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samedi 5 janvier 2013

Entretien avec Hassiba Benyelles sur l’assassinat de Khemisti


Quarante ans après l'attentat qui a coûté la vie à Mohamed Khemisti, ministre des Affaires étrangères, Mme Hassiba Benyelles a décidé d'apporter son témoignage au sujet de cet acte qui a endeuillé l'Algérie dans sa première année d'indépendance. Alors épouse de Chérif Zenadi, elle a été mêlée de très près à cette affaire puisque le meurtrier, Mohamed Zenadi, qui était le cousin de son époux, avait subtilisé son arme pour tuer Khemisti. Son témoignage fait suite aux propos du président Ahmed Ben Bella, qui affirmait dernièrement à la chaîne de télévision Al Jazeera que Mohamed Khemisti avait été tué par l'ancien fiancé de sa femme Fatima Khemisti. Madame Benyelles est catégorique : Ahmed Ben Bella était tenu au courant du déroulement de l'enquête par l'intermédiaire de M. Yousfi, son secrétaire particulier.

Le Soir d'Algérie : Madame Benyelles, pouvez-vous revenir sur les évènements de cette journée du 11 avril 1963 ?

Mme Hassiba Benyelles : Oui, bien sûr. A l'époque, nous habitions dans un appartement sis au 94 avenue Georges-Clemenceau (avenue Ali-Khodja) à El Biar. Ce jour-là, j'étais très malade, mes enfants étaient au cinéma avec leur oncle paternel. Aux environs de 15 heures, on a frappé à la porte. Vu mon état, je n'ai pas voulu ouvrir. Mais on a insisté, alors j'ai ouvert et je me suis retrouvée devant trois inconnus. Ils m'ont demandé si c'était le domicile des Zenadi, j'ai répondu que oui. Lorsque j'ai voulu me renseigner sur l'objet de leur visite, ils m'ont dit que c'était un recensement général de la population. Je suppose qu'ils ont dit cela car je paraissais très malade. Je les ai fait entrer, puis ils ont commencé à me questionner sur les personnes qui habitaient chez nous. Je leur ai dit qu'il y avait, en plus de mon époux et mes enfants, mes beaux-frères, leurs cousins ...

Et parmi eux Mohamed Zenadi ...

Oui, Mohamed logeait chez nous depuis quelque temps. D'ailleurs, ces personnes n'ont pas arrêté de me questionner à son sujet. Puis elles se sont mises à fouiller partout dans la maison ; je dois dire que je n'ai pas réagi, je devais avoir 7 de tension. A un moment, un des hommes a découvert un mégot dans un cendrier. Ils m'ont demandé qui fumait cette marque de cigarettes, j'ai répondu : Mohamed. Je me suis rendu compte que ces trois individus menaient d'une façon étrange leur recensement. Je leur ai demandé pour quel service ils travaillaient, ils m'ont dit qu'ils étaient de la police. Subitement, je me suis rappelée mon arme, un pistolet automatique de calibre 7,65 que m'avait offert Abdallah Belhouchet, mon commandant de wilaya. " Puisque vous êtes de la police, je voudrais savoir comment obtenir un permis de port d'arme puisque nous ne sommes plus en guerre ", leur ai-je demandé. A ces mots, ils ont demandé à voir cette arme à feu. Je suis donc allée vers ma cachette, mais malheureusement je n'ai rien trouvé. En plus, il manquait des balles dans la boîte à cartouches. J'ai fouillé toute la maison, j'étais devenue folle.

Saviez-vous à ce moment que Mohamed Khemisti avait été la cible d'un attentat et que le tireur était le cousin de votre époux ?

Non, pas du tout, je n'étais au courant de rien du tout. A ce moment, je ne pensais qu'à mon arme qui avait disparu. Je n'étais pas consciente, je ne me demandais même plus pourquoi ces personnes étaient là. Ils me demanderont alors ma profession, j'ai dit que je faisais un stage d'assistante dentaire à l'hôpital Mustapha-Pacha. Ils m'ont demandé de me changer car ils voulaient m'accompagner à Mustapha. J'ai refusé en disant que j'étais malade et que mes enfants allaient bientôt rentrer du cinéma et que je devais m'occuper d'eux. Mais devant leur insistance, je les ai suivis. Sur le pas de la porte, nous avons rencontré mon beau-frère Azzazi. En voyant ces individus, il a crié : " Où l'emmenez-vous ? Elle est malade ! ". Lui non plus n'était pas au courant de l'acte de Mohamed. Il sera embarqué avec moi.

