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mercredi 21 novembre 2012

MERRAH ACCUSE !


Dans un entretien exclusif à Liberté suite à la sortie de son dernier livre

Acteur controversé des évènements qui ont vu naître le groupe islamique armé de Mustapha Bouiali dans les années 80, Ahmed Merrah revient défrayer la chronique pour la troisième fois en signant La troïka des généraux. Un livre qui, à l'image de ses deux prédécesseur s'assimile à une plongée en apnée dans le monde tumultueux des luttes d'intérêt au sommet de la hiérarchie militaire. Un travail forcément critique qui, en l'absence d'antithèse et de débat serein, interpelle et accuse ...

Liberté : M. Merrah, vous venez de publier votre troisième livre intitulé Une troïka des généraux recycle à la Présidence. Vous faites des déclarations fracassantes, mais le public ne vous connaît que très peu, sinon pas du tout. Oui êtes-vous et quelles sont vos véritables motivations pour vous lancer dans une guerre contre certains hauts responsables de l'État ?

Mohamed Atailia
Ahmed Merrah : Une victime, parmi tant d'autres, d'un système qui conduit à la révolte. Suite à une oppression aveugle, j'ai saisi l'opportunité de l'ouverture politique prônée par le Président Chadli pour intégrer le mouvement de Bouiali, afin de lui faire franchir l'étape du djihad. Et ce une fois que la Sécurité militaire de l'époque avait commencé à persécuter Mustapha Bouiali pour le contraindre à la clandestinité.
Cherif Messaâdia

C'était pour moi l'occasion rêvée de mettre à exécution ma vengeance contre un pouvoir qui avait transformé ma vie en un enfer. Je me suis fait un plaisir de mettre sur pied la première organisation à tendance islamique armée. Nos objectifs étaient clairs, c'était la mise hors d'état de nuire d'un pouvoir pourri par l'élimination de ses principaux hommes forts, en l'occurrence le chef de l'État Cherif Messaâdia, Abdelghani, Attalia et consorts.

Un concours de circonstances a voulu que le démantèlement de notre organisation ait lieu la veille de la mise à exécution des attentats fin prêts. Nous avons été condamnés par la Cour de sûreté de l'État et après sept années de prison, le 1er Novembre 1989, une grâce présidentielle m'a été imposée.

Vous affirmez dans vos publications que le terroris me est une question de sécurité militaire et vous figurez parmi les éléments du premier groupe terroriste en Algérie, celui de Mustapha Bouiali ...

Chadli au centre
Dans le cadre de l'affaire Bouiali, j'ai expliqué que pour contrecarrer le projet de Chadli, qui tenait à remettre en cause l'ordre établi du FLN par l'ouverture du champ politique aux islamistes, le clan des " socialistes-milliardaires ", par le biais de la Sécurité militaire de l'époque, nous a imposé l'action armée. Le but était de pouvoir justifier la répression et l'emprisonnement des islamistes actifs et leurs leaders, excepté bien entendu ... Nahnah. Donc, dans les années 80, sous le régime totalitaire, il était question de révolte et non de terrorisme. D'où le titre de mon premier livre L'affaire Bouiali ou comment un pouvoir totalitaire conduit, à la révolte.

Vous dites " Dans ces foyers du terrorisme, j’étais le seul en mesure d'utiliser des méthodes exceptionnelles et de pouvoir faire appel à des personnes que que j'avais connues dans des circonstances particulières pour réussir à inverser cette tendance ... J'ai dû outrepasser mes propres prérogatives en piétinant sur celles de l'administration centrale." Cela veut-il dire que vous occupez une fonction au sein de la hiérarchie militaire ? D'autant plus que vous prétendez avoir nettoyé Alger des terroristes.

Au moment où tout citoyen se retrouve exposé à une mort certaine, au moment où des bébés sont égorgés, faut-il une fonction au sein de la hiérarchie militaire pour sauver sa propre vie et celle de ses concitoyens ? C'est plutôt une question d'instinct de survie, j'ai tout simplement accompli mon devoir, comme tout patriote, en contribuant à mettre un terme à la barbarie. À partir du moment où le petit peuple est menacé, pour moi, il n'y a pas de place pour ce genre de considérations. Quant aux prérogatives, faudrait-il que l'État ou l'administration centrale ait existé, dans les " territoires libérés " où j'avais opéré, pour que je puisse " piétiner leurs prérogatives ".
Liamine Zeroual
Boughaba Rabah

Vous avez mis l'ancien Président de la République Liamine Zeroual et le général Derrajdi dans le même sac que le général à la retraite Mohamed Betchine. N'est-ce pas caricatural ?

