Recherche personnalisée

jeudi 6 décembre 2012

Aux origines du Printemps amazigh par Ferhat Mehenni

Le Printemps amazigh, tel que nous l'appelons aujourd'hui, était dans la presse officielle et unique de l'époque les « évènements de Tizi Ouzou », tout comme la guerre de Libération nationale (1954-1962) n'était dans la presse française que les « évènements d'Algérie ».

Nous avons opté pour ce terme de printemps par analogie avec le « Printemps de Prague » de 1968 où les Tchécoslovaques s'étaient rebellés contre la dictature de l'URSS sur leur pays, et en faveur de la liberté et de la démocratie.

Il y avait cette similitude de monolithisme partisan dans les deux pays et le socialisme comme doctrine officielle au nom de laquelle était justifié le régime du parti unique. La Tchécoslovaquie était un bastion — à l'échelle d'un empire — de remise en cause d'un système politique oppressif comme l'était, en 1980, la Kabylie en tant que région dans un pays. Mais la comparaison s'arrête là.

Il reste, toutefois, une très forte symbolique qui colle au terme de « printemps », chargée d'espérance, de renaissance, de liberté et de démocratie chez toutes les nations du monde. Même lorsqu'on évoque les « évènements d'Octobre 1988 » en Algérie, on n'hésite plus à parler d'un « printemps en automne ». Cependant, pour nous, le Printemps, amazigh est la naissance et l'explosion au grand jour d'un mouvement de revendications de langue, d'identité et de culture amazighes contre le processus d'aliénation national, officiel qui voulait, et qui s'entête toujours à vouloir, que nous soyons « arabes ». L'indépendance algérienne avait consacré l'arabo-islamisme au détriment d'une « Algérie algérienne », des militants nationalistes exclus du PPA/MTLD (mouvement indépendantiste) en 1949 sous prétexte de « berbérisme ». Il s'en était suivi une crispation de l'officiante envahie par l'idéologie panarabiste et exclusiviste du Baâth à rencontre de tout ce qui est amazigh. Ceci a d'autant été renforcé que la fronde du FFS contre le « régime personnel » de Ben Bella entamée à l'échelle nationale n'avait pu avoir de réalité et d'épaisseur qu'en Kabylie. Celle-ci battue, en 1965, et injustement accusée de sécession, aura — à ce jour — du mal à se débarrasser de cette terrible image de dangereux spectre menaçant perpétuellement l'unité nationale. Au nom de celle-ci, la langue amazighe était férocement combattue tant par la politique d'« arabisation », les instituts d'embrigadement du citoyen (FLN et ses organisations de masse) que par les services de sécurité : police, gendarmerie, douanes et sécurité militaire. L'histoire est falsifiée, elle ne commence qu'au VIIIe siècle avec l'arrivée de l'islam.

Les noms de localités à consonance amazighe étaient soit débaptisés, soit décomposés pour en faire des noms arabisés (Inamenas = Aïn Oum Nnass, Amachras = Mecht Erras ...) Les prénoms amazighs, dans l'état civil, étaient prohibés.




Les militants de l'amazighité étaient licenciés de leurs emplois, bloqués dans les promotions professionnelles et espionnés jour et nuit quand ils n'étaient pas arrêtés, torturés et emprisonnés, souvent sans jugement. Que n'avaient fait les zélateurs d'une idéologie raciste pour tuer l'âme de cette algérianité qui nous vient du fin fond des âges : l'amazighité ? Que n'avait-on dépensé d'énergie et mobilisé de moyens au service d'une aberration qui a consisté à gommer les repères identitaires à une génération pour en faire des « Afghans » ? Que n'a-t-on fait de mal à l'unité nationale en la manipulant contre elle-même ? Le pouvoir, au lieu de favoriser l'intégration nationale, dans le respect de ce qui en est constitutif, avait plutôt mis en oeuvre sa volonté de la réduire au sens militaire du terme.

Or le citoyen sait d'instinct qu'il n'y a pas de grandeur dans le reniement. Alors, après maintes humiliations, une goutte d'eau avait fini par faire déborder le vase. Une conférence de Mouloud Mammeri fut interdite le 9 mars 1980 à l'université de Hasnaoua. Deux jours plus tard, une marche de protestation — la première dans les annales de l'Algérie indépendante — avait eu lieu à Tizi Ouzou. Une lueur d'espoir venait d'apparaître dans la longue nuit léthargique du pays et qui va embraser toute la région autour de cette localité en l'espace de 40 jours.

Le glas du système du parti unique avait sonné. Tamazight poussa le cri d'un enfant qui vient au monde et dont nous commémorons aujourd'hui le 20e anniversaire. Elle nous aura apporté les droits de l'Homme et la démocratie.

L'Algérie reste encore ingrate à son égard, mais notre langue finira par se servir elle-même et devenir, un jour, n'en déplaise à ceux qui jurent le contraire : langue nationale et officielle.

Le Matin N2476 mercredi 19 avril 2000

Recherche personnalisée