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samedi 19 janvier 2013

Il faut liberer l'esprit de nos enfants

Salim Souhali est de ces Algériens jaloux jusqu’à la folie, du devenir de son pays. Il est de ceux qui se sont sacrifies pour la réhabilitation de la culture dans une société qui a perdu ses valeurs. " Une société a l'envers " aime-t-il a répéter. C'est en premier lieu un artiste-peintre accompli, il est aussi le fondateur ( un parmi tant d'autres ) du mouvement théâtrale dans les années 70 dans les Aurès a la maison de la culture. Il a son actif une dizaine de pièces théâtrales. H'na houma h'na ( nous c'est nous ), Khalfdour, Fen oua afen, La caravane passe ( Hafila tassir ), Mohamed Afehloul. Il est caricaturiste en même temps, il a eu l'occasion d'exercer son talent dans l'hebdomadaire L'Aurès. Il a aussi une somme appréciable de livres pour enfants : Massinissa, Takfarinas, Yugurtha, Yuba I, Yudas roi des Aurès ... ainsi qu'une BD sur les événements de 1916 dans les Aurès, conduite par Amrou Oumoussa.

Malgré les écueils, l'homme poursuit ses recherches en musicologie et chants amazighs a travers les régions de Ouargla, du Hoggar, des Aurès, et de la Kabylie.


Ses oeuvres seront bientôt éditées. En d'autres termes, l'artiste, et c'est pour dire, est un génie en son genre. Seulement, la politique des charges du secteur culturel le persécute afin d’anéantir et réduire ses activités pour la simple raison qu'il croit a ce que la culture " reste un acte quotidien ". Il milite pour l’émancipation de la société et l’éducation des masses. Il est le pionnier de la chanson chaouie, il est aussi auteur-compositeur avec trois cassettes : Thaziri. Il a aidé et lance plusieurs chanteurs a l'image de Katchou, Massilia, Ranida et le groupe Igoudher, etc. Salim avoue souffrir de la marginalisation parce qu'il n'aime pas être " un pantin " ni jouer au " fou du roi ". Il n'aime pas chanter dans les " cérémonies de mariages des responsables ". Il refuse la culture qui ne fait pas changer l’être et qui le détruit. Salim Souhali n'est pas uniquement chanteur. Il est peintre, caricaturiste, parolier, musicien, dramaturge. En un mot, un artiste avec un grand " A ". Salim Souhali fait partie de ces pionniers qui ont brillé malgré des conditions et un milieu hostiles contre toutes formes d'expression lorsqu'elles ne sont pas conformes a la " vue unique " et rétrograde. Il reste cet artiste très discret dans sa vie et dans son travail. Actuellement, son hobby reste la musicologie. Depuis une quinzaine d’années, il ne cesse de fouiner dans les profondeurs de la musique algérienne. Comme pour bien étayer ses dires, il ouvre une parenthèse sur ces gardiens de la tradition que sont les " Irahaben " (les rahabas). Cette culture orale et millénaire n'a jamais fait l'objet d'une quelconque recherche. Il exhorte le ministère de la Culture d'entreprendre la préservation de cet énorme patrimoine grâce a l'enregistrement. Comme il dénonce l'instrumentalisation de la culture par les pourvoyeurs d’idées rétrogrades ... Il se livre a nos lecteurs a coeur ouvert sur l’état de la culture.

Liberté : Salim Souhali a-t-il un commentaire à faire à propos de la vie culturelle qui s'anime, dit-on, chez nous qu'occasionnellement ?

Salim Souhali : Avant de répondre à votre question, nous devons comprendre - et c'est très important - que la culture a des caractéristiques, invariables et évolutives. Si on observe l'acte culturel dans les pays développés, on notera qu'elle accompagne le progrès de par son adaptation sans perdre ses attaches voire ses valeurs.

Les chercheurs dans le domaine de l'anthropologie ont prouvé que la culture est une vertu acquise par le biais de l'apprentissage au sein de la communauté basé sur l'héritage culturel, qui ne nécessite pas une " reconstruction " de nouvelles valeurs, voire par l'imposition ou la greffe de nouvelles valeurs. Et c'est là justement où réside le problème chez nous. En Algérie, nous possédons un patrimoine culturel millénaire considérable, mais qu'on n'arrive pas à faire fructifier parce que tout simplement, on est atteint par le syndrome du complexe d'infériorité envers tout ce qui est algérien et on est parti à la recherche de modèle " prêt-à-porter " culturel en Orient ou en Europe.

