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lundi 19 novembre 2012

Evangilisation en Kabylie, une pretendue menace


A qui voudrait-on faire croire que la Kabylie est devenue le berceau du christianisme ? Le sous-entendu de cette prétendue menace, qu'on agite depuis quelque temps, cache, en réalité, le malaise de certains de voir la Kabylie, enfin, rompre avec ce complexe qu'elle traîne avec elle. Celui de se renier de peur d'être mise au ban de la nation algérienne. Ce temps est révolu. Plus que jamais, elle et son peuple sont résolus à aller vers leur destin commun, celui de leur autonomie vis-à-vis d'un pouvoir algérien corrompu, qui ne cesse de les martyriser et de les isoler.
Par A. Nat bZikki

Libre aux nouveaux ayatollahs de penser, de dire et d'écrire ce qui leur semble bon. La Kabylie et son peuple ne perdront plus de temps à trop vouloir prouver, indéfiniment, qu'ils appartiennent à l'Algérie. C'est à ceux qui en doutent de changer leur regard vis-à-vis d'eux. L'Algérie, ils la portent dans leur coeur et elle habite leur esprit. Pour eux, il ne s'agit pas d'une idée abstraite diluée dans un panarabisme et un islamisme rétrogrades. Leur rapport à elle est tout autre, celui d'un peuple à sa terre. Elle est leur seul paradis. Ils ne rêvent aucunement de ces contrées lointaines d'Arabie ou d'ailleurs. « Nous y trouvons la plus grande concentration de communistes, de socialistes, de démocrates, de libéraux, de berbéristes, d'évangélistes, d'intégristes, d'occidentalistes, d'orientalistes, de libres penseurs, d'athées, de syndicalistes, de poètes et d'artistes, etc. » En écrivant cela et sans le vouloir, l'auteur apporte la preuve irréfutable de ce que sont, véritablement, la Kabylie et les Kabyles. Il fait la démonstration la plus éclatante du respect des différences dans cette région. Serait-ce cela qui leur vaut d'être stigmatisés par les nouveaux gardiens du temple ? C'est ce foisonnement de courants multiformes d'idées qui la distingue du reste de l'Algérie. En réfléchissant, il s'agit bien d'un espace démocratique, où même les chrétiens de toute obédience, et bien d'autres, trouvent leur place. Il est difficile de se vouloir moderniste et démocrate et, en même temps, pratiquer ce principe universel selon une géométrie variable. Il n'est pas compréhensible d'exiger pour soi ce que l'on n'est pas prêt à consentir à autrui. L'auteur s'émeut devant l'évangélisation de la Kabylie, qui n'en est pas une. Ce dont il s'agit concerne des reconversions de certaines personnes.

Il ne semble pas être question, et il n'en sera pas, d'une croisade pour reconvertir cette région et ses populations, comme ce fut le cas pour l'Islam d'hier et l'islamisation à la Ben Laden d'aujourd'hui. Il va même très loin lorsqu'il brandit le spectre d'une « libanisation » de l'Algérie, qui deviendrait un pays multiconfessionnel et qui, selon ses termes, serait le prochain théâtre de la guerre des religions : « de nombreux missionnaires rêvent de faire de la Kabylie un nouveau Liban multiconfessionnel La Kabylie, qui n'a pas actuellement des élus légitimes, mais des " indus élus ", donne l'impression d'être colonisée par un pouvoir étranger. L'idée d'autonomie faisant son chemin, les composants de la sécession kabyle s'assemblent jour après jour dans l'indifférence politique générale. » Lounès Saâd, oublie-t-il ou feint-il d'ignorer que l'Algérie commence à peine à panser ses blessures d'une décennie de guerre civile que les seuls islamo-baâthistes, aidés par un pouvoir honni et criminel, lui ont imposée ? Mais au grand dam de celui-ci, ces Kabyles qu'on ne cesse de stigmatiser et de diaboliser sont issus de cette terre. Ils n'appartiennent pas et ne descendent pas de ces hordes d'envahisseurs venus d'ailleurs. De la même façon qu'ils ont été, à travers leur histoire, païens, juifs chrétiens, musulmans ... Ils ont le droit, aujourd'hui comme hier, et à l'instar des peuples libres de pratiquer ou pas, les religions de leur choix.

PARTICULARISME ET ALGÉRIE PLURIELLE

Une bonne fois pour toutes, les uns comme les autres, doivent comprendre que les questions cultuelles relèvent de la conscience personnelle de chacun. La religion et les diverses disciplines de l'esprit appartiennent à ce domaine précis et ne relèvent guère du champ de la génétique. On ne naît pas musulman, chrétien, juif ou bouddhiste. On le devient ! Sans aucune retenue, l'auteur qualifie de «renaissance islamique avortée et réprimée» un islamisme clé en main, importé du Moyen Orient et qui a plongé notre pays dans une violence aveugle ; échappant de peu de replonger dans les siècles des ténèbres ; et l'oppose à quelques conversions ici là qui, aussi massives soient-elles, ne sont porteuses d'aucun germe destructeur et nihiliste pour l'Algérie. Effarouché qu'il est devant cette « déferlante » du christianisme, il serait souhaitable de connaître son sentiment à propos de cette autre déferlante — réelle celle-ci qui s'abat sur le monde démocratique et moderne de la chrétienté.