À ma connaissance, dès 1956, ce trio s'était lui-même mis dans le même sac, pour le meilleur et pour ... l'empire.

Dans votre livre, vous accusez Betchine qui, en faisant venir le général Boughaba de Constantine, " a permis le développement du territoire libéré de Sidi Ali Bounab " en Kabylie (terrorisme) " au point d'atteindre une envergure difficile à contenir ". Quels sont, à votre avis, les objectifs de cette stratégie ? Et pourquoi évoquez-vous ces faits maintenant ?

Mohamed Betchine
Ce n'est que le 26 avril 2000 que j'ai été acquitté par une magistrate qui honore, à l'instar de ses collègues femmes, la justice algérienne. Donc, ce n'est qu'à partir de cette date que j'ai pu me permettre moralement et politiquement de poursuivre mon témoignage sur la tragédie du peuple algérien. D'ailleurs, une semaine plus tard, mon deuxième livre était en librairie, soutenu par une série d'interviews " explosives ", et trois mois après, je récidive par La Troïka de généraux. Je pense que l'opportunité de mes publications est plutôt dictée par des contraintes politico-judiciaires.

Pour ce qui est de cette stratégie, elle a été mise en exécution, alors que Betchine était patron de la DGDS. En 1989, pour la création du GIA, la démocratie naissante a été piégée par une amnistie minée. En effet après que je sois, à mon insu, sélectionné pour créer le futur maquis islamiste, j'ai été condamné à une année de prison ferme pour une affaire de drogue inventée, afin que je sois assez conditionné pour " m'égarer, dès ma libération ". Ayant appris que je ne ciblerais que les fossoyeurs de la Nation au pouvoir. Betchine et consorts ont préféré me substituer par les plus virulents de mes coïnculpés dans " l'affaire Bouiali ", en l'occurrence. Chebouti et Mansouri Méliani, le fondateur du GIA.

Grâce à un stratagème politico-judiciaire, ces derniers ont été retenus en détention, après la grâce présidentielle du 1er Novembre 1989, pour n'être relâchés dans la nature qu'un 24 juillet 1990. Hasard du calendrier, cette date coïncide étrangement avec l'euphorie du FIS, au lendemain de sa victoire écrasante, lors des élections communales du 12 juin 1990. Comme il était prévisible et prévisionnel, en rentrant chez eux, nos amnistiés " retardataires " se sont en cours de route " égarés ". Aussitôt pour en avoir trop fait le " maître d'oeuvre " fut remercié, notamment, pour avoir également réussi sa mission d'anéantir l'efficacité de la GSPS, pour ainsi permettre l'expression populaire, à travers " le bébé qui apprend à marcher ".

Par mérite, en 1994, notre " grand chef militaire " a repris du service à la Présidence de la République pour prendre sa part du gâteau, fruit de cette stratégie macabre. Bien entendu, une fois que notre " parrain " ait mis sur pied sa " famille révolutionnaire " — " parrain et famille ", deux termes usités par la mafia sicilienne — ce qui lui a permis d'incruster ses tentacules à tous les niveaux des rouages du pouvoir pour gangrener les institutions de la République. Donc, pour perdurer au pouvoir et pour ne pas avoir à rendre des comptes, des manipulations morbides ont eu lieu dans le but de prolonger au maximum le fameux " terrorisme résiduel ".

Êtes-vous conscient de la portée de vos accusations ?

Parfaitement d'ailleurs dans son interview, Betchine reconnaît lui-même l'existence de " faits et d'erreurs de gestion prises a la hussarde " et que mon déballage s'est fait avec " une précision d'orfèvre ". D'où, ses menaces contre les pouvoirs publics pour les contraindre à me faire taire, " afin d'éviter un embrasement incontrôlé qui risque de se propager et de causer des dégâts irréparables, dont ils seront les premières victimes " — Dixit Betchine —.

Cependant, je suis affligé de relever qu'après tant de crimes, cet individu, qui a occupé de si hautes responsabilités et qui ne cesse de nous marteler avec son hyper-patriotisme, menace d'avoir recours — comme tout ennemi de l'Algérie — aux juridictions internationales " appropriées " et à l'ouverture, par les instances internationales, d'une enquête officielle sur les évènements dont il a été témoin depuis les deux dernières décennies.

