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vendredi 16 novembre 2012

Memoire de la violence


Régulièrement, des équipes de recherche comme celle du CRASC (*) viennent nous rappeler qu'en dépit des insuffisances et faiblesses de notre système d'enseignement supérieur, l'Université algérienne reste tout de même un lieu de production du savoir et un espace de réflexion critique sur les grands thèmes liés au présent et au devenir de notre société.

L'observateur pessimiste dirait que les " derniers carrés " tiennent encore, même s'il reste vrai que, pour de nombreuses raisons, on publie moins chez nous qu'ailleurs, alors que, précisément, sous d'autres cieux, un professeur qui dispense des enseignements de haut niveau, dans quelque discipline que ce soit, est jugé par la hiérarchie universitaire à la fréquence et à la qualité de ses publications.

C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les organes de presse de certains pays sont littéralement inondés d'offres de contributions émanant d'enseignants et de chercheurs. N'est-ce pas ainsi que les connaissances s'accumulent, que la science évolue et que la pensée enregistre à chaque instant ces progrès qui propulsent l'humanité vers les sommets ?

Voici donc près de quatre années pleines que le Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle poursuit, à travers une revue d'excellente facture, la publication des travaux de penseurs algériens, observateurs objectifs et qualifiés des développements qui marquent la vie de la nation.

L'ensemble des articles, dominé à chaque livraison par un centre d'intérêt retenu en fonction de l'actualité, s'offre à la lecture comme une sorte de point de la situation d'autant plus édifiant qu'il conjugue des visions diverses, voire différentes mais complémentaires. Le dixième numéro consacré au thème de la violence est une illustration de cette démarche et le débat auquel il doit la richesse de sa substance est d'un intérêt et d'une actualité qui le destinent à un auditoire plus large que le cercle universitaire.

Sous le titre Violence, contributions au débat, ce premier numéro de l'année 2000 (1) convie à son sommaire pour les trois grandes parties qui composent le thème central : Violence politique, Violence symbolique, Autres champs, autre temps, des noms de penseurs faisant autorité dans leurs spécialités et dont toutes les communications mériteraient une présentation exhaustive. C'est donc moins par volonté de marquer une quelconque préférence que pour donner une idée d'ensemble que nous évoquerons dans les limites de cette invitation à la lecture quelques-unes des communications consacrées à un thème qui ne saurait laisser indifférent à un moment où la violence polarise sans discontinuer les inquiétudes des Algériens.

Dans un article intitulé " une violence à part ", Claudine Chaulet, sociologue, professeur associé à l'Université d'Alger, situe la problématique en ces termes : " Cet ensemble de contributions peut aider à clarifier ce que recouvre la violence dans le monde actuel, et plus particulièrement dans la situation algérienne pour laquelle ce mot est surabondamment employé ". L'auteur définit ensuite la violence comme " l'emploi d'une force, physique ou symbolique, pour imposera un individu ou à une collectivité une puissance qui excède la norme socialement admise, pour des objectifs que cette norme ne reconnaît pas ".

Selon elle, trois formes de violence affectent l'Algérie : la violence sociale diffuse, la violence politique et celle qu'elle qualifie de violence " absolue ", sur laquelle elle livre des observations d'une remarquable pertinence parce qu'elles procèdent d'une parfaite connaissance de la situation dramatique à laquelle fait face le pays à l'heure actuelle. En conclusion, désireuse de ne pas se limiter à l'analyse du phénomène mais à proposer une réflexion propre à inspirer des conduites politiques, Claudine Chaulet, pour qui " la violence n'est pas une fatalité indifférenciée qui tomberait au hasard ou en héritage de leurs origines sur les peuples ", se demande de quelle manière les sciences sociales algériennes pourraient appliquer une cure à cette " maladie sociale qui nécessite un diagnostic correct, un traitement d'actualité, une convalescence et une rééducation organisées ".

Une autre définition est proposée par Fatma Zohra Karadja et Nadia Korso-Bioud, psychologues cliniciennes pour lesquelles la violence est " un trouble de l'altérité " et qui présentent, à travers une étude de cas, les manifestations psychotraumatiques de la violence avant de proposer une thérapie tenant compte de " la grande complexité des rapports entre la victime et son agresseur " et appelant en conséquence " la réhabilitation de l'une comme de l'autre et, partant de là, la préservation et la restauration de la cohésion sociale ".

Il faut citer également l'intéressant regard de sociologue historien proposé par Hassan Remaoun, de l'Université d'Oran, qui s'inscrit en faux contre la thèse selon laquelle " l'histoire de l'Algérie est particulièrement marquée par la violence ", avec le sous-entendu que le comportement violent s'inscrirait dans la nature même de l'Algérien, dans ses gènes, nonobstant le fait que, à travers les siècles, la violence a été d'abord subie par l'Algérien avant d'engendrer elle-même la violence.



En effet, la longue histoire connue du pays est jalonnée d'agressions, chaque envahisseur depuis la nuit des temps ayant assuré son irruption puis sa domination par la violence imposée aux autochtones, lesquels, à des étapes historiques bien précises, ont été contraints de répliquer. Au demeurant et toujours dans la démarche de réfutation de cette thèse, Hassan Remaoun écrit : " La violence dans le monde moderne notamment ne doit en aucune manière être expliquée par une prétendue " tradition de violence ", même si le phénomène peut au point de vue du sens commun sembler répétitif.

Il n'en met pas moins en garde contre l'existence d'une " mémoire de la violence qui, sacralisée et non démystifiée, a pu être intégrée à travers le processus de socialisation au point de sembler constitutive de l' "habitus des Algériens ", de même qu'il déplore la tendance du pouvoir politique à exagérer le rôle de la violence dans la constitution de l'Algérie contemporaine au point qu'on en retrouve les effets jusque dans l'iconographie des manuels scolaires de 5e et de 6e année fondamentale et dans les programmes d'enseignement religieux.

Il y aurait beaucoup à dire sur les nombreuses autres contributions au sommaire de cette revue, comme " Violence et guerre du droit en Algérie ", de Noureddine Saadi, " Les marginaux et la violence civile à l'époque abasside " de Mohamed Saïd Reda, " De la destruction de la filiation dans l'état-civil d'Algérie ou éléments d'un onomacide sémantique " dans laquelle Farid Benramdane traite de cette forme de violence mise en oeuvre par les autorités coloniales françaises en Algérie au début des années 80 du 19e siècle, lorsqu'elles ont entrepris de doter les Algériens d'un patronyme, ou encore " Violence et société, le poids des médias audiovisuels " de Mohamed Bensalah. Nous préférons renvoyer à la lecture de Insaniyat n°10, répétons-le, qu'on s'y attarde longuement.

M. A.
Liberté mardi 2 janvier 2001



(*) Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle. Ce centre publie, à raison de trois numéros par an, la revue algérienne d'anthropologie et de sciences sociales dont cette 10e livraison est intitulée " Violence, contributions au débat ".
(1) Ce numéro est dédié à la mémoire de Faouzi Adel, qui devait en coordonner la partie thématique, seulement la maladie puis la mort n'ont même pas laissé le temps d'achever sa contribution, publiée ici dans l'état où il l'avait laissée, sous le titre : " La violence, les morts et les vivants ".

www.crasc-dz.org
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