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mardi 25 décembre 2012

Alloula continue par Benamar Mediene

En Algérie, l'histoire du temps présent de ma société me paraît ressembler aux vagues déferlantes d'une marée océane. Marée basse, retirée, invisible et indifférente dans son silence ; elle est magique par ses flux et reflux pacifiques venant étreindre les terres et nourrir les pêcheurs aux équinoxes vernaux, elle est grosse de ses élans abyssaux, monte jusqu'à se confondre avec le ciel, ravage les côtes, dévore les hommes.

Sakina est métamorphosée en histoire, en cœur féminin-masculin clamant à pleine poitrine la vie nous hurle à la face : chaque supplice est trop tard. Le passé qui n'est pas encore l'histoire a happé Alloula vers l'absence absolue. L'Histoire en son orgueil d'Histoire nous dit : « C'est uop tôt, je suis encore confondue à votre deuil, à vos regards hallucinés, à vos lèvres scellées ... Trop de cortèges déambulent dans les travées des cimetières. Éreintée et grinçante, l'Histoire nous dit : je ne peux être moi-même, parole inviolable séparée de vous par la durée et le livre, je ne peux être moi-même tant que je n'aurai pas fini ce métier de fossoyeur creusant la terre pour ensevelir vos enfants à peine nés et vos questions inachevées. Il n' y a pas d'histoire sans tragédie. Mais pourquoi l'imposture et la folie nous entravent et nous maintiennent en état de minorité coupable ? La peur de Dieu, ou la peur de nous-mêmes ? Pour quels crimes expions-nous par ces châtiments terribles ? Moi, l'Histoire qui vous parle par la voix de Sakina, je n'emporte aucun secret dans la tombe. L'énigme et sa réponse gisent en vous. L'usurpateur est des vôtres, j'écrirai son nom dans les livres dès que vous l'aurez prononcé. Le masque des imposteurs vous empêche de voir clair et de marcher la nuque raide. Vous me poussez à bout et vous me demandez des comptes sur mon brutal travail. Je suis l'Histoire de demain déployant aujourd'hui les désastres que vomissent des gorges de monsues.

Je suis l'Histoire, mais je ne suis que le spectre de vos existences. Vous êtes ma chair vivante et mon esprit de demain, vous les gens du commun, marcheurs anonymes, gens de la douleur et de l'indicible espérance. Pendant que vous rêvez le futur ou le salut, certains les calculent dans des rivalités d'argent, de dogme et de puissance, d'autres gravent la parole coranique sur le tranchant des couteaux.

Le mot couteau chute, vibre, résonne. Sakina, muette, est désorientée. Alloula semble pousser veis elle un personnage invisible, qui a à la fois la démarche assurée de Nazim Hikmet et celle nerveuse de Kateb Yacine. Elle reprend son monologue comme si l'arrêt n'était qu'un effet de scène : « Nous sommes la plus forte des multitudes, notre nombre s'accroît sans cesse et nous attendons du renfort, enfin déballasses de nos illusions naïves. Nous saurons désormais distinguer la face du masque, l'outil du couteau et la victime du bourreau.


Retenons la leçon de ce proverbe anatolien, que me souffle Nazim Hikmet :

« Quand la hache pénètre la forêt, les arbres se disent n'ayons pas peur, le manche est des nôtres ».

Sakina est bouleversée d'avoir reçu le signe de l'esprit de Kateb et de Hikmet. Al-loula la prend aux épaules avant qu'elle ne s'éclipse, évanouie dans la poussière des planches qu'agitent des rayons lumineux. Après avoir raccompagné ses amis magnifiques, il murmure à lui-même : Sakina est un héliotrope fragile d'avoir vécu l'obscurité d'une chambre humide et d'avoir respiré les odeurs chimiques de la fabrique de chaussures. La voilà face au soleil, son astre nourricier, et elle tutoie Yacine et Nazim.

Alloula assassiné, la foule le continue, Zinouba le continue sur scène, Zinouba-la-Souffrance, aux yeux couleur cannelle, joue à la marelle. Elle défait ses tresses. La silhouette soudain s'amplifie et grandit. Une tunique de lin ou de coton fushia rayée de bleu et de jaune l'habille. Vêtement berbère ? Corinthien ? Péruvien ? Personne ne le sait depuis que la costumière a décidé d'être libre dans ses créations. Les cheveux ambrés de Zinouba se détachent, tombent sur sa gorge et ses reins.