Ce que vous appelez culture chez nous, moi je le perçois comme de simples festivals divertissants, empreints d'improvisation dont le seul objectif reste la fuite d'un vécu réel, de la réalité. Pour revenir à votre question, je dirai que nous vivions actuellement dans une société sans âme. Regardez nos villes, elles sont devenues de gigantesques cimetières silencieux à la merci du désespoir et de la morosité. Si vous cherchez après la cause de cette " tristesse " en Algérie, on vous répondra que cela est dû à la crise économique, ce qui est absolument un leurre. Il y a des pays de loin plus touchés par la crise et par la pauvreté mais leurs rues sont animées. Parce que nous,on est touchés en notre âme même, qui n'est autre que notre appartenance identitaire : nous souffrons d'une faim culturelle et non pas de la faim qui concerne nos ventres. Nous ne sommes pas capables de trancher si nous sommes Africains, Arabes, Amazighs, Méditerranéens. Nous n'arrivons pas encore à comprendre parce que ceux qui nous gouvernent sont eux-mêmes atteints par le dédoublement de la personnalité. Nous vivons un vide culturel catastrophique ... Tout autour de nous est vide ... vide sidéral. Et dans ce vide trône une junte d'opportunistes à la tête des institutions culturelles. Combien avons-nous de centres culturels, de Maisons de la culture et autres institutions ... un grand nombre, mais vides et désertées parce qu'au fond, les gens de la culture sont maintenant convaincus que ces institutions ressemblent à des asiles psychiatriques. Et que ceux qui les dirigent attendent la paie. La paie seulement. Et tant que c'est ainsi, ne me parlez plus de la culture. Du moment que, pour être " cultivé " il y a deux catégories (des critères) où tu loues le système et on t’adopte ... sinon on te diabolise et on te marginalise.



A qui incombe alors la responsabilité de cet état de fait ?

À nous tous. Sans exception. Nous avons tous contribué à " édifier " cet état de fait, de par notre silence et notre immobilisme ...

Aujourd'hui, les choses ont changé peut-être notamment avec la liberté d'expression ...

Oui, il y a plus de liberté d'expression. Mais contribue-elle à changer le cours des choses, la réalité ? Non !

Exprime-toi, dis ce que tu veux ! Insulte même ... Fais des louanges ... Rien de nouveau n'apparaît à l'horizon ... Du moment qu'il y a une toile machiavélique qui t'empêche d'émerger ou d'influencer.

Les partisans de la philosophie pragmatique sont arrivés à cette conclusion : la vérité, si elle n'influe pas sur le vécu, le quotidien, ce n'est plus une vérité. Alors je ne vois plus de raison d'évoquer la culture et les gens qui " expédient " les affaires culturelles puisqu'ils n'ont aucun pouvoir de décision. Et c'est ce qui est pire ...

Ceci devient dès lors une évidence, nous vivons dans une société où les embûches sont légion, est-ce que nous pouvons dire que l'école algérienne a aussi contribué à cet état de fait ?

Notre école est sinistrée. Ce n'est pas une école publique comme on le prétend, mais une école de l'État. Et quand je dis cela, j'insinue que le pédagogique, voire le pédagogue est obligé de se plier à l'idéologie qu'on lui dicte voire impose. Qu'attendez-vous d'une école qui privilégie la mémoire sur l'esprit critique et d'analyse ? Qu'attendez-vous d'une école qui ne favorise pas le goût artistique ? Si on avait appris à nos enfants comment apprécier et percevoir une oeuvre d'art, ou écouter un morceau de musique, nous ne serions pas arrivé au résultat actuel. C'est une catastrophe. Nous possédons de véritables camps de concentration et non des écoles — Je reconnais que je ne suis pas peut-être pédagogue, mais j'ai exercé dans l'enseignement. J'ai une triste expérience dans ce secteur ...

Quel serait votre diagnostic pour le secteur qui vous intéresse, la culture ?

Celui qui voudrait établir un diagnostic sera surpris du degré de pourrissement du secteur de la culture.

Parce que le choix des responsables ne s'établit pas par rapport au critère des compétences. Vous allez vous retrouver avec des personnes qui n'ont aucun rapport avec la culture mais qui " dirigeront " des institutions culturelles ! Leur seul souci serait alors de satisfaire leurs supérieurs par le biais de festivals " débiles " et débilitants.

Des activités creuses et sans objectifs où toujours est-il on dépensera des sommes colossales sans résultats et même sans répercussion dans la société. C'est une catastrophe nationale et sont qui en sont à l'origine, continuent à le faire impunément sans associer les gens du domaine. Comment voulez-vous que la culture se régénère quand vous avez des responsables nommés par des lobby de la médiocrité ? Je citerai le cas de Batna, par exemple le mouvement des arts plastiques né dans les années 1980 avec les Merzouki Chérif, Boughara et le grand sculpteur Demagh, a régressé ces dernières années ...

Un dernier mot ?

Libérez les esprits et surtout nos enfants, car ils sont pleins d'énergie.

Interview de IMADGHASSEN A.
Liberté lundi 25 septembre 2000

Souhali Salim


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