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jeudi 21 février 2013

Octobre 88, ce complot qu'on nous cache


Presque tous les acteurs s'accordent à dire que les événements d'Octobre 88 relèvent d'un complot (lire extraits de certains entretiens parus dans Octobre ils parlent, de Sid Ahmed Semiane). Mais chacun a sa propre version du complot ourdi. Ici quelques témoignages dont le dénominateur commun est que la vérité sur Octobre reste à être soutirée.



D'octobre à Bouteflika

De ces jours de sang et d'espoir, on a presque tout dit, tout oublié et tout maudit sans parvenir à épuiser nos curiosités à propos d'une épopée inachevée, ni encore moins nos ressentiments à l'égard d'un présent confisqué.

Comment une révolte populaire a-t-elle pu, à ce point, déboucher sur une impasse politique et sociale ? On ne sait encore rien d'Octobre qui nous éclaire sur la déroute nationale. Octobre reste sans doute la plus grosse équivoque historique que ne pensent pas encore à lever nos dirigeants et face à laquelle semblent impuissants nos chercheurs. En vérité, il s'agit moins d'élucider une énigme que d'oeuvrer pour que la société cesse enfin de souffrir des insoutenables effets de la désillusion. Lever le voile sur Octobre, c'est dénuder nos fiertés dérisoires et démasquer nos rêves perdus. Nous réconcilier avec nos vraies dimensions. Cet Octobre qui nous a offert, dans une cruelle concomitance, le FIS et la liberté de dire, cet Octobre qu'on ne finit pas de payer, Octobre à l'avant-goût de paradis mais qui se révéla enfer, cet Octobre qui s'enfanta dans la torture pour grandir dans le sang, cet Octobre était-il indispensable ? Aujourd'hui encore, que cherche à faire Bouteflika sinon à parachever les interminables compromis que nous a légués Octobre ? L'Algérien a fini par comprendre qu'il s'agit là de futiles — et funestes — tentatives de paix entre un pays et son foetus intégriste, devenu monstre à plusieurs têtes. Qu'Octobre ne se satisfasse pas de paraboles. Qu'il nous faudra nous résigner avec son fantôme Jusqu'à la mort du monstre.

Mohamed Benchicou

Betchine tient à son silence

Ancien colonel de la Sécurité militaire, acteur direct dans les événements d'Octobre 1988, Mohamed Betchine refuse pour l'heure de rendre public son témoignage, sa version des faits. Silence gênant. L'homme sait beaucoup de choses et ses révélations, selon ses dires, si elles venaient à être divulguées, feraient du mal.


A le croire, elles seraient de nature à déstabiliser le pays. Que sait-il et pourquoi se refuse-t-il à parler d'Octobre ? Approché par deux fois, il répond qu'il accepterait de parler dans « le cas précis où certains témoins vivants, de l'époque, collègues pour, certains d'entre eux aujourd'hui, viendraient à ne pas se remémorer, totalement ou partiellement certains faits inhérents à cette période-là ». Mohamed Betchine détient des secrets sur Octobre qu'il consigne dans un livre qu'il se garde pour l'heure de faire publier. Ses conditions sont suffisamment éloquentes pour admettre que onze années après les émeutes d'Octobre, peu a été dit et écrit sur cette tragique période. Y a-t-il eu complot, M. Betchine ? La réponse est affirmative, mais souffre de détails : « Les événements, écrit-il dans L'Authentique du 24 juillet 1999, remontent à la date de l'élaboration du plan ayant pour nom de code « Rosier », initié au mois de juillet 1988. Qui sont les initiateurs, les exécutants ? Et au profit de qui ce complot a-t-il été tramé ? Motus et bouche cousue !

F. A.

Lakehal Ayat (général major, chef de la Sécurité militaire)
« Complot algéro-algérien »

Vous partagez donc le point de vue de certains responsables selon lesquels ces événements sont le résultat d'un complot ...

On ne peut pas parler d'un complot mais plutôt d'une confrontation entre les deux tendances : le chef de l'Etat en 1988, qui peut être considéré comme le chef de file des réformateurs, n'a jamais exprimé sa volonté de réformer l'économie au sein des régions du bureau politique du FLN. Il l'a toujours souhaité, mais sous forme de conseils, d'allusions ou d'orientations mais jamais en une manière claire, à savoir des ordres, des instructions ou des décisions prises à l'intérieur des instances du parti. Donc si vous préférez, le complot est algéro-algérien.

Vous ne croyez donc pas à la thèse de la révolution spontanée ...

Je ne peux pas dire que je ne crois pas à la thèse de la révolution spontanée. La Révolution algérienne été une révolution spontanée, mais elle a pris ses racines un peu plus loin dans le temps. Octobre 1988 n'est pas une révolution mais une émeute spontanée de par certains cotés. Car ce n'était pas totalement innocent. On le sait, et on sait qui a mis le feu aux poudres, ça ne sert à rien d'accuser X ou Y. A votre avis, quel est le parti politiquequi se targue aujourd'hui, à lui seul, d'avoir provoqué Octobre 1988 ?

On a pourtant accusé le PAGS ...

