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samedi 10 novembre 2012

Jean-Paul Sartre, pas de jours feries pour les bourreaux !


De son premier article dans les Temps Modernes à la préface des Damnés de la terre de Fanon, Jean-Paul Sartre n'a pas été en retrait de l'engagement intellectuel contre la guerre d'Algérie. Lors d'une tournée au Brésil à l'été 1960, il a joue a l'ambassadeur. Un ambassadeur « sulfureux » au service de l’indépendance algérienne

Interview réalisée par YOUSSEF ZERARKA

Auteur de Sartre 1905-1980 (Gallimard), une biographie fouillée, Annie Cohen-Solal invite les lecteurs du Quotidien d'Oran à un retour sur les années algériennes du philosophe.

A la différence de nombre d'intellectuels français, l'irruption de Sartre sur la scène algérienne est postérieure au 1er Novembre 1954 ...

Francis Jeanson
Annie Cohen-Solal : Au début de la guerre, il ne connaissait presque rien à l'Algérie. Il a effectué un séjour touristique en 1950 dans le Mzab en compagnie de Simone de Beauvoir. De la situation coloniale, Sartre n'a rien vu. C'est à la lecture de Francis Jeanson et de Robert Barrat (1) entre autres, qu'il forge sa conscience « algérienne ». Dès 1955, il ne va plus chômer. Sa revue, les Temps Modernes, s'ouvre à tous les opposants à la guerre. Il appose sa signature sur les pétitions et fait entendre sa voix dans les conférences.

Q.O. : Comme celle du 27 janvier 1956 à la salle Wagram à Paris. C'est, dit-on, l'un des moments forts du combat de Sartre sur la question algérienne ...

A.C.-S. : Ça l'est d'autant plus que la liste des intervenants comprenait des figures connues : Mandouze, Aimé Césaire, Mascolo, Barrat, Alioune Diop, etc. Sartre prononce l'un des interventions les plus vigoureuses et les plus documentées de sa carrière. Il charge le colonialisme comme « système ». Son exposé est émaillé de chiffres sur la domination coloniale. Tour à tour historien, économiste, sociologue, démographe, agronome, il fait le procès du colonialisme. « Il nous infecte de son racisme. Notre rôle, c'est de l'aider à mourir », dira-t-il. Il conclut son intervention par un appel à la lutte « pour délivrer à la fois les Algériens et les Français de la tyrannie coloniale ».

Q.O. : Dans ce procès, il balaie de la main la distinction entre deux types de colons, l'un fréquentable, l'autre critiquable ...

A.C.-S. : Il n'est pas du tout tendre avec ce raisonnement qui, selon lui, participe de la « mystification néocolonialiste ». Autant que Simone de Beauvoir, il n'y croit pas. « Il y a des colons, c'est tout », dit-il expéditif.

Q.O.: Son engagement « algérien » prendra désormais quelle forme ?

Dionys Mascolo
A.C.-S.: Plus la répression s'accentue et plus les positions sartriennes se radicalisent. Conscient des échos de sa parole en France et au-delà, il se fait plus incisif. Il se résout à tirer la sonnette d'alarme. Par souci d'amplification, Les Temps Modernes reprend, en mai 1957, une brochure sur la répression, la torture (« Des appelés témoignent »). Sartre ne se contente pas de reprendre les textes de cette nature. Il prend la plume pour accuser, mettre en garde contre le « cauchemar » au milieu duquel la France se débat, dénoncer la « responsabilité collective ». Dans un style sartrien, il ironise sur l'accueil à la reine d'Angleterre au moment où « en Algérie, des hommes tenaces continuaient leur job : pas de jours fériés pour les bourreaux » !

Q.O. : En 1959, Jeanson sollicite son apport pour les réseaux de soutien au FLN ...

A.C.-S. : Les deux hommes étaient brouillés depuis fin 1956 à cause de leurs positions contrastées sur l'invasion de la Hongrie par l'armée rouge. Convaincu de l'utilité de Sartre, Jeanson renoue le contact. Sans hésiter, le philosophe se dit « à cent pour cent d'accord » avec le mouvement des réseaux. « Utilisez-moi comme vous le pourrez, dit-il à Jeanson. J'ai des amis, aussi, qui ne demandent pas mieux que de se mettre à votre disposition, dites-moi de quoi vous avez besoin ».

Q.O. : Avant de prendre congé de Jeanson, Sartre lui donne une interview destinée à « Vérité pour », le journal clandestin des réseaux de soutien ...

A.C.-S. : Il s'y attaque à l'attitude des hommes de gauche à l'égard de l'Algérie. « Il est parfaitement incroyable qu'ils puissent se déclarer effrayés par le nationalisme des Algériens », dit-il. Et Sartre d'ajouter : « ce qui doit compter pour nous, c'est que le FLN conçoive l'Algérie indépendante sous la forme d'une démocratie sociale et qu'il reconnaisse, en pleine lutte, la nécessité d'une réforme agraire ».

Q.O. : L'année, 1960 est l'une des plus chargées dans la vie du philosophe. Il la dédie presque entièrement à l'Algérie ...

A.C.-S. : Elle est d'abord l'année du procès du réseau Jeanson. Sartre ne peut y assister. Bien avant que la date ne soit fixée, il s'était engagé auprès de l'écrivain brésilien Jorge Amado de faire une tournée politique du 15 août au 1er novembre au Brésil. Il voulait être aux côtés des « porteurs de valise », formule dont il est l'auteur. Les hasards du calendrier en ont voulu autrement. Pour combler son absence, il compte sur la présence du collectif des Temps Moderne. « Vous m'utilisez comme vous voulez », dit-il à Claude Lanzmann et Marcel Péju. Avant de prendre l'avion, Sartre signe parmi les tout premiers ce qui sera dans quelques jours « Le manifeste des 121 ».

