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mercredi 23 septembre 2015

Yacine, reveille-toi


Dimanche 29 octobre. A Grenoble. Kateb Yacine casse sa pipe. Une leucémie têtue. A Alger, la terre tremble ...

C'est à Ali Zamoum que revient « le mauvais honneur », pour reprendre sa tendre expression, d'annoncer à la radio Chaîne III l'ultime escapade de ce « poète comme un boxeur ».

Le Keblouti sera enterré un 1er novembre au cimetière El Alia. Sa dernière insurrection. Un dernier coup de poing dans la gueule des « frères monuments » et des « beni-kawad », venus assister à son enterrement en se tenant à l'écart du peuple, embarrassés, inquiets par la présence des femmes lançant d'éclatants youyous pour saluer leur frère de lutte ... Dans sa mort, Yacine prend dans sa valise un tabou absurde pour le jeter au ciel dans une décharge pour archanges. Il nous débarrasse la mort de cette vieille coutume qui interdisait aux femmes le cimetière le jour des enterrements. Puis il y avait les chants berbères et l'Internationale entonnée par la foule à la gueule des caciques du FLN tourmentés, venus certainement par protocole syndical s'assurer que « la chose » est réellement sous terre.


Dans sa mort, toujours, Yacine n'en finit pas de débusquer la fadeur et la légèreté de nos gouvernants.

Le 31 octobre au soir. Le décès de Yacine est annoncé depuis deux jours déjà dans le bruit et le vacarme. El Ghazali, l'imam assermenté de Chadli Président, s'insurge en sortant de sa « gandoura » idéologique une fetwa pour énoncer que ce mauvais incroyant ne pouvait être enterré en Algérie, en terre d'islam, dans un cimetière musulman ...

Déjà, ils s'acharnaient sur les morts avant de passer aux bébés.

Au diable ! hargneux mufti de la misère.

Le 31 octobre au soir. Toujours. Les amis qui veillaient Yacine dans son petit chalet du centre familial de Ben Aknoun, alors déclamant poèmes et caressant cordes de quelques guitares fraternelles, sont surpris par l'arrivée d'un motard venu déposer une enveloppe portant la griffe ostentatoire de la Présidence de la République.

Message de condoléances adressé à la famille ? Non. Invitation du Président Chadli sollicitant la présence de Yacine aux festivités du 1er Novembre ...

Yacine aura pisté la nigauderie sans répit.


Et voilà dix ans nous séparant déjà d'une Algérie avec Yacine d'une Algérie sans Kateb.

Pour toute une génération, ce nom ne signifie pas grand-chose aujourd'hui. C'est un mythe. Tout le monde en parle, mais personne ne le connaît.

Mais comment connaître Yacine quand on sait qu'une monstrueuse réprimande l'a chassé des médias publics ?

La télévision algérienne ne possède aucune image de Yacine.

L'Algérie avait préféré à la lucidité de cet homme la « société du 19 h », ces sagas fastidieuses venues d'Orient pour pas un sou. Elle a préféré la rondeur des tables sans débats où douktours et muftis se renvoyaient des politesses ternes ...

Yacine a douloureusement ressenti cette haine qui l'empêchait d'aller à la rencontre de son peuple.

Dans Voix multiples, il confesse cette brûlure à Hafid Gafaïti : « En définitive, un écrivain devrait pouvoir s'adresser à son public et actuellement chez moi rien ne serait plus simple avec la télévision, par exemple. Mais on ne me permettra jamais de m'adresser à ce public à la télévision. Il est évident que si on me donnait qu'un quart d'heure pour parler directement au public, répondre à ses questions, les rapports seraient multipliés considérablement.

Je sais combien parfois un mot, une aide morale, purement verbale, peut être importante pour un jeune perdu dans un petit village, à la recherche d'une voie, d'une issue ... »

En tolérant à peine quelques incursions amicales pour ce numéro, nous avons délibérément préféré laisser Yacine parler au lieu de parler à son insu, en dévoilant un autre de ses talents. Le Yacine de ce numéro ne sera pas celui de l'auteur de Nedjma. Tant d'intellectuels malveillants ont voulu le confiner dans ce seul roman pour dire que son génie était celui d'une seule semence, déshydraté depuis. Yacine n'a cessé de créer. Passer du roman au théâtre était pour lui une nécessité. Une urgence.

Le Yacine de ce numéro spécial sera celui du journaliste engagé aussi, voyageur curieux, s'insurgeant contre toutes les injustices.

Au moment où l'Algérie se débat entre les balivernes de Hadjar, les caprices de Bouteflika, le silence embarrassé et la surenchère injurieuse des « béni-gandours », revisiter Yacine devient une urgence salutaire.

Le Matin N2332 vendredi 29 - Samedi 30 octobre 1999

Yacine, réveille-toi.pdf


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