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jeudi 27 décembre 2012

Zarta de Mustapha Benfodil

Zarta : une plume a fait le mur...

Ce qui dérange par-delà ce roman, c'est sans doute cette fixation, ce besoin quasi biologique qu'éprouvent les auteurs maghrébins de se " pamphlétiser " pour se faire lire.

A L'ANP (moins quelques généraux) voilà un bien curieux hommage pour un roman ayant pour titre " Zarta ", dérivé algérien de " déserter " comme le précise SAS au début de sa préface. Voilà donc un texte dont l'un des principaux protagonistes n'est autre que l'armée, cette Grande muette qui fait tant baver. Ce qu'il y a de curieux par dessus tout, c'est qu'un roman aussi provocateur, aussi " militarolaste ", paru aux éditions Barzakh en septembre 2000, soit il y a plus de six mois, soit passé pour ainsi dire sous silence, même en ces temps où une polémique sans merci bat son plein au sujet de cette fameuse ANP à l'occasion de la sortie du brûlot de Habib Souaïdia, la sale guerre. Il va sans dire que ce n'est ni le même genre, ni le même registre. Zarra se définit d'abord comme un roman, et son auteur (connu beaucoup plus pour ses reportages, il est vrai) a bien fait de souligner en poste-face que " ce n'est pas un reportage sur l'armée ". Une façon de revendiquer pour son texte, si réaliste soit-il, son autonomie comme projet littéraire; abstraction faite de sa qualité sous ce rapport. Benfodil confie en post-face être parti sous les drapeaux en reporter " pour essayer de comprendre certains trucs ".


Peut-être des " trucs " du genre de ceux que relate Souaïdia. Mais voilà qu'au terme de son service, il revient de la caserne non pas avec un pamphlet en bonne et due forme, mais plutôt une fictinon sous le bras dans laquelle l'ANP a tous les défauts sauf le " sale " rôle que lui attribue le sous-officier Souaïdia. Si Souaïdia développe un discours culpabilisateur à l'égard de l'institution où il a servi, l'accusant sans ambages d'avoir commis des tueries contre les civils, Benfodil, lui, raconte les déboires d'un chroniqueur boutefeu, Z.B., célèbre pour ses billets caustiques contre le régime, qui plus est, objecteur de conscience, et qui se voit embarqué dans une " sale " histoire après avoir été épinglé comme insoumis et propulsé dans une caserne pour têtes brûlées où il subira toutes sortes de vexations. " Stéréotypiste " sans doute, Benfodil ne s'en défend pas en tout cas, lui qui écrit, en poste-face : " Zarta est principalement nourri de clichés naïfs et populo. Normal. C'est une caricature. " Oui, une caricature, et le dessin de Jaoudet Gassouma l'illustre parfaitement, avec ce bidasse un peu fou et sympathique qui court aux quatre vents comme on court pour faire le mur. Z.B. ne fera pas que le mur de sa caserne par une nuit de hirassa mais tous les murs de toutes les casernes. De la grande caserne Algérie. C'est ainsi qu'on le verra tour à tour plaquer sa compagne, plaquer son journal, plaquer sa famille, plaquer son parti, avant de se résoudre carrément à plaquer la vie dans le désert de Tanezrouft pour se retrouver en fin de cavale dans un asile psychiatrique qu'il désertera aussi. Au-delà des scènes de la vie de caserne peintes dans la première partie intitulée " Samizdat ", Zarta délivre, en fait, une fresque générale sur cette Algérie telle que vue et " vomie " par les jeunes, déçus par un après-octobre qui n'aura pas tenu ses promesses, assistant passivement à une ahurissante passation de pouvoir entre l'Algérie du FLN et l'Algérie du FIS. Certes, Zarta n'est pas un roman pour les puristes. Ce n'est pas tant par allusion à la langue (au vocabulaire) du narrateur (du cru dirions-nous plutôt que du vulgaire avec une bonne dose d'algérianité) qu'à l'esthétique générale du texte et sa surdétermination par l'actualité. Ce qui dérange par-delà ce roman, c'est sans doute cette fixation, ce besoin quasi biologique qu'éprouvent les auteurs maghrébins de se " pampfilétiser " pour se faire lire, comme si le littéraire avait nécessairement besoin d'être " dopé " par le politique, comme dans une vente concomitante. Mais au moins ce texte nous aura-t-il servi une littérature cathartique, une " littérature-défouloir " qui trouvera ses lecteurs dans ces milliers de sans-voix qui cherchent en vain leurs mots dans les textes maures (les textes morts ?), et Zarta, c'est surtout une esthétique de l'algérianité avec les mots sympathiques et sauvages de notre Algérie kafkaïenne. À lire dans chaque caserne de chair ou d'esprit ...

YAMINA ZERKA
(Liberté dimanche 18 mars 2001)
Zarta. Roman de Mustapha Benfodil.
Préface de SAS.
Éditions Barzakh. Alger 220p
230 DA

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