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jeudi 13 décembre 2012

Moi, Juba Roi de Mauretanie de Josiane Lahlou


Le grain dans la meule

Seul est sauvé de l'écrasement le noyau d'olive que le hasard incruste dans une des cavités de la meule de grès.

Que Malek Ouary veuille bien nous pardonner l'emprunt du titre de son roman (1) pour cet article de présentation ; la raison de ce choix est que la métaphore appliquée à son histoire de vendetta n'est pas étrangère, toutes proportions gardées, à la démarche romaine à l'égard de Juba II.

En effet, concernant ce dernier, on sait — Encyclopaedia Universalis à l'appui — que, fils du roi de Numidie et adversaire de Jules César, Juba 1er fut élevé à Rome et devint un brillant savant et philhéllène dont Octave Auguste se servit d'abord pour ressusciter un éphémère royaume de Numidie à la suite du décès de Bocchus II puis que, après l'annexion définitive de la Numidie à la province romaine, il devint roi de Maurétanie sous protectorat de Rome. On sait aussi qu'il fit beaucoup pour l'urbanisation de l'Afrique du Nord romaine, transformant sa capitale, Césarée (Cherchell) en un centre de rayonnement intellectuel remarquable pour l'époque. On sait enfin que son fils Ptolémée — dont la mère était Cléopâtre Séléné, fille de Marc-Antoine et de la grande Cléopâtre — a eu vite fait de rejeter la formule de protectorat, ce qui causera son assassinat sur l'ordre de Caligula en 40 après J.C. et la réannexion de son royaume dans le cadre des "provinces procuratoriennes', au prix, il est vrai, d'une dure campagne.

Ce que Josiane Lahlou a voulu présenter sous un nouvel éclairage (*), c'est, en fait, moins une des grandes étapes de l'histoire ancienne de l'Afrique du Nord qui fournit plus d'une preuve que la conquête romaine s'est accomplie par à-coups, tout au long de plusieurs décennies, s'opposant à une âpre résistance, qu'une des nombreuses figures illustres qui ont marqué cette période riche en évènements mais somme toute mal connue. Cette figure, émergeant avec autant de relief que celles de ses ancêtres Massinissa et Jugurtha, davantage que celle de son père — qui mourut d'une façon singulièrement héroïque, il convient de le rappeler (2) — est celle de Juba II. En fait, sur la personnalité de ce souverain dont Jules César avait fait son fils adoptif après qu'il l'eut emmené à Rome comme butin de guerre, a toujours plané un certain mystère. Fin lettré, bel homme et âme sensible, auteur de nombreux ouvrages ensevelis par les siècles, il a vécu surtout le drame du déchirement identitaire. Originaire de Numidie, se sachant d'une autre race que celle de ses vainqueurs, il n'en est pas moins resté, sa vie durant, la proie du doute. Comment pouvait-il se revendiquer d'un peuple dont il savait la culture beaucoup moins proche de la civilisation hellénique pour laquelle il s'était pris d'un puissant attachement que des comportements propres aux premiers âges de l'humanité ?



Pourtant, son attitude n'était pas celle, passive et larmoyante que peut engendrer une crise de conscience. À aucun moment, il ne s'est senti dans la peau d'un traître. Arraché à sa Numidie natale dont il garda la nostalgie des grands déserts chauds, des cavaliers superbes escaladant les montagnes, de la mer d'émeraude et d'améthyste, il n'aima pas, en dépit des légendes qui entourent sa personne, la jeunesse dorée qu'il dut subir, l'ambiance délicate et studieuse dans laquelle il grandit en milieu impérial romain. Il dut continuer à porter en lui-même cette nostalgie inassouvie de la Numidie puisque, de retour en Afrique, il dut " régner " sur la Maurétanie. « Dieu Hammon, déesse Tanit, s'écrie-t-il, sauvez-moi, je ne veux ni perdre mon identité, ni tolérer une captivité, fût-elle raffinée ! ". Et, plus loin, la terrible constatation : " Je suis Numide sans l'être et je ne suis pas Romain tout en ayant la culture et les goûts. Je ressemble à cet enfant trouvé qui recherche désespérément son lignage partout où cela lui est possible ... Je sens que j'ai perdu l'essentiel : le système de pensées qui me rattachait au sol natal ". Le personnage, en raison de cette complexité, est terriblement attachant. Josiane Lahlou a bien perçu cette extraordinaire richesse et la fascination que Juba II continue d'exercer sur ceux qu'intéressé l'histoire de l'Afrique du Nord antique et, choisissant de le faire parler à la première personne dans cet ouvrage que l'on pourrait qualifier de somptueux roman historique, elle s'est efforcée d'abord de le restituer dans son époque par une reconstitution sérieuse des différents contextes historiques auxquels il est fait allusion. L'effort de documentation mérite bien ici d'être signalé. Elle s'est attachée aussi, à rendre compte de ses qualités d'homme cultivé, ayant su allier sagesse, connaissance et expérience, le faisant s'exprimer sur de nombreux thèmes à coup de sentences et d'aphorismes d'une solide pertinence. L'ouvrage abonde en réflexions relatives à l'histoire romaine. Ainsi, à propos de la tendance à détourner les patriciens de Rome de l'éloquence latine, outil de contestation efficace, au profit de l'éducation dans la langue d'Homère, elle lui fait dire : " Quand une élite ne parle pas le langage de la majorité, elle ne peut être entendue " (et, de ce fait, constituer un danger pour le pouvoir en place). On lira avec un intérêt particulier des chapitres comme celui consacré à Tacfarinas, mais, de manière générale, rédigé dans une langue recherchée, d'une beauté stylistique remarquable, dominé par le souci de donner vie et présence au personnage de Juba II, l'ouvrage est d'une lecture franchement attrayante.

M. A. Liberté lundi 7 février 2000

(*) " Moi, ]uba roi de Maurétanie " de josiane Lahlou - Editions Paris-Méditerranée/ EDIF 2000 - 1999 - 170 pages.
( 1 ) Titre d'un roman de Malek Ouary paru au milieu des années 50 et dont Mohamed Ifticène a tiré un téléfilm intitulé " Rameaux de feu ".
(2) Après sa défaite à Thapsus, " Juba n'avait plus le choix. Il lui fallait se tuer ou suivre le char du vainqueur à Rome ! Avoir le sort de Jugurtha ! Non, cela ne se pouvait ! " Alors, il s'enivra avec l'un de ses hommes, le dernier fidèle. Puis ils se battirent une partie de la nuit avant de s'entre-tuer (...) A Thapsus, fait dire Josiane Lahlou à luba II, " Mon père a préféré la mort au déshonneur et je suis persuadé que Jugurtha aurait fait la même chose s'il en avait eu le temps ".

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