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jeudi 22 novembre 2012

Tazmamart cellule 10 de Ahmed Merzouki


Ce livre n'est pas le fruit littéraire d'une imagination fertile d'un écrivain rompu dans l'art de noircir les pages et le destin de ses personnages, mais plutôt la moisson de souvenirs d'un ancien bagnard.

L'auteur a décidé, en hommage à ses compagnons morts ou vivants, d'écrire, de raconter leur enfer. Tazmamart cellule 10 est un témoignage cru sur les 18 ans et 30 jours de détention de 57 officiers et sous-officiers de l'armée marocaine, condamnés pour tentative de coup d'État qui eut lieu le 9 juillet 1971. L'auteur, un sous-lieutenant, faisait partie des jeunes militaires enrôlés " sans qu'ils le sachent " dans des commandos putschistes.

Le palais de Skhirat n'a pas résisté longtemps aux 25 commandos conjurés. L'idole égyptien Abdelhalim Hafez venu faire la fête, sera sommé par les militaires " d'annoncer le coup d'État ".

Mais la victoire fut de courte durée, car l'anarchie aidant, les troupes des unités BLS conduites par le général Boulali écrasent les putschistes sans ménagement.

La prison de Tazmamart
Après un procès sommaire, le sous-lieutenant Ahmed Merzouki et ses compagnons d'infortune sont envoyés à Tazmamart, une prison construite spécialement pour eux. En effet, après quelques mois passés à la prison de Kénitra, les 57 conjurés sont conduits, les yeux bandés, dans ce lieu qui ne figure sur aucune carte officielle.

Ils y seront enterrés dans des conditions infrahumaines dans un ensemble de culs-de-basse-fosse.

"La lourde porte de fer refermée (...) minutes atroces durant lesquelles la plupart d'entre nous furent pris de panique ou envahis par un désespoir incommensurable. " Du jour au lendemain, tout bascule dans le néant. La nuit. L'effet de terreur quelque peu maté, ces bagnards s'organisent car ils ont compris que leurs souffrances ne font que commencer et l'agonie sera lente et sidérale. Avec l'énergie du désespoir, ils inventent une espèce de sabir propre à eux pour que les gardiens ne comprennent pas ce qu'ils se disent. Ahmed Merzouki nous décrit dans un style dépouillé, comment ils passaient leur temps en se racontant des histoires, des films, des romans pour éviter la folie. Dans cet asile où les lumières se résument aux faibles rais qui s'échappent à travers les interstices de la lourde porte, on enjambe la mort plus facilement, que la vie. Ahmed Merzouki, en 7 367 nuits de détention, n'est sorti pour voir le soleil qu'une trentaine de fois. Hallucinant était leur supplice. Ainsi Lghalou un de ces prisonniers, a passé 11 ans paralysé presque totalement, ne bougeant qu'avec l'aide de ses compagnons de détention qui s'occupaient de lui.



L'auteur fera un récit poignant des souffrances de cet homme. Abandonnés à leur solitude carcérale, ils déploient des trésors d'ingéniosité pour survivre. Certains par exemple, ont ainsi gardé leur savonnette de 1987 jusqu'à leur sortie en 1996. Il est vrai cependant que pour beaucoup l'instinct de survie fut plus fort que tous les supplices. Dans ce livre, Ahmed Merzouki nous dresse quelques portraits de garde-chiourmes zélés, fourbes et sans état d'âme — ils étaient nombreux ceux-là — mais aussi d'autres considérés comme des ilôts d'humanité sans lesquels les quelques survivants de Tazmamart n'auraient jamais vu le soleil. C'est grâce à eux que l'auteur et ses compagnons ont établi des " contacts " avec l'extérieur et réussi à introduire un poste-radio et quelques effets rudimentaires d'hygiène. Hallucinant fut leur supplice. Réduits à l'état primaire, sans médecin, ni sortie de leur cellule, ils inventent leurs propres instruments de survie. " La punaise se révéla vite un ennemi implacable. Elle nous suçait le peu de sang qui nous restait. Nous en fumes réduits à nous lancer dans l'élevage de cafards et à veiller ".

Il faut dire que devant ce lieu qui a assis sa renommée sur sa terreur, l'Alcatraz fera figure de maison de repos. Pour Ahmed Merzouki, il ne s'agit pas, à travers ce témoignage, de régler ses comptes avec le passé ni de se justifier, c'est juste pour briser le mur du silence qui enserre ce lieu et fait l'impasse sur l'histoire des gens qui y ont été emprisonnés.

Ce récit vertigineux sur un lieu où la torture " s'administre " à doses homéopathiques, nous rappelle le peu de respect qu'on a des conditions les plus élémentaires des droits de l'homme dans ce royaume du " commandeur des croyants ".

À Tazmamart, l'humanité était réduite à de simples chiffres, les prisonniers n'y étaient que des numéros et la nourriture était distribuée en grammes.

Dans Tazmamart cellule 10, l'histoire est crue et ne pèche par nulle affabulation. L'auteur y brocarde avec force vérités un système injuste, inhumain qui lui a ravi, ainsi qu'à ses compagnons du bagne, sa jeunesse et ses droits les plus élémentaires, car condamnés à quelques années, ils se retrouvent oubliés 18 ans durant dans le mouroir de Tazmamart.



HAMID ARAB
Liberté 3 octobre 2001

http://www.youtube.com/watch?v=ATAONT8Zc-M
www.bibliomonde.com - Ahmed Merzouki
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