Ces hommes ont-ils usé de violence contre vous ?

Pas du tout, ils étaient très corrects. Nous avons été séparés, Azzazi et moi, chacun de nous a été embarqué dans une voiture. Cependant, j'ai remarqué que l'on ne se dirigeait pas vers l'hôpital Mustapha. J'ai demandé pourquoi, un des policiers m'a répliqué : " Ne cherchez pas à comprendre ". Le cortège s'est finalement arrêté devant le commissariat du 4e arrondissement, près de l'Assemblée nationale. Mon beau-frère et moi avons été conduits dans une sorte de salle d'attente située au 10e étage de l'immeuble. On entendait des cris, mais on ne savait pas qui était dans la pièce d'à côté. Ensuite, nous avons été séparés pour être interrogés. Par moment, je me suis retrouvée entourée d'une dizaine d'inspecteurs. Ils voulaient surtout que je leur parle des gens qui venaient à la maison. Je répondais qu'il y avait des membres de la famille de mon mari, des amis révolutionnaires de l'ALN, notamment ceux ayant bénéficié d'une formation dans des pays comme l'Irak ou la Chine, du temps du GPRA. Nous recevions également des amis tels que le cinéaste René Vautier ainsi que des journalistes étrangers d'URSS, de Tunisie ou des Etats-Unis.



Mais vous ne saviez toujours pas pourquoi vous étiez dans les locaux de la police ; personne ne vous a prévenue de l'attentat contre Khemisti ?

Non, pas du tout. J'étais pratiquement inconsciente, les questions fusaient de partout. Ils voulaient tout savoir sur Chérif, mon époux, qui était à l'époque responsable du Croissant-Rouge, et également sur Mahmoud Guennez, qui était mon chef de zone au maquis. Les sujets de nos discussions à la maison, tout, ils voulaient tout savoir. J'ai répondu à toutes les questions, je leur disais que je ne faisais pas de politique. L'interrogatoire s'est poursuivi pendant toute l'après-midi et toute la nuit. J'ai perdu connaissance à plusieurs reprises, c'est un infirmier que j'ai connu au maquis, un certain Chérif, qui m'administrait des injections. J'étais très malade. Mais mon seul souci était mes deux enfants qui devaient être seuls. Dès que je reprenais connaissance, les questions reprenaient de plus belle. D'ailleurs, c'était le commissaire Ousmer qui dirigeait cette enquête ; lui et son équipe ont toujours été corrects avec moi. Mais ils étaient tellement nombreux que j'ai subi une véritable torture psychologique. Aux environs de 3 h du mâtin, alors que je reprenais conscience pour la énième fois, j'ai vu un des policiers lire le journal avec, en première page, la photo de Khemisti et ce titre " Le ministre des Affaires étrangères victime d'un attentat ". Je me suis levée et j'ai crié : " Qui a tué Khemisti ? ". J'étais toute retournée par cette nouvelle. Khemisti était la fierté de l'Algérie. A ce moment-là, Ousmer m'a dit : " Enfin, vous savez maintenant pourquoi vous êtes ici ".

Donc après 12 heures d'interrogatoire sur vous et votre entourage, vous veniez d'apprendre que vous étiez mêlée de très près à cet attentat, car l'auteur de cet acte avait utilisé votre arme. Mais concrètement, les policiers chargés de l'enquête croyaient véritablement à votre implication dans cette affaire ...

Oui, sûrement, puisqu'ils m'apprendront que Mohamed Zenadi avait avoué que j'étais sa complice ; pire, que je lui avais donné mon arme pour tuer Khemisti. J'ai eu l'impression que les cieux m'étaient tombés sur la tête. A ce moment-là, j'ai pensé à mes enfants et à mon passé révolutionnaire, ma vie était finie. Donc je me voyais condamnée à mort ou emprisonnée à perpétuité. Pour moi, ces évènements prenaient une autre tournure. L'interrogatoire reprit de nouveau. En fait, ils voulaient savoir si c'était un assassinat politique, d'où ces questions sur les personnes que nous recevions à la maison, et je dois dire que tout était contre moi. Il est certain que si c'était effectivement un acte politique, je ne serais certainement pas ici pour raconter ces faits.

Parlez-nous de Mohamed. Comment se comportait-il ? Est-ce qu'il était violent ? Laissait-il paraître un certain déséquilibre psychologique ?

