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samedi 2 mars 2013

L'Afrique au temps de Saint-Augustin - Les juifs


Dans cette foule bigarrée, on peut distinguer les juifs, effacés mais partout présents, un peu en retrait mais importants. Ils étaient en nombre, mêlés aux chrétiens, dans la ville maritime et commerçante d'Hippone, comme en toutes les villes de port. Ils sont encore plus nombreux à Carthage. Les deux groupes se connaissent, se fréquentent mais ne se marient pas. Nous n'en voyons pas un à Hippone demander le baptême. Juifs et chrétiens se fondent dans la vie quotidienne ; ils connaissent les habitudes, les rites, les fêtes les uns des autres. Augustin évoque leur coutume d'allumer une lampe, le vendredi soir, à l'heure où commence le sabbat. Au cours de la célébration pascale, il fait mention du repas qui inaugure la pâque juive. L'Ecriture, mais aussi l'expérience de la vie journalière lui rappellent la confluence des deux festivités chez les uns et chez les autres.

Les juifs eux aussi présentent une nasse mêlée, où se rejoignent bons et mauvais, rarement des médiocres. Chez l'évêque, les considérations théologiques viennent souvent assaisonner l'observation de la rue. Ce qui rend son jugement tantôt sévère, tantôt bienveillant, jamais indifférent.

Comme à tout Africain, l'activisme sémite répugne à Augustin. Le repos du sabbat lui-même semble dévié. Les hommes gagneraient ce jour-là à cultiver leur jardin, plutôt que de faire bombance et de courir les spectacles, où ils se signalent en criant le plus fort. Il conviendrait que les femmes travaillent au rouet, plutôt que " de danser tout le jour sans pudeur, sur les terrasses, au son des tambourins, au moment où les voisins peinent au travail. Elles feraient mieux de filer la laine ". Et ailleurs : " Mieux vaudrait labourer que danser. " La coexistence n'est pas toujours pacifique. Les chrétiens se plaignent que les juifs sont rapaces, âpres au gain, méprisants. Ces derniers gémissent d'être mal compris ou persécutés ; ils font chorus avec les païens contre les chrétiens.

Nous ne trouvons pas chez Augustin les diatribes violentes de Jean Chrysostome contre les juifs. S'il fait de nombreuses allusions à leur existence et au problème qu'ils posent à la réflexion chrétienne, il faut attendre la fin de sa vie, pour trouver un véritable traité polémique, provenant d'un sermon consacré " à l'aveuglement du judaïsme ", face à Jésus-Christ. Toute sa vie, l'évêque a dialogué avec des juifs et des rabbins. Il a consulté l'un d'eux, alors qu'il était encore simple prêtre, pour qu'il lui expliquât le mot raca. Mieux que personne, Augustin sait que juifs et chrétiens lisent le même livre et se retrouvent dans la même histoire. Il a trop le culte du livre sacré pour ne pas revenir sans cesse à la fontaine commune, surtout en commentant le psautier. " Le juif détient le Livre où le chrétien puise sa foi ". L'évêque dit joliment : ils sont nos " archivistes ", " nos libraires ", les bornes miliaires qui nous balisent la route. Augustin les présente comme Esau, le fils aîné, qui désormais sert le cadet, comme l'esclave porte le cartable qui contient le livre de l'écolier. Avec lui il fait chemin jusqu'à l'école, mais lui s'arrête sur le seuil. Un chrétien rencontre-t-il une difficulté dans le texte sacré ? Il interroge celui qui connaît la langue hébraïque et détient les livres sacrés : " L'aîné sert le plus jeune ".

A Hippone comme à Carthage, juifs et chrétiens discutent ferme. Tertullien fait déjà allusion à un débat qui a duré toute une journée : arguments et objections puisent à un fonds commun que se transmettent les générations. L'évêque recommande aux catéchistes de tenir compte des objections juives, quand ils exposent aux catéchumènes les grandes articulations de l'histoire biblique. Il s'agit d'aguerrir la foi naissante contre les ragots de la rue qui s'en prenaient particulièrement à la personne du Christ

Augustin aborde d'ordinaire la question juive avec la gravité paulinienne ; il reconnaît volontiers le droit d'aînesse à Israël, premier élu ; il est l'olivier franc sur lequel a été greffé l'olivier païen et sauvage. Pour l'un comme pour l'autre, ce qui importe est de fleurir dans la maison de Dieu et d'y porter du fruit. Au-delà des affrontements du quotidien et des préjugés de la rue, l'évêque d'Hippone aborde un jour " le fait juif ", en commentant la parabole du fils prodigue. Il compare le peuple juif au fils aîné, qui, au retour des champs, voit les païens attablés, festoyant dans la maison de Dieu. Il est " estomaqué ", comme le répète Augustin. Contrarié, il s'écrie : " Voilà bien ces mécréants qui n'ont ni connu ni observé la loi. Ils n'ont pas adoré le Dieu unique, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. " Le juif interpellé s'approche de l'église, il tend l'oreille. Il entend la lecture des mêmes prophètes, le chant des mêmes psaumes. La symphonie, les voix, le choeur qui se fondent dans l'unité le bouleversent. Augustin l'interpelle : " Les voix, le choeur, la fête, la célébration eucharistique t'émeuvent. Personne ne t'exclut Pourquoi refuses-tu d'entrer ? »
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