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samedi 24 novembre 2012

Matoub, sa derniere interview


« Je suis peiné d'être absent ce 20 Avril 1998 parmi les miens. Mais ce qui compte, c'est ce sens de l'initiative de la part de toutes les personnes qui ne cessent de contribuer à la promotion de tamazight. Cependant, je souhaite un très bon courage à tous les animateurs du Mouvement culturel berbère », nous avait confié Matoub Lounès, l'année dernière, lors d'un de ses derniers entretiens à quelques jours de son départ pour Paris où le chanteur devait se rendre pour finaliser son double album Aghuru. Eu égard à la situation sécuritaire, a-t-il ajouté, « je m'abstiens de chanter pour ne pas faire prendre de risques à des milliers de personnes qui viendraient m'écouter ». Des risques que Matoub n'aura pas hésité à prendre au péril de sa vie pour rester chez les « siens ».

Aujourd'hui, Matoub a rejoint l'Au-Delà, les forces du mal ont eu raison de lui.

Mouloud Mammeri disait : « Yella walbaâdh, yella lilac it ; yella wlbâadh vlac it yella. »

Matoub fait partie de cette seconde catégorie. Il sera éternellement présent dans les esprits malgré son absence à jamais.

Le Matin rend hommage au chantre. Il vous propose l'une de ses toutes dernières interviews (déjà parue dans l'édition du 23 mai 1998).

Le Matin : Beaucoup de choses ont été dites sur votre état de santé. Qu'en est-il aujourd'hui exactement ?

Matoub Lounès : C'est vrai que j'ai été malade pendant longtemps. Je l'ai même annoncé lors d'un concert au Zénith l'année dernière, mais là j'ai repris, et je me sens bien. J'avais fait une tuberculose pulmonaire, mais à présent, après une visite effectuée au mois de janvier dernier, je suis rassuré. Donc que mes fans ne s'inquiètent pas.

1980-1998, le Mouvement culturel berbère (MCB) qui souffle cette année sa 18e bougie est en net recul, c'est tout l'espoir d'une Algérie démocratique et républicaine qui a été réduit à une simple dimension culturelle ...

Vous savez, le Mouvement culturel berbère (MCB) était la lame de fond de toutes les formations politiques démocratiques d'aujourd'hui. Il était une nébuleuse, nul ne connaissait sa portée, ni sa dimension. Je me rappelle bien de la marche d'un certain 25 janvier à Alger, c'était vraiment mémorable, on ne peut oublier ces choses-là. En outre, je dirais que c'est dommage que ces formations politiques n'appuient pas assez le temps concernant le sort de cette langue.

Effectivement, il y a ce recul aggravé à mon sens paf la conjoncture actuelle, reste que cette démobilisation n'est pas le fruit du hasard. C'est parce qu'il y a eu des promesses qui n'ont pas été tenues. Les gens qui étaient censés nous représenter, combattre pour nous, ont peut-être réalisé des choses mais pas de la dimension qu'on attendait d'eux.

Les divisions au sein du MCB continuent, n'est-ce pas ... (il nous coupe)

Malheureusement, c'est là où le bât blesse, lorsqu'on voit le mouvement s'effriter, alors que c'est notre force de frappe et de persuasion. Pour ma part, je ne prête pas attention à ce genre de discours négatif.

Le MCB est un mouvement qui draine énormément de foules, donc sujet à des exploitations, c'est comme un individu qui draine les masses, c'est normal qu'il soit exploité politiquement.

Parlons de la prise en charge de tamazight par les partis politiques ...

Je ne dirais pas que c'est négatif, car je risque d'entrer dans un bourbier. La prise en charge doit être totale, et pour cela, je pense que c'est plutôt du ressort de l'université, des associations culturelles, de nous tous et toutes que doit émerger la lame de fond. Maintenant, si les formations politiques veulent apporter leur soutien, ma foi, elles ne sont que les bienvenues.

Ne pensez-vous pas que les formations politiques ont failli ?

Je ne pourrais répondre à cette question ; vous savez, chaque pas qu'on fait dans la vie est parsemé d'erreurs. L'essentiel est de concrétiser dans le futur.

Censées défendre la cause, elles sont soumises à une mesure d'interdiction d'intervenir en tamazight à l'APN ...

Je suis désolé de vous contredire, mais la télévision nationale nous a montré des images où on a vu et entendu des députés parler clairement et ouvertement à l'APN en tamazight malgré l'interdiction, c'est quand même un pas en avant.

Etes-vous d'accord avec ceux qui disent que tamazight viendra avec la démocratie ?

Je pense qui dit démocratie dit tamazight. Maintenant, c'est pas incompatible ; tamazight ça s'arrache, elle s'obtient avec des hommes de bonne volonté, bien intentionnés pour la seule sauvegarde de cette culture, et je suis persuadé qu'ils existent et existeront encore et toujours.

Des accords dits du 22 Avril, quelle appréciation en faites-vous ?

Je suis un peu embarrassé de ne pouvoir répondre à votre question car, à ce moment-là, j'étais un peu coupé de ce qui se passait en raison de mon état de santé.

Peut-on parler d'acquis avec l'installation du HCA et le mini-JT de 18 h à la télévision nationale ?

Je pense que c'est de la poudre aux yeux. Il ne faut pas se leurrer, il faut se battre pour institutionnaliser et constitutionnaliser tamazight. C'est petit, c'est très petit pour que cela représente cette envergure populaire. Il faudrait plutôt se remettre en question pour essayer de réformer le Mouvement culturel berbère dans le temps. Un travail de fond reste à faire.

Nombreux sont les lecteurs qui réclament Le Rebelle (le livre) toujours indisponible en Algérie ...

C'est dommage, j'aimerais tant aussi que ce livre paraisse en Algérie. Il retrace, disons, une partie de mon histoire et ça me ferait énormément plaisir qu'il soit lu par les miens ; mais faute de moyens d'édition dans notre pays, je ne peux pas grand-chose.

Deux albums en perspective. Peut-on en savoir un peu plus ?

Oui, comme vous l'avez souligné, il y a un double album en préparation avec une diversité de chansons qui parlent d'un peu de tout. J'ai même repris l'hymne national à ma manière. Je sais que ça va me valoir des diatribes, voir un enfermement, mais je prends ce risque, après tout, il faut avancer dans la démocratie et la liberté d'expression.

Ça sera treize ou quatorze titres avec beaucoup de changement de musique.

Des chansons d'amour toujours ...

Y en aura pour tous les goûts. Six chansons d'amour à ma manière. Peut-être pas des chansons d'amour- amour comme on dit, mais ce sont des chansons d'amour tout de même.

Pour quand ?

On en est au stade de finalisation beaucoup plus par des contraintes techniques qu'autre chose. Si tout se passe comme prévu, le produit sera sur le marché vers la fin du mois de juin.

Votre dernier mot Lounès ...

J'espère que les gens pensent beaucoup plus à cette langue berbère et qu'ils en prennent conscience car c'est le sort de notre identité à tous qui est en jeu

Entretien réalisé par Djaffar Chilab
Le Matin N2169 mard 20 avril 1999


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