Q.O.: « Sa signature » sera également au bas d'une lettre-témoignage adressée au procès. Une lettre qu'il ... n'a pas signée ...


A.C.-S. : Péju et Lanzmann l'ont joint au téléphone à Rio pour l'informer du déroulement du procès et le convaincre de la nécessité d'un témoignage. Inspirés du style sartrien, les deux compagnons rédigent eux-mêmes la lettre, chargent un dessinateur connu d'imiter la signature du philosophe. Roland Dumas, avocat - aux côtés de Me Vergés - des membres du réseau, lit la missive devant le tribunal. « Si Jeanson m'avait demandé de porter des valises ou d'héberger des militants algériens et que j'aie pu le faire sans risques pour eux, je l'aurais fait sans hésitation ». Dans les milieux de l'Algérie française, c'est le tollé général. Ce singulier témoignage provoque les officiels, dope le mouvement d'opposition à la guerre d'Algérie et donne une grande résonance à l'engagement des porteurs de valise. Des militants de l'extrême droite, dont Jean-Marie Le Pen, manifestent sur les Champs-Elysées aux cris de « Fusillez Sartre ». Réponse instantanée de De Gaulle : « on n'emprisonne pas Voltaire » !



Q.O. : Entre-temps, la tournée brésilienne de Sartre en com¬pagnie de Simone de Beau¬voir prend des accents très algériens ...

A.C.-S. : A son arrivée, il s'est décidé à casser le travail d'André Malraux. L'été d'avant, le ministre délégué chargé de la Culture avait effectué une tournée dans les cinq plus grands pays de la région. L'Algérie était au menu de ses interventions. Dès ses premières conférences, Sartre annonce la couleur: « Je veux être au Brésil l'anti-Malraux pour effacer ce que celui-ci y a fait en mettant la culture française au service de la guerre d'Algérie ». Enchaînant communications et tables rondes, il place l'Algérie au premier rang de ses thèmes, à telle enseigne que le représentant du GPRA au Brésil (Fethi Bouayed, ndlr) demande à le voir. Les deux hommes s'entretiennent de la propagande que Sartre pourrait déployer en faveur de l'indépendance algérienne.

Q.O. : Sartre devient en quelque sorte un ambassadeur au service de la cause algérienne ... ?

A.C.-S. : Un ambassadeur sulfureux. A l'institut supérieur d'études brésiliennes de Rio de Janeiro, il présente l'option de l'indépendance comme la seule solution durable du problème algérien. A Sao Paulo, une conférence en présence de plus de 1.500 personnes se transforme en manifestation de soutien à l'indépendance de l'Algérie. Sartre culpabilise les syndicats en leur reprochant leur manque de solidarité avec les travailleurs algériens. Et dénonce l'alignement du gouvernement fédéral sur les vues de Paris aux Nations unies. Sa tournée laisse des traces. A l'automne 1961, Benyoussef Benkhedda prendra la mesure de l'effet Sartre (3).

Q.O. : Sartre couronne son engagement en préfaçant « Les damnés de la terre » de Fanon. A deux jets de pierre de l'indépendance ...

A.C.-S. : Les hommes s'appréciaient bien avant de se connaître. Le psychiatre était un lecteur attentif de l'oeuvre du philosophe, en particulier Oritique de la raison dialectique et sa préface d'Orphée noire (Aimé Césaire). Sartre, de son côté, trouvait remarquable la réflexion de Fanon. Du reste, il avait publié dans les Temps Modernes un extrait de « Sociologie d'une révolution, l'an V de la révolution algérienne ». Après un premier contact indirect via Lanzmann et Péju (Tunis), Sartre et Fanon se rencontrent l'année d'après à Rome. Le premier reparti à Paris, le second adresse un courrier à son éditeur François Maspero, demandant de hâter la publication des « Damnés de la terre ». La correspondance du psychiatre se termine avec des mots forts : « Demandez à Sartre de me préfacer. Dites-lui que chaque fois que je me mets à ma table, je pense à lui. Lui qui écrit des choses si importantes pour notre avenir mais qui ne trouve pas chez lui des lecteurs qui savent encore lire et chez nous tout simplement des lecteurs ». Avant que Fanon ne pousse son dernier soupir le 6 décembre 1961 dans un hôpital de Washington, Sartre écrit un texte dans le ton tiers-mondiste qui sera désormais le sien. Grâce à son engagement contre la guerre d'Algérie, il acquiert une place qui draine vers lui les révolutionnaires du monde entier. Et conforte, par son aura, l'audience du dernier livre de Fanon. Les damnés de la terre connaît un grand succès en librairie : traduit en dix-sept langues, il a été tiré à un million d'exemplaires.



(1) Ses textes ont été réunis par les Editions de l'Aube: « un journaliste au coeur de la guerre d'Algérie ».
(2) « Huit cent mille Français et un million d'Arabes ont choisi la France face à trente mille fellagas qui pensent que l'Algérie c'est le FLN (...) Abandonner l'Algérie signifierait qu'on laisse assassiner ceux qui nous sont fidèles. La France ne les laissera pas assassiner », déclare Maraux à Buenos Aires.

(3) Il racontera à Frantz Fanon et Lanzmann qu'il a échappé à l'expulsion de l'aéroport de Rio grâce à une manifestation d'étudiants venus l'accueillir. In « La force des choses » de S. de Beauvoir.

Le Quotidien d'Oran dimanche 7 novembre 2004

etudescoloniales.canalblog.com - fonds d'archives André Mandouze à Lyon
classiques.uqac.ca - Frantz Fanon, 1925-1961

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