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mardi 8 janvier 2013

Dogme liberal et integrisme religieux


Beaucoup d'analystes auront relevé l'attitude pour le moins ambiguë du gouvernement algérien envers l'intégrisme islamiste.

Alors que l'armée nationale et les populations parviennent enfin à mettre sur la défensive l'islamisme version hard, sa version soft est installée au coeur des institutions du pays. Dans les assemblées locales, régionales et nationales siègent le MSP et la Nahda, tous deux membres de l'Internationale islamiste. Sept encartés intégristes participent au gouvernement. C'est qu'en mettant en oeuvre un programme économique ultralibéral le pouvoir a besoin d'eux pour maintenir l'ordre dans un pays où se généralise l'exclusion. Dévaluation du dinar, réduction des dépenses publiques, libéralisation totale des prix et du commerce extérieur, le taux de change comme principal régulateur du commerce extérieur, ouverture à l'investissement étranger, assainissement, restructuration des entreprises publiques et leur privatisation, réforme du système bancaire, contrôle de la progression des salaires ... En engageant un tel programme, les autorités d'Alger se sont définitivement converties au dogme de l'intégrisme économique néoclassique qui considère que plus il y a de libéralisme, plus il y a d'efficacité économique et sociale.

Un spécialiste de la Méditerranée commente les résultats de cette thérapie : « Le pays est à feu et à sang, mais les indicateurs macroéconomiques, eux, sont bons. » Il faut comprendre : « l'Algérie pourra rembourser ses créanciers ». Pourtant, la désindustrialisation du pays prend des allures de cataclysme. Le taux de croissance de la production industrielle est de -7 %. Des centaines d'entreprises productives ferment, alors que des milliers d'officines de commerce — notamment d'importation — se développent. Même les entreprises d'Etat se reconvertissent aux activités de services, arrêtent leurs chaînes de fabrication et préfèrent importer pour revendre. Le taux de chômage officiel frôle les 30 %. Pour empêcher ce taux de grimper, l'Algérie devrait créer chaque année plus de 250 000 postes nouveaux, alors qu'elle ne peut en offrir, actuellement, que 70 000. La chute des revenus salariaux, la montée de la précarité sur les lieux de travail, le délabrement des services publics de santé, de l'éducation, des infrastructures collectives et du logement social dépassent le tolérable.

Le gouvernement sait que seul l'état de guerre civile empêche les populations d'exprimer leur refus d'une telle politique. L'instauration d'une dictature militaire étant pour l'instant exclue, il ne peut continuer à mettre en oeuvre ses orientations ultralibétrales sans trouver un compromis avec l'intégrisme islamiste.

La puissance régulatrice de l'islam politique lui permet de poser les normes sociales issues des choix ultralibéraux comme résultant de la volonté divine ; tout refus de ces normes sera alors interprété comme une opposition à Dieu, avec les conséquences qui en découlent. C'est, depuis les débuts de la crise, le projet américain pour l'Algérie : politique économique conforme au dogme libéral et intégrisme religieux pour en gérer les conséquences sociales.

Ce faisant, l'hégémonie du front islamo-conservateur sur les institutions interdit les réformes nécessaires à la modernisation du pays : appréhension de l'identité nationale comme phénomène historique, séparation de la religion et de la politique, question des langues, statut de la femme, système éducatif, choix économiques ...

Des changements profonds dans tous ces domaines sont pourtant indispensables pour arrêter la régression.

Quand les démocrates algériens proposeront-ils une alternative globale à l'alliance entre l'intégrisme économique et l'intégrisme religieux ?

Ramdane Hakem
Mariane (France)
Le Matin N1893 dimanche 26 avril 1998
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