islamisme algérien, dressait, l'autre vendredi, à l'heure de la prière, un sévère réquisitoire contre la politique, à ses yeux « impie », du régime. « Nous réclamons la liberté d'expression et d'association, l'épuration et l'islamisation de la justice et de l'enseignement», poursuivait l'imam.

Recueillis, plusieurs milliers d'Algériens, jeunes et vieux, envahissent, chaque vendredi, les petits rues de Bab el-Oued qui entourent la mosquée Al Sunna, afin de l'écouter prêcher en faveur de l'instauration d'une république islamique. Car, dans cette Algérie qui se cherche une identité politique — le référendum du 3 novembre portant sur des modifications constitutionnelles étant la première étape de cette quête — les islamistes sont bien décidés à faire entendre leur voix. Et, qu'on le veuille ou non, sur cette terre d'islam, ils feront partie du paysage politique de demain.

« Je me suis battu pendant vingt ans contre mon père pour ne pas porter le voile. Aujourd'hui, je me bagarre avec ma fille pour qu'elle ne le porte pas. » Universitaire, Selima, 40 ans, est désemparée. Il y a quelques mois, sa fille, élève de première d'un lycée chic d'Alger, est apparue revêtue d'un hidjab (nom donné au petit voile islamique et à la grande robe longue que portent les Sœurs musulmanes). La confrontation entre la fille et son père, journaliste et défenseur d'une Algérie laïque et démocratique, fut violente : « Si tu décides de conserver cet accoutrement, tu prends tes affaires et tu ne remets plus les pieds à la maison », a-t-il explosé, croyant voir s'effondrer tout ce pour quoi il luttait depuis vingt-cinq ans d'indépendance algérienne. Mais, cette fois, ce qui est aussi une révolte contre le père et une mode n'aura duré que quelques jours. Selima, la mère, tente de se rassurer : « Je sais qu'il y aura des rechutes et que ma fille sera à nouveau tentée par cette forme de religiosité. Pourtant, j'ai confiance. Le message des islamistes est porteur de l'oppression de la femme, et les adolescentes, qui peuvent sortir, travailler, danser, seront des proies moins faciles pour eux. »

En Algérie, comme ailleurs dans le monde arabe, les islamistes recrutent en priorité dans la jeunesse. Intellectuels mal dans leur peau, jeunes déboussolés pour lesquels le chômage semble être la seule issue, mais aussi grande bourgeoisie commerçante adepte de l'ordre moral et de la tradition, sont attirés par un message islamique qui prône la justice, la lutte contre la corruption et le laisser-aller des mœurs.

Professeur de mathématiques dans un lycée de Médéa, petite ville très conservatrice aux allures encore coloniales, Tewfik explique le phénomène : « Mes élèves sont tous des enfants de milieux populaires. Ils s'expriment et lisent en arabe, car ils sont peu à l'aise en français, quoiqu'ils l'étudient depuis les classes primaires. Or les seuls livres à leur disposition en arabe sont des livres pieux, des exégèses du Coran dont le niveau intellectuel est souvent très bas. Comment pourraient-ils être rebutés par un système politique qui appliquerait strictement l'islam, même s'il existe chez certains une attirance envers l'Occident ? »

A Tizi-Ouzou, un étudiant kabyle est péremptoire : « L'intégrisme est un virus là où règne un vide politique et culturel. » En fait, jeune pays aux vieilles idées, l'Algérie a vécu depuis l'indépendance dans le culte des anciens moudjahidin (anciens combattants) et du FLN de la guerre de libération. Un discours totalement étranger à une majorité de la population, puisque 75 % des 25 millions d'Algériens ont moins de 30 ans. Rien n'est venu remplacer cette tutelle spirituelle. Le nationalisme arabe a fait long feu après la défaite contre Israël de 1967, le « Dieu Développement » créé par Boumediene le socialiste a failli, et les Algériens se sentent orphelins. Reste l'islam. François Burgat, chercheur et auteur d'un ouvrage qui vient de paraître sur l' « Islamisme au Maghreb » (Editions Karthala), explique : « Ce retour à la mosquée et son stade suprême, l'islamisme, sont le second étage de la fusée. Indépendance, celui du nationalisme culturel. » Car, vingt-six ans après avoir conquis l'indépendance politique, l'Algérie n'est pas parvenue à surmonter sa crise d'identité. Un sociologue résume cette interrogation d'un mot savoureux : « L'Algérie louche : elle a un œil dirigé vers Paris, l'autre vers Le Caire. »

Les islamistes peuvent d'autant mieux profiter de ce désarroi culturel que le pouvoir, monopolisé par le seul FLN — parti unique — n'offre guère d'échappatoire. Un seul lieu échappe à la langue de bois : la mosquée. Car, au fil des années, les islamistes se sont infiltrés dans les lieux saints. Leurs prêches ne sont jamais ouvertement politiques ; mais, très didactiques, ils sèment les germes de la contestation d'un pouvoir accusé de ne pas respecter suffisamment les lois de l'islam.