C'est pourquoi, je saisis cette occasion pour rappeler à Betchine et autres " Ouituquistes ", que la tragédie nationale dans laquelle notre " parrain " s'est enlisé est purement algéro-algérienne. Les instances internationales, ne l'ayant pas vécu, ne peuvent ni la comprendre ni la juger ... et encore moins la régler. En revanche, étant comme lui témoin et acteur des deux dernières décennies, c'est en particulier à nous deux qu'incombe la mission — ô combien délicate — de lever le voile sur ces tragiques évènements ... provoqués. Et ce n'est qu'à cette condition que l'Algérie connaîtra enfin, une réelle et efficace concorde civile. Une faute reconnue n'est-elle pas à moitié pardonnée ?

Vous étiez un islamiste convaincu dans le groupe de Bouiali et vous avez dit vous-même que vous épousiez ses idées islamistes. Aujourd'hui, vous avez changé de camp. Et les révélations que vous faites montrent que vous êtes bien protégé ...

J'ai tout vu dans ma vie, excepté cette virtuelle protection. Pour preuve, après tant de sacrifices, au lendemain de la publication de mon premier livre qui explique les raisons de la tragédie nationale et dénonce ses véritables commanditaires, je me suis retrouvé victime d'une série d'erreurs judiciaires. J'ai été détenu arbitrairement à Serkadji, du 29 mars au 43 octobre 1998, mon épouse condamnée " par erreur " à cinq ans de prison ferme pour " commerce illicite " est parallèlement poursuivie " par erreur " pour plus de dix-neuf milliards de fraude fiscale imaginaire. Même mes enfants n'ont pas été épargnés, à leur tour, ils ont été inculpés " par erreur ".

Une fois que toute la famille ait bénéficié d'une série de non-lieu et acquittements, et afin de ne pas me laisser " chômer ", au mois de janvier 2000, à la veille de la visite " d'Amnesty International ", j'ai été arbitrairement arrêté et présenté au Parquet de Bir Mourad Raïs sous de fausses accusations avec une fiche de renseignements de police portant la mention " Fait partie d'une organisation terroriste " — En plein Wiâm ! -. Mais le comble est que dans le même procès-verbal, il est mentionné que j'ai été arrêté en possession d'une arme, dûment autorisée par le ministère de la Défense nationale ... depuis le 16 mars 1994. Une façon " propre " de souhaiter la bienvenue à Amnesty.

Le procureur de la République a requis le mandat de dépôt contre moi et mon fils — pour appartenance à un père terroriste — Quant au doyen des juges d'instruction, il s'est soumis à nous placer sous contrôle judiciaire, le temps de bâcler l'instruction du dossier et nous traduire devant le tribunal correctionnel présidé par Mme Brahimi qui, en date du 23 octobre 2000, malgré des accusations inventées, a fait preuve d'une hostilité telle qu'elle n'a pas hésité à me condamner à deux mois de prison pour son " incompatibilité d'humeur " avec les terroristes. Quant à mon fils, qui a failli passer sous mandat de dépôt, il a été acquitté. Car en ce qui le concerne, n'étant pas terroriste, " l'erreur " judiciaire lui a été reconnue.

Par ailleurs, tous les acquittements déjà prononcés dans le cadre du complot " ENCG " ont fait l'objet d'appel du Parquet, pour ainsi maintenir l'épée de Damoclès sur ma tête, dans l'attente d'autres verdicts ... en cas de mauvaise conduite vis-à-vis du " régime pourri ".

En définitive, malgré les " garanties présidentielles ", quiconque ose s'attaquer à la mafia politico-financière au pouvoir se retrouve inévitablement seul dans l'arène, assourdi par les rugissements du lion ... s'il n'est pas carrément dévoré avec toute sa famille ... bien qu'elle se trouve en dehors de l'arène.

Nahnah ne vous a toujours pas répondu malgré les graves accusations que vous avez dirigées contre lui. Comment interprétez-vous son silence ?

Bien qu'il soit un sujet dépassé par les évènements, mais puisqu'il devient une question traditionnelle dans mes interviews, par politesse, je me vois obligé d'y répondre. Je pense que même sans galons, en tant que " général ", Nahnah est astreint à la discipline et à " l'obligation de réserve ".

Interview realise par Said Rabia
Liberté Mardi 7 novembre 2000 p. 11

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