Berhoum le timide, fils de Ayoub le sec, le nez voilé, regarde d'un œil Zinouba et de l'autre Alloula. Les deux sont abasourdis. Stature massive mais fluide, face lunaire ambrée, les bras croisés sur sa poitrine, hilare, Alloula s'esclaffe. Rire sonore, hachuré comme du papier que l'on froisse. Wah, Wah ya Berkoum, Zinouba est en phase de métamorphose. Elle a dû rencontrer Nedjma au bain de l'horloge à M'dina J'dida. Quel phénomène que cette Zinouba ! Elle anticipe sur mon écriture et même sur mes improvisations. Elle s'invente elle-même, elle élargit l'autogestion à l'autogénération. Décidément, mes personnages ne sont pas commodes, ils sont, dès leur naissance, des insurgés. Ils sont rebelles et ils le resteront au-delà de la ma mort.

« Ils sont comme toi, ya Si Abdelkader », dit Berhoum de sa voix nasillarde ... Alloula intrigué fronce un sourcil dont l'arc déborde ses larges lunettes ... Mais qui est ce personnage voûté en toge blanche et à la barbe splendide que Zinouba soutient de son bras ? C'est encore ce satané Sirat déguisé en fantôme qui fait des siennes pour effrayer les militants de la cellule FLN du théâtre. Nous allons encore recevoir un blâme écrit avec copie aux autorités civiles et militaires nous rappelant que les personnages du théâtre algérien doivent être des Algériens munis d'un certificat de nationalité, d'une carte d'électeur ou d'une attestation d'ancien moudjahid et surtout d'un certificat médical de circoncision paraphé par un imam assermenté.

- Non, non ! dit Berhoum qui connaît le secret des visiteurs qui hantent les planches quand les lumières sont éteintes. Non, ce n'est pas Sirat, c'est Ammi Sophocle qui ne se lasse pas depuis deux mille cinq cents ans d'écouter Antigone, sa création préférée. Antigone est toujours à la recherche de sa réincarnation avec laquelle elle fera parole et cause commune contre la raison tyrannique et le dogme qui tue.

Zinouba-Antigone est face à un général à moustaches et à costume croisé civil tout neuf. On sait que c'est un général parce qu'il a un fauteuil de général avec, gravés aux accoudoirs, des étoiles et des croissants dorés.

Elle lui dit : « Qu 'as-tu fait de la loi ? Qu 'as-tu fait de la république ?! La deuxième question est posée d'une voix forte et en grec ancien, pour faire plaisir à Sophocle qui comprend mal l'arabe d'Oran et qui a un problème d'oreille depuis que Mimouni, Djaout, Djellid et Kateb l'ont emmené à un concert raï de Cheb Hasni. Ils sont même passés à la pêcherie manger des sardines grillées et boire le vin épais des coteaux de Mascara.

Pour toute réplique, le général hoche la tête de droite à gauche, régulièrement comme si c'était le balancier d'une horloge et se retire pour terminer une partie de dominos avec ses camarades de la généralissime chambrée.

Agacé ou gêné par ce général qui hoche la tête, qui semble toujours dire non, Ber-houm s'interroge à haute voix : peut-être que le général a oublié son texte ou qu'il ne sait pas ce que veut dire le mot république?

A sa façon de se lisser les moustaches de toute la surface de la main, à son sourire joyeux et narquois, à sa façon de dire Wah, Wah ya Zinouba-Antigone ben Al Houriya, Alloula est comblé par la scène. Il rassure Berhoum encore médiatif :

- La réplique du général est dans la question ... Si je te dis, Berhoum qu'as-tu fait de ton salaire, c'est que tu ne l'as plus ...

- Justement, Si Abdelkader à propos de paie, Chérifa ma femme m'a dit ...

- Non, non, Berhoum, tu sais très bien que mes personnages ne sont pas mes employés, ils ne vivent que dans la représentation et dans la tête des spectateurs ... Après, ils vont dormir dans les textes ... Tu n'as à payer ni loyer, ni savetier, ni boucher ... Même la dot que tu as versée à ton beau-père pour Chérifa était écrite dans mon texte ... Le théâtre nourrit son homme et parfois le marie pourvu qu'il reste dans la fiction ... Alors Berhoum, n'essaye pas de créer un syndicat des travailleurs fictifs pour engager des grèves du zèle.

D'un index nerveux, Alloula se gratte le front :

- Quelque chose m'intrigue, je connais quelques mots d'allemand, des formules de camaraderie soviétique, des bribes de tamazight ... J'ai appris des pas de sirtaki, j'ai bu quelques verres d'ouzo en écoutant Théodorakis ... mais où et quand j'ai appris le grec ancien ? Je soupçonne Djelloul Al-Fhaïmi ou Berhoum d'avoir glissé dans le monologue de Zinouba quelques phrases de Sophocle ou d'Eschyle ... depuis qu'ils ont accès à la bibliothèque du théâtre du monde, ils s'amusent à apprendre des répliques en grec, en latin, en catalan, en celte, en anglais, en chinois, en arabe, en berbère ... Et se les échangent entre deux entrées en scène. Le peuple des personnages est le premier peuple internationaliste, c'est un bon signe pour les vivants ...