Un exemple : l'autre vendredi, à Bou-Saada (en arabe, la « cité du bonheur »), la ville semblait s'être arrêtée de vivre à l'heure de la prière du midi. Dans les rues avoisinant chaque mosquée, des milliers d'hommes assis sur un petit tapis de prière écoutaient le prêche de l'imam, avant de se prosterner trois fois vers le sol pour adorer Allah. Les imams, nommés par le gouvernement, incitaient à la charité et au partage des biens entre riches et pauvres. Par contre, à l'entrée de l'oasis, dans une mosquée « sauvage », le discours est tout autre. Là, pas de coquet minaret blanc et vert, mais une mosquée installée dans une sorte de garage. Quelque trois cents fidèles, dont une majorité d'hommes porteurs d'une petite barbe, revêtus de l'abaya et de la calotte blanche (le costume des islamistes), écoutent l'imam : « Demandons-nous ce qu'est la religion, dit le prêcheur. C'est ce qui apporte la vérité et la justice. Demandons-nous alors si, dans notre pays qui est musulman, il y a la vérité et la justice. Je dis non. Partout, l'injustice, l'incurie et le péché sont tolérés. »

Pourtant, à Bou-Saada, comme partout en Algérie, il n'y avait que quelques centaines de fidèles dans la mosquée des « Frères musulmans », selon l'expression consacrée à Alger, et des milliers de personnes dans les autres mosquées. « Instaurez la démocratie en Algérie, et les Frères musulmans auront vécu », affirme un étudiant. Peut-être. Car si le mouvement islamiste est diffus, très minoritaire, sans leader ni organisation, il se renforce insidieusement grâce à l'incontestable islamisation de la société. Celle-ci est le fait du pouvoir et d'un retour aux traditions.



C'est précisément pour couper l'herbe sous le pied des « Frères musulmans » que les pouvoirs algériens successifs ont « investi » dans le religieux. Ainsi, en 1976, Boumediene adoptait le vendredi — jour saint dans l'islam — comme jour de repos, restreignait la vente de l'alcool, tandis qu'il nommait à la tête de la grande université islamique de Constantine l'imam Ghazali, égyptien et ancien membre de la confrérie des Frères musulmans. Ensuite, à partir des années quatre-vingt, les autorités ont favorisé la construction de milliers de mosquées qu'elles tentent de contrôler tant bien que mal. Dans un pays qui s'est incontestablement modernisé — trop vite au goût de certains — le retour à la mosquée et aux traditions ressemble fort à la peur de l'avenir. Une enseignante explique : « Les hommes s'abritent derrière les préceptes de l'islam pour cacher le fait qu'ils refusent l'émancipation des femmes qui, aujourd'hui, étant mieux éduquées qu'eux, vont leur prendre leur travail et refuser de les servir comme par le passé. »

Crainte de l'avenir, repli sur soi, recherche d'une identité algérienne, « l'air du temps », en Algérie comme partout en terre d'islam, favorise un retour aux sources. Les islamistes l'ont bien compris. Echaudés après que la police, en janvier 1987, eut tué leur leader, l'émir Mustapha Bouyali, qui prônait la violence, ils ont changé de tactique. « Aujourd'hui, ce sont les réformateurs qui tiennent le haut du pavé, nous explique l'un d'eux, cadre supérieur dans une société d'Etat.

Nous estimons qu'il faut d'abord que la société devienne de plus en plus islamique, et ensuite le pouvoir suivra de lui-même. » Cela n'empêche nullement les islamistes de tenter de montrer leur force. Ainsi, après deux jours d'émeute à Alger en octobre, les « Frères musulmans » ont tenté de récupérer le mouvement et de se poser en interlocuteurs du pouvoir. Ils marquaient leur renaissance. Mais ils montraient aussi leur faiblesse, ne parvenant pas, dans une capitale de trois millions d'habitants, à mettre dans la rue plus de quelques milliers de personnes, dont une majorité de femmes et d'enfants.

MIREILLE DUTEIL

www.persee.fr - François Burgat. L'islamisme au Maghreb
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