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mardi 8 janvier 2013

LA contrainte religieuse legitime et l'Etat pour l'excercer



La paix et la concorde régneront entre les personnes et entre les peuples quand nous aurons clairement séparé politique et religion et lorsque nous aurons enseigné les fondements de cette séparation à nos enfants.

La montée du fanatisme religieux qui, entre autres extrémismes, caractérise cette fin de millénaire, a considérablement intéressé penseurs et analystes de toutes disciplines et donné lieu à une production bibliographique remarquable. Les angles d'approche et les éclairages fournis sur l'origine et les manifestations de cet extraordinaire regain varient en fonction des spécialités mais la plupart des auteurs s'accordent pour imputer ce phénomène à la crise culturelle sans précédent et au désarroi idéologique que l'on observe à travers le monde depuis environ deux décennies, Il s'agit, dans bien des cas, d'une forme de réaction aux situations engendrées par la modernité dans son acceptation occidentale et vécues par certaines sociétés ou certaines catégories sociales comme une véritable agression. Et la réaction, selon les cas, s'opère de façon violente, extrêmement meurtrière, on se réduit à un repli sur soi, une fermeture intransigeante à toute influence extérieure quelle qu'en soit la nature. Si cette attitude, qualifiée tantôt d'intégrisme, tantôt de fondamentalisme, n'est pas spécifique au monde musulman, c'est tout de même dans celui-ci qu'elle a causé au cours des vingt dernières années les ravages les plus importants.

Pour en revenir aux auteurs qui se sont penchés sur cette question, disons qu'il en est parmi eux qui l'ont fait en simples analystes en quête de mécanismes déclencheurs de l'intolérance active dont ils ont fourni des explications de valeur inégale, et d'autres qui se sont surtout attachés à réunir les arguments nécessaires à la stigmatisation la plus résolue de ce phénomène et sa qualification comme un péril mortel contre toutes les réalisations de l'humanité depuis ses origines. C'est dans cette deuxième catégorie que l'on peut classer le Tunisien Mohamed Charfi dont l'ouvrage n'a, malheureusement, pas bénéficié jusqu'ici dans notre pays du niveau d'information qui lui était dû et ce, en dépit du fait que l'auteur soit venu plus d'une fois en Algérie. Nous venons cependant d'apprendre que cet essai passionnant sera disponible dans les prochains jours chez Casbah-Éditions qui en a acquis les droits de publication auprès de l'éditeur français. Dans son introduction, l'auteur déplore, d'abord, que dans leur grande majorité, les sociétés musulmanes, à l'inverse de toutes les autres, se soient soustraites à toute évolution vers la modernité et soient restées réfractaires à toute innovation en matière de droit positif. " Toutes les civilisations et toutes les conceptions religieuses évoluent, écrit-il. N'oublions pas que les traces de l'héritage gréco-romain ne sont plus perceptibles dans l'organisation de l'État et le mode de vie des citoyens en Europe ou en Amérique. La pensée chrétienne d'aujourd'hui ne rappelle en rien les idées qui prévalaient à l'époque des Croisades, de l'Inquisition ou du procès de Galilée. Depuis Vatican II, l'Église a pris congé du Moyen-Âge et fermé la parenthèse de la contre-réforme. Même en Israël où l'État est pourtant fondé sur la religion, avec l'émancipation de la femme, la loi mosaïque n'est respectée que partiellement ... ".Faut-il en déduire que l'Islam, à l'inverse du christianisme et du judaïsme, porte en lui des ancrages qui le dérobent à toute possibilité d'évolution ? Non, affirme Mohamed Charfi qui considère que l'acharnement des sociétés islamiques à préserver, quitte à les réactiver sans cesse, les préceptes de la charia procède d'autres raisons que d'une hypothétique incapacité de l'islam à s'ouvrir à de nouvelles données temporelles. Il fournit à l'appui l'exemple tunisien qui illustre le fait que l'action de penseurs éclairés et de réformateurs ont souvent inspiré l'action de l'État quand il a fonctionné comme moteur de changement. Le cas tunisien, l'auteur s'y réfère fréquemment mais non dans l'intention chauvine de faire l'apologie d'une démarche qui est parvenue à cesser les conservatismes et à réduire les espaces spirituels de résistance aux idées novatrices. Il le fait, au contraire, pour dire qu'une telle démarche est assurée de succès lorsqu'elle est menée avec la rationalité, mais aussi la fermeté voulues ; qu'au demeurant, il s'agit d'une démarche libératrice fondée sur la conviction que le droit canonique est un droit foncièrement discriminatoire, qu'il fallait mettre fin au débat stérile entretenu depuis les premiers siècles de l'islam sur le sens de tel ou tel verset, prétendument juridique, et séparer clairement et définitivement droit et religion, le premier étant une affaire de contrainte, la seconde une affaire de conviction, de coeur. On ajoutera qu'à la différence de la Turquie où Kemal Attaturk a aboli la polygamie au nom de la laïcité, c'est-à-dire à l'encontre des préceptes de l'islam, la Tunisie a aboli cette pratique au nom d'un islam rénové et réinterprété. Il est vrai que lorsque le même Mustapha Kemal a mis fin au califat, en 1924, les oulémas ont vite fait d'attribuer son acte à un complot de l'Occident contre le monde musulman.