- C'est la métempsycose, ya Si Abdelkader, lui dit Berhoum en le tirant par la manche, fier de placer ce mot katébien. Peut-être que grâce à cette métempsycose, j'apprendrais un jour l'arabe classique et que je pourrais comprendre ce que disent nos chefs bien-aimés à la télévision.

Dans le théâtre de Alloula, les mots sont des souverains subversifs et les personnages ont, non seulement le génie de la métamorphose mais aussi le don d'ubiquité. Ils sont là, ailleurs et partout. Seul le théâtre les rassemble, nous rassemble. Un drôle de personnage surgit de la généralissime chambrée. Le cheveu en brosse, la taille et la poitrine sanglées de cuir, chemise noire, pantalon seyant, le bras tendu en oblique, la marche cadencée au pas de l'oie, il circule sur la scène avec l'assurance d'un soldat du Reich quand il était conquérant. Il tournoie autour d'un personnage assis au centre de la scène. Arturo Ui, c'était lui, marmonnait, avec un agacement et une pointe d'envie : les généraux jouent à un jeu bizarre qu'ils appellent dominos. Ils mettent mes nerfs à vif parce que je ne comprends pas le code des mises. L'un dit : Je joue cent mille barils, l'autre en surenchère, lance : J'ajoute un Mig 17, le troisième plein d'arrogance et de certitude s'exclame : D'accord, d'accord pour cent mille barils, plus un un Mig 17, plus un poste de chancelier dans une ambassade d'Europe. De mon temps, disait Arturo Ui, à Berlin c'était plus difficile et plus risqué. C'est dans les bas-fonds de la ville que j'affrontais la pègre pour accumuler les Deutsches Marks et distribuer des armes pour casser les « Rouges ».

Alloula n'arrive pas à détacher son regard d'Arturo : c'est toujours pareil avec Brecht, il ne se déplace jamais sans avoir près de lui ce triste personnage pour montrer au monde la face haineuse et minable du petit fasciste.

Alloula assassiné, les comédiens le continuent, le public le continue. Sur une scène nue et sans musique, Sakina Al Meskina, Zinouba-la-Souffrance sont derrière Chérifa qui paraît figée face au personnage assis au centre.

Personnage à la gandoura et à la calotte blanches, une barbe clairsemée mais épineuse n'arrive pas à dissimuler les parties glabres de son visage argileux et ridé. Son exaspération est aussi drue que ses sourcils en barbelés. Ses doigts égrènent nerveusement un chapelet.

- Vas-y Chérifa, parle, ici, nous sommes libres. Le Code de la famille n'est pas dans le texte, ton mari Berhoum le timide est un démocrate tendance socialiste de base. D'ailleurs, il est au bar des « Nuits du Liban » avec Sirat en train de décimer des cohortes de bouteilles de bière en jouant les Abou Nouwass. Au mot Abou Nouwass, nom d'un poète mais aussi d'une bière nationale, le public soudain assoiffé crie Wah, Wah Zidou Wahda ... L'enthousiasme complice du public fait de Chérifa une passionaria, une Rosa Luxembourg ou une Fatma N'Soumer, jouées par Maria Casares ou Irène Papas. Elle parle, détache les syllabes, reste dans le rythme du texte pour que chaque mot énoncé soit un séisme.

Pourquoi, pour qui tous ces supplices ? Ces femmes éventrées après le viol, ces enfants démembrés, calcinés ? Pourquoi ces cadavres sans sépulture ? Vos spadassins rasent les villages et nos paysans creusent plus de tombes qu'ils ne tracent de sillons. Vos spadassins, truqueurs de conscience, dévorent le présent avant qu'il n'advienne. Vous êtes dans le délire d'être Dieu et le délire d'être Dieu est la pire des impostures. « Nous sommes la plus forte des multitudes, notre nombre s'accroît sans cesse et nous attendons du renfort pour peser d'un poids subtil sur la planète et lui dicter nos lois » ... Nous sommes la plus forte des multitudes contre la peste verte, contre votre culte de la haine et de la mort. Le cheikh se lève d'un mouvement pesant, lâche un crachat sur le côté en marmonnant : ces diablesses me souillent de leur présence et de leurs paroles. Il prend une bouteille d'eau et se dirige vers les toilettes pour des ablutions purificatrices.

Au milieu de la scène, il croise Arturo Ui qu'il salue avec civilité. Chérifa scande en leur direction : nous sommes la plus forte des multitudes ... Se tourne vers le public : « Nul ne doit chanter victoire hors de saison, le ventre de la bête immonde en encore fécond ». Alloula jubile devant l'exploit de Chérifa, reçoit l'accolade de Kateb et de Brecht, applaudit tous ces jeteurs et ces personnages venus à la rescousse de ce petit soviet féminin polyphonique, ouvert, étourdissant.

Par Benamar Médiène
Le Matin N1875 jeudi 2 avril 1998

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