Même venus d'ailleurs, ces musulmans pourchassés de leur « patrie islamique » et malgré la menace qu'ils font peser sur ces pays, trouvent leur place au sein de la cité. Bien plus, ils jouissent de tous leurs droits comme les propres citoyens de ces pays. Même l'Etat d'Israël, que d'aucuns qualifient d'entité la plus raciste, accorde aux citoyens d'origine palestinienne qui vivent sous son drapeau tous les attributs auxquels a droit un israélien de souche juive. Et les pires xénophobes de ces nations accueillantes n'exposent pas à la vindicte populaire ces étrangers venus d'ailleurs ; comme Lounès Saâd le fait de ces authentiques citoyens d'Algérie et Algériens, que sont les Kabyles. Si l'étude de Lounès Saâd était dénuée de toute partialité et d'arrière-pensées, elle au¬rait dû porter sur l'ensemble du territoire national.

Il serait, certainement, surpris par l'étendue du phénomène. Mais, là n'est pas son souci. Même si tous les Algériens se reconvertissent au christianisme, seuls — à ses yeux — les Kabyles qui le font, constituent une menace pour l'Algérie et comme tels, ils méritent les foudres des islamistes et de leurs sou¬tiens. Aux armes bonnes âmes musulmanes pour chasser les hérétiques de ce sanctuaire de l'islam ! Que l'auteur de cette étude tendancieuse dise clairement qu'à travers tout cela, c'est le projet d'autonomie de la Kabylie qu'il veut mettre à l'index, sous des prétextes fallacieux. Cela se vérifie aisément lorsqu'il déclare, notamment : « Si le phénomène d'évangélisatipn de la Kabylie n'est pas nouveau, son ampleur grandissante, son idéologie avérée, ses objectifs inavoués et son instrumentalisation par des forces nationales ... vont aggraver la crise multidimensionnelle en Kabylie... » S'il était intellectuellement honnête, celui-ci aurait pu s'interroger sur les causes objectives qui ont conduit cette région et ses populations à se singulariser de la sorte. Bien plus, il pourrait nous parler de tous ces millions de jeunes Algériens qui criaient à la face du président Chirac, lors de sa récente visite dans notre pays et à la barbe (plutôt à la moustache) de notre illustre président Bouteflika : « Visa, visa, visa, monsieur le président. » Qu'il nous dise, aussi, un mot sur l'engouement de ces mêmes jeunes pour l'Occident et non pour le monde arabo-islamique que Lounès Saâd veut magnifier. Quel que soit le degré de ressentiment de certains à l'égard de la Kabylie et des Kabyles, cette région et ses populations sont décidées, aujourd'hui plus qu'hier et demain et plus que maintenant, d'assumer leur particularisme dans une Algérie plurielle. Sans complexe ni sentiment de culpabilité, ils iront vers leur destin commun.

Plus jamais ils n'accepteront d'être les boucs émissaires des malheurs de l'Algérie et de son peuple, tout comme les menaces qui les guettent.

L'auteur de cette « fetwa » antikabyle connaît bien les véritables prédateurs de notre pays. Leur identité ne lui est pas étrangère, puisqu'il s'agit de ces gens dont il voudrait s'attirer les grâces.

La revendication pour l'accession à l'autonomie de la Kabylie illustre et témoigne de la volonté d'Algériens qui veulent rompre avec un système dont ils subissent les méfaits depuis l'indépendance.

El Watan mercredi 4 août 2004





Quand les missionnaires rencontrent l'islam berbère (1873-1930) : cécité coloniale et malentendus dans l'Algérie de la fin du XIXe siècle par Karima Direche-Slimani

Notes

Karima Direche-Slimani

Historienne, spécialiste de l’histoire sociale de l’Algérie à la période coloniale
Née en Algérie, Karima Direche-Slimani est agrégée et docteur en histoire. Elle enseigne à Marseille dans un établissement secondaire et se consacre à l'étude des flux migratoires récents dans le bassin méditerranéen (objet de sa thèse). Ses travaux actuels portent sur l’écriture des mémoires identitaires en émigration et sur les constructions des identités nationales des États maghrébins. Elle est chercheure associée à l’Institut de recherche et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM) d’Aix-en-Provence.

www.bibliomonde.com - Karima Direche-Slimani

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