Les mêmes oulémas, cela étant, à une autre époque, portent une responsabilité immense dans les retards actuels de nos sociétés, sachant qu'après avoir, durant les six premiers siècles de l'ère islamique, défriché de larges zones d'anachronisme à telle enseigne qu'ils ont mis le monde civilisationnel musulman à l'avant-garde du monde de l'époque, ils ont donné le signal d'une réelle sclérose au moment où l'Europe commençait à s'arracher à l'ignorance. Ce sont les oulémas qui ont établi les règles d'application de nombreuses prescriptions coraniques, tenant pour cela largement compte des circonstances économiques, sociales, culturelles et politiques de leur époque. Le droit qu'ils ont élaboré est une oeuvre humaine qui a été utile en son temps et parfois admirable, mais qui doit être dépassée aujourd'hui, les circonstances ayant considérablement changé. Pour Charfi, la date de 1258 est à retenir comme celle du signal de la mise en veilleuse de la pensée critique génératrice de progrès. En effet, selon lui, lorsque Baghdad est tombée aux mains des Tatars, lesquels ont procédé à l'exécution d'un nombre impressionnant d'oulémas, les rescapés d'entre ces derniers ont perdu tout espoir en l'avenir et décidé de fermer la porte de l'idjtihad de peur de provoquer l'écroulement du peu de certitudes qui demeuraient encore. Par la suite, la plupart des théologiens musulmans, qu'ils soient de la Zitouna ou d'AI-Azhar, ont considéré la contrainte en matière religieuse comme légitime et l'État comme le moyen de l'exercer.

Construit sur quatre grands chapitres : " L'intégrisme islamique ", " L'islam et le droit ", " L'islam et l'État ", " Éducation et modernité ", l'ouvrage présente une cohérence et une logique interne grâce auxquelles les volets qui sont retenus comme autant de domaines retardataires — condition de la femme, châtiments corporels, droits de l'homme, enseignement entre autres — apparaissent comme des thèmes interpellant les dirigeants du monde arabo-islamique avec une urgence qui n'a d'égale que les risques d'aggravation du retard que ce monde accuse en matière de liberté individuelle et collective. À l'heure d'une mondialisation incontournable dans laquelle les États musulmans doivent s'impliquer positivement, de puissants courants sont à l'origine d'une résistance violente à toute perspective de modernisation. Fort d'une parfaite connaissance du texte coranique et de l'histoire de l'islam, l'auteur est également au fait des vécus dans le domaine du rapport religion-État, non seulement dans les pays d'islam mais dans les principales nations avancées. Il procède par déduction pour établir que le monde musulman aurait grand tort à continuer de privilégier le recours au texte sacré, au Hadith et à la mise en oeuvre de l'idjtihad pour trouver réponse à des interpellations actuelles. Il écrit, par exemple, que le calife Omar, lui-même, n'a jamais pris le Coran pour un code fournissant de nombreux cas pour étayer cette assertion. Il consacre, par ailleurs, de nombreux passages aux mu'tazilite qui ont adopté, à l'égard de la charia, une démarche fondée sur la raison, qui s'apparente à la démarche laïque, relevant toutefois ce qu'une telle entreprise peut comporter en fait de dangers pour ceux qui s'y engagent. Ainsi, le Soudanais Mahmoud Mohamed Taha y a laissé sa vie, accusé d'apostasie et mis à mort par les intégristes de Tourabi pour avoir tenté d'investir un effort d'interprétation et oeuvré à actualiser certaines prescriptions appliquées à la lettre par les États dominés par les leaders intégristes.



D'autres avant lui et après lui, à travers les territoires de l'islam, ont subi des persécutions de différents niveaux pour les mêmes raisons.

Il faudrait plus qu'un article de présentation pour rendre compte de l'extrême richesse et de la grande actualité du livre de Mohamed Charfi : Nous ne saurions en recommander assez la lecture pour la vision résolument moderniste et lucide qu'il attache à la religion islamique, vision qui contribue par ailleurs à valoriser cette religion en dénonçant les attitudes intolérantes et les diverses mainmises qui, sous le couvert de préservation, tendent, au contraire, à la disqualifier et à la discréditer.

Islam et liberté, le malentendu historique de Mohamed Charfi — Éditions Albin Michel — Paris - 1999, Casbah-Éditions — Alger - 2000 — 274 pages.

Mohamed Charfi, professeur émérite à la Faculté des sciences juridiques de Tunis, ancien président de la Ligue des droits de l'homme et ministre de l'Éducation et des sciences de Tunisie de 1989 à 1994, a effectué plusieurs visites en Algérie. Il a notamment donné une conférence l'an dernier à l'Institut des études de stratégie globale et présenté tout récemment l'expérience tunisienne en matière d'éducation aux membres de la Commission nationale de réforme du système éducatif.

M. A.

fr.wikipedia.org - Mohamed Charfi


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