Le PAGS n'a pas été accusé. C'est un fait qu'il aurait été intéressé de faire bouger la rue et de lancer des mots d'ordre de grève, etc. Nous n'avions rien à faire avec le PAGS, mais nous savions qu'il avait la promesse de certains centres du pouvoir qu'on supprimerait l'article 120 pendant le prochain congrès du FLN. De cette façon, le seul obstacle qui lui barrait la route pour certains postes politiques serait enlevé au cas où les manifestations aboutiraient. Nous savions qui, de l'intérieur du PAGS, était en contact avec quel décideur et dans quelle direction il le faisait agir. Mais cela ne nous intéressait pas, car c'est du domaine intérieur. Nous, à la DGPS (Direction Générale à la Prévention et à la Sécurité), nous n'intervenons que lorsqu'un agent étranger commence à manipuler un élément national.

Êtes-vous parvenu, aujourd'hui, à vous forger une idée plus précise sur la nature du complot, sur ceux qui l'ont fomenté et sur ses raisons surtout ?

Dix ans après le 5 Octobre 1988, vous me demandez si je suis arrivé à me forger une idée plus précise. Excusez-moi, mais en toute modestie, l'idée précise, je l'avais depuis juillet 1987 ! Je m'explique. Pendant l'été 1987, à Oran, le chef de l'Etat est arrivé à la conclusion qu'il fallait libéraliser le pays. Que la Charte nationale n'a pas été sérieusement revue, qu'il devait en quelque sorte bouger et qu'il était impératif, pour le chef de l'Etat surtout, de renouer avec les Marocains. En d'autres termes, qu'un coup de main sérieux aux réformateurs était nécessaire et qu'il fallait aller au charbon quoi qu'il en coûte. Maintenant est-ce un complot ? Je ne le pense pas. Qui l'a fomenté ? Et quelles sont ses raisons ? La situation politique et économique de l'Algérie de 1998 donne toutes les réponses.

Association des victimes d'Octobre 88 « AVO 88 »
« Nous revendiquons un statut »

Il y a onze ans le soulèvement populaire du 5 octobre 1988 — dont la répression a fait des milliers de victimes tuées, blessées ou torturées —, s'était traduit par le recouvrement des libertés individuelles et collectives, le pluralisme politique, le retour des exilés et la libération des détenus d'opinion. Les martyrs d'Octobre 88 et leurs familles ont considéré que c'était là le sacrifice à consentir pour ces acquis, récupérés par le peuple tout entier.

Hélas ! les blessures n'étaient pas encore cicatrisées qu'un nouveau monstre vient imposer, par le feu et par le sang, des sacrifices encore plus dramatiques à notre peuple meurtri. Aujourd'hui, à la faveur de la concorde civile engagée par les autorités de l'Etat, l'Algérie, qui a vu des dizaines de milliers de ses meilleurs enfants emportés par la horde criminelle intégriste, commence à voir quelques lueurs de lumière qui présagent de la sortie du long tunnel dans lequel elle a été enfermée depuis huit longues années. AVO 88 réaffirme avoir consenti le sacrifice des martyrs d'Octobre 88 pour une Algérie républicaine, démocratique et moderne. Elle continue à œuvrer pour le recouvrement des droits moraux et matériels, notamment un statut pour les victimes et ayants droit, qu'elle ne cesse de revendiquer depuis onze longues années.


Khaled Nezzar
« Ce complot visait à renverser le pouvoir »



Vous maintenez, dans l'ensemble de vos déclarations qu'Octobre 88 était le résultat d'un complot. Etait-ce alors un complot interne ou externe ou les deux à la fois ? Et quelle est la part de l'un et de l'autre ?

Je le crois interne avant tout.

Et donc externe aussi ?

Je ne dirai pas cela ... Les services, à travers le monde entier, essayent toujours de mettre leur grain de sel. Il est possible que des services spéciaux étrangers soient mêlés aux événements d'Octobre 88. Mais le complot est avant tout interne. Il vient de chez nous. Maintenant, si vous donnez aux services étrangers la possibilité de s'ingérer, vous n'y pouvez rien.

Cette possibilité leur a-t-elle été offerte ?

S'ils l'ont obtenue, c'est parce que nous n'avons pas su agir. Cela ne signifie pas qu'elle leur a été donnée. Ils ont dû savoir utiliser certaines filières. C'est possible.

Revenons à la thèse que vous soutenez du complot. À-t-il été, selon vous, préparé dans l'urgence ou a-t-il été fomenté avec la rigueur de l'artisan ? Et dans ce dernier cas, sa préparation pourrait-elle remonter au début des années 80 ?

Peut-être les deux à la fois.

Comment expliquez-vous alors qu'il ait pris de telles proportions ?

Je ne parle pas de complot, je parle d'insurrection.

Vous parlez de complot pourtant dans votre article ...

Oui ... C'est-à-dire que le complot est une chose et les ingrédients en sont une autre. Je décrivais la situation à laquelle je faisais face. Je faisais face à une insurrection, mais l'insurrection a été fomentée par un complot ourdi, peut-être, bien plus tôt.

Quels étaient, à votre avis, les raisons et les objectifs de ce complot ?

Je l'ai dit précédemment. L'objectif initial et limité était d'influer sur le déroulement du congrès du FLN. Le second objectif était de créer une situation d'insurrection pour renverser le pouvoir.

Le Matin N2310 mardi 5 octobre 1999


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