Mohamed était une personne très calme, très timide. Il était journaliste au quotidien Le Peuple, il s'intéressait particulièrement aux couches déshéritées. Il se disait scandalisé par l'état de misère dans lequel la France avait laissé le pays. Pour lui, il y avait trop de pauvres. C'était un homme respectable. Les gens que nous recevions avaient tous participé à la guerre de Libération. Je crois que Mohamed voulait faire un acte qui puisse le faire entrer dans l'histoire.

Comment s'est déroulée la suite de votre détention puisqu'à ce moment-là, vous étiez suspectée d'assassinat ?

Eh bien, je suis restée trois jours dans les locaux de la police. Une nuit, ils m'ont appris que je devais être transférée dans un autre endroit. Je me souviens avoir vu Mohamed monter dans un camion de police, je suis montée dans une DS. Le commissaire Ousmer avait pris place près de moi et il a déposé un enregistreur sur mes genoux. D'ailleurs, cet appareil ne m'a pas quittée depuis le début de ma détention. Ousmer voulait me bander les yeux, j'ai refusé car cela me rappelait les pratiques de l'armée française. Finalement, il accepta de me couvrir la tête avec une veste. Juste avant, j'ai eu le temps de remarquer que tout le quartier était plongé dans le noir. A ce jour, je ne sais toujours pas où nous avons été conduits. Ma détention se poursuivit dans une sorte de grande villa avec des vitraux comme dans les églises. Là, c'était des gendarmes qui montaient la garde, ils étaient fortement armés. C'est dans ces lieux que je recevais la visite de M. Yousfi, le secrétaire particulier du président Ahmed Ben Bella. M. Yousfi était présent tous les jours, j'avais donc droit à un double interrogatoire avec celui du commissaire Ousmer.


Donc Ben Bella était mis au courant de l'évolution de l'enquête par l'intermédiaire de Yousfi, son secrétaire particulier ?

Sûrement, ce responsable était au courant de l'affaire. Et puis Ben Bella était bien notre Président à cette époque. Un jour, ils m'ont confrontée à Mohamed Zenadi. Il était dans une sorte de cachot dans les sous-sols, il avait été tabassé, horriblement torturé, son visage était méconnaissable. J'étais scandalisée de le voir dans un état pareil. Je lui ai demandé pourquoi il avait dit que j'étais derrière l'assassinat de Khemisti, il m'a répondu, difficilement : " Non ... Non ... C'est moi qui ai décidé de le tuer parce que tu l'admirais ... tout le monde l'admirait ". C'était la dernière fois que je le voyais vivant. Après treize jours de détention dans cette villa, Ousmer est venu me signifier ma libération, car rien n'avait été retenu contre moi. Sincèrement, j'ai refusé de sortir car je considérais que j'avais été salie par cette affaire. M. Ousmer m'a garanti que j'étais complètement disculpée. Ils m'ont raccompagnée chez moi dans une DS, comme si rien ne s'était passé.

LSA : C'était donc fini pour vous, mais est-ce que vous avez assisté aux audiences du procès de Mohamed Zenadi ?

Non. Au moment du procès, mon ex-époux était attaché d'ambassade en Allemagne. D'ailleurs, nous n'avons pas été contactés pour cela. La seule fois où on m'a rappelée pour cette affaire, c'était quelques jours après le 19 juin 1965. A l'époque, j'étais divorcée et mon ex-mari était encore en Allemagne. Deux policiers sont venus à la maison m'annoncer la mort de Mohamed. J'étais choquée d'apprendre son décès. Les policiers m'ont demandé de reconnaître le corps à la prison d'El Harrach. Mohamed avait des traces bleues au niveau du cou. On m'a dit qu'il s'était pendu dans les douches à l'aide d'une bande de gaze. J'ai prévenu sa famille le jour même et il a été inhumé le lendemain au cimetière d'El-Alia.

Madame, pourquoi avez-vous décidé de parler de cette histoire après quarante ans de silence ?

Ecoutez, il était temps d'éclaircir cette affaire. Énormément de choses ont été dites au sujet de l'assassinat de Khemisti, énormément de mensonges. En fait, ce témoignage intervient suite aux propos d'Ahmed Ben Bella, qui est une personne que je respecte. Il a dit des choses insensées alors qu'il était au courant de tout, et ce, depuis le jour de l'attentat.

Ben Bella dit n'importe quoi, il est devenu sénile. Cette histoire de crime passionnel, c'est scandaleux, il a traîné la famille Khemisti dans la boue. D'ailleurs, tous ces hauts responsables qui s'en prennent aux morts, c'est honteux. Les accusations doivent être portées contre les vivants, pas contre les morts.

Propos recueillis par Tarek Hafid
Le Soir d’Algérie N3673 (lundi 23 décembre 2002)
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