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samedi 22 décembre 2012

Tahar Djaout, le pouvoir des mots

Tenter de ressusciter au passé la vie d'un écrivain ressemble à s'y méprendre à une profanation. Mais que faire quand pour vivre au rythme d'un être littéraire prolifique, il n'y a que la voie du souvenir.

Que serait alors l'évocation de Tahar Djaout sinon une aire poétique vivace où le bonheur et la lucidité sévissent à souhait. Kateb Yacine, cet autre transfuge de l'histoire, ne disait-il pas : « La littérature n'est pas la morale et s'accommode mal des théories et discours. En définitive, on ne peut juger un écrivain que par son oeuvre ».

Ainsi, prenons sur nous de laisser aux mots la lourde responsabilité de réciter la parole de l'absent.

Né le 11 janvier 1954 à Azeffoun en grande Kabylie, Tahar Djaout, l'homme, le poète, le journaliste, l'écrivain ... viendra colmater des brèches poétiquement béantes pour grandir avec la fatalité d'un hybridisme où l'adulte de l'indépendance ne cessera d'écrire les séquelles de l'enfant entouré de ces « chercheurs d'os ». Après des études scientifiques à Alger (licence en mathématiques) commence pour lui l'aventure du journalisme sur « l'aune » de l'iconoclaste Algérie-Actualité aujourd'hui englouti sous les décombres de la bêtise.

Cependant, l'attente n'était pas tellement grande. Vingt et un ans et un premier recueil de poésie affirmeront le pouvoir de son verbe incisif.

« Car je sais qu'elle n'est plus seule cette honte ma poésie ».

Poète et écrivain inlassablement attelé au legs des aînés (Kateb Yacine, Mohammed Dib, Mouloud Mammeri, etc.), il sera cette toile de fond sur laquelle s'inscriront en lettres inachevées, une Algérie que nous voulons plus grande que tout. Et d'hommage, il ne tarira point jusqu'à faire envier les vivants de la quiétude des « squelettes heureux ».

Le cimetière aménagé de façon onéreuse pour ces restes de héros était si impressionnant que maints vieillards avaient rêvé avec jubilation d'une mort charitable qui les couchait à côté de ces squelettes heureux ».



l'ACB accueille le 3ème festival de poésie d'Azzefoun (ex-Port Gueydon)

Animé par la bonté des hommes du terroir. La verdure, les montagnes et les oliviers se constitueront en mémoire aux aspirations libertaires.

« Montagne, rabats tes crêtes
Pour que nos regards voient les lieux
d'enfance
Montagne, sois clémente
Pour les garçons couchés parmi les pierres »

Jeune la jeunesse d'un peuple en gestation, il s'en ira conquérir les virginités créatrices avec une inébranlable foi.

« Je caresse mon arme
poème souterrain
générateur d'orgasmes
A ébranler la hiérarchie
A dissoudre les règles de la vie
Dans un magma de colère »

Le petit Djaout d'alors avait choisi le chemin le plus court et le plus épineux, celui de la vérité. Une vérité écrasée contre des murs immuables toutefois condamnés à se dissoudre dans la lave d'un monde en mouvement. Les souffrances de sa génération et des générations à venir résonneront donc tel un écho redondant de tant de verbes juvénilement fidèles à un passé conscient des sacrifices qu'exige la prospérité.

« Et les tripe » dans les mains
Il repartit loin
Très loin
Sous le soleil couchant ».

Un soleil qui cédait majestueusement sa place à la nuit génératrice de fantasmes et de sublimation pour qu'à chaque aube se dessine un espoir nouveau pour cette terre meurtrie.

« Il n'eut aucune chance
De s'en sortir
Car ce jour là
Les loups avaient une faim de poètes »

Une faim insatiable qu'insuffle la férocité d'une rage de vivre à lire dans les yeux d'une jeunesse ayant conjuré le sort et bravé l'aphonie.

« Et je bégaie
Moi l'aphone
Un semblant de protestation
Contre le cercueil prématuré
Gros de mes syllabes rétrogrades »

Et l'aphone de devenir le porte-voix d'une rhétorique asociale

« Avec mes mots incultes
Marage de ruiner la syntaxe
Et mes doigts nus face au langage
terroriser le verbe »

Désormais, la vie s'exprime au détour d'un verbe métaphorique

« Je vais encore
raviver la mémoire
D'un rêve-mégot
Qui se consume aux côtés
de mes chimères »

Oui, les chimères prenaient des formes réelles dans le propos d'un rebelle transparent, la transparence d'un prisme procréateur de couleurs joyeuses.

« C'est un autre déluge qu'il faudrait. Un déluge qui commencerait par fracasser le perfide esquif de Noé pour enrayer toute chance de salut. Car nul être, bête ou homme, ne mérite d'échapper à l'enlisement ».

Djaout était une résistance et une lutte acharnée « J'attends le moment propice pour flinguer le destin ». Un destin dont la brisure est grande, la tentation de le dire était un plaisir dilettant puisqu'à chaque fois qu'une plume saigne car étranglée par des doigts bavards, la résignation se love tel un ultime suicide pour mettre entre les mains de l'homme l'essence d'un espoir contagieux

« Et je sens (...) le mur aussi se déplacer et qu'il viendra bientôt obturer le dernier moignon d'horizon ; alors l'idée même d'oasis sera ensablée et ne demeurera que le tact des tôles nous ballottant dans une errance noire ».

Pourtant ! cet homme sans autre vocation que celle de dire tombera victime d'une rectitude sur laquelle échouent tous les compromis

« Si tu dis, tu meurs
Si tu te tais, tu meurs aussi
Alors ! dis et meurs »

Le poids de l'absence ignore la pondération, c'est pourquoi Djaout nous a fait avant de partir, don d'une oeuvre romanesque (L'Expatrié, les Chercheurs d'os, Invention du désert et Les Vigiles) qui lui vaudra pour les Vigiles, les prix Méditerranéen décerné à Paris le 26 mars 1991 et Poétique (Solstice barbelé, L'Arche à vau-l'eau) ainsi que bien d'autre travaux (Entretien avec Mouloud Mammeri, articles, ...) qui l'inscriront à tout jamais sur la liste des illustres de ce pays.

Lâchement assassiné, Tahar Djaout franchira les cloisons frêles d'ici-bas à un moment où l'Algérie a besoin de tous ses enfants. C'était le 26 mai 1993. Mais avant, il aura laissé un enseignement à tous ceux pour qui la vie sous nos latitudes incarne un idéal à construire.

« Ensevelissez-moi
Sous les cendres de fougères
Pour ressusciter en ces matins gourds
Où la mer se défigure »

B. A. Raouf
Le Matin N1614 mardi 27 mai 1997


Bibliographie Extraits de :
Solstice barbelé, Ed. Naâman
Les chercheurs d'os, Ed. Seuil
L'exproprié, Ed. SNED
L'invention du désert, Ed. Seuil
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