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mercredi 1 mai 2013

Le roman de l'amazone


Trois générations de femmes prises dans un cheminement qui conduira la première à une libération par la référence à l'ancêtre, la seconde à un affranchissement par la révolte et la troisième à une émancipation par l'instruction.

Elle fut l'un des tout premiers lauréats, en 1991, des prix littéraires décernés par la fondation Aba qui venait tout juste d'être créée. Elle reçut timidement son diplôme et son chèque des mains de Noureddine Aba lui-même au cours d'une cérémonie organisée dans les salons de l'hôtel Safir, et à laquelle était également convié, en tant que lauréat, un autre écrivain de talent qui venait de publier aux éditions du Seuil, Les vigiles. Depuis, elle a fait le chemin que lui prédisait le poète disparu : tout en continuant d'exercer la médecine, son premier métier, dans une ville du sud de la France, Malika Mokeddem se manifeste régulièrement sur la scène littéraire française.

L'un de ses ouvrages a été couronné par le Prix Méditerranée des jeunes et a reçu une mention spéciale du jury Fémina (I), deux distinctions qui constituent une récompense parfaitement méritée. Car si la femme de lettres écrit dans une langue française maniée avec une élégance et une maîtrise stylistique remarquables, les décors, personnages et substance de son œuvre romanesque sont profondément algériens. Aussi bien dans Le siècle des sauterelles et dans L'interdite que dans Des rêves et des assassins et celui dont nous venons d'achever la lecture (*). c'est d'une Algérie perçue dans son âme et dans ses drames qu'il est question.

Les hommes gui marchent, cet hommage bouleversant rendu aux Algériennes et aux Algérien.: des régions méridionales du pays, et autant aux hommes bleus remontant parfois des confins du Grand-Sud qu'aux nomades que les circonstances ont figés du côté de Béchar, se présente à la fois comme l'histoire singulière de Leïla (on sent l'autobiographie) et comme une sorte de saga rendue par le récit de l'aïeule Zohra. Pour tout dire, il y a, à l'ombre posthume de l'ancêtre Bouhaloufa (l'homme au sanglier) qui osa remettre en question le mode de vie et le système de représentation archaïque des siens, ses trois descendantes que sont Zohra, Saâdia et Leïla. Trois générations de femmes prises dans ce cheminement qui conduira la première à une libération par la référence à l'ancêtre, la seconde à un affranchissement par la révolte et la troisième à une émancipation par l'instruction. Avec un art consommé du récit, Malika Mokeddem raconte le drame de Saâdia, qui, pour échapper à la tyrannie d'une marâtre, se précipite dans une odyssée commençant par une agression sexuelle, se poursuivant par de longues années d'un enfer carcéral en maison de tolérance avant le Fursaut salvateur qui lui fera réintégrer de force une société qui finira par l'accepter avant de l'admirer.



C'est sur cette trame parcourue par les épisodes de la guerre de Libération et les déchirements d'une société brutalement arrachée à un modus vivendi que rien ne semblait devoir déranger, que se déroule l'histoire de Leïla, petite-fille de Zohra, fille de Tayeb le nomade devenu jardinier et de Yamina, l'épouse au foyer qui n'accouche que pour repeupler son ventre encore et encore. Par un de ces concours de circonstances qui changent le cours d'un destin et parfois, d'une histoire, Leïla ira à l'école.

Qu'on ne s'y trompe pas, au-delà des qualités certaines d'un ouvrage où Malika Mokeddem s'affirme comme une observatrice et une narratrice avisée des moments décisifs de l'histoire de son pays, où les splendeurs du désert sont décrites avec une justesse de ton et une rare sensibilité, l'auteur intente un véritable procès à une société qui n'a pas su se libérer à temps des freins qui la condamnent à l'involution. Des phrases d'une beauté sévère composent un réquisitoire qui fustige sans appel ceux qui considèrent que si la femme à le droit de vivre, elle ne peut en user que pour le plaisir de l'homme et la perpétuation de l'espèce.

M. A.
Liberté dimanche 25 février 2001


(I) " L'interdite ", éditions Grasset-1993
(*) Malika Mokeddem. " Les hommes qui marchent " Roman-Éditions Grasset-Paris-1997-321 pages.
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