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dimanche 2 septembre 2012

VIOLENCE ET TRAUMATISMES EN ALGERIE Par Dehbia Ait Mansour

La revue annuelle de psychologie éditée par la Société algérienne de recherche en psychologie (SARP) a pris son courage à deux mains pour aborder la question des traumatismes liés à la violence. Un sujet particulièrement difficile au regard de la complexité des questions ainsi apparues et des réponses à y apporter par la psychologie.

Loin du bruit, de la fureur, loin du tapage médiatique, la très sérieuse revue de psychologie consacre un numéro spécial aux souffrances des victimes du terrorisme, et à la santé mentale des Algériens aujourd'hui.

Ce numéro est un point d'aboutissement et une remise en perspective de travaux de recherche articulés à une pratique clinique, des études de terrain, et une recherché théorique. Une dizaine de contributions vont de la définition du " traumatisme ", aux implications des événements, aux résultats de terrain, à l'organisation de l'aide psychologique, au viol, aux traumatismes psychiques des enfants, aux considérations méthodologiques, et à une réflexion sur le Rwanda. Dans la présentation du sommaire. Chérifa Bouatta, l'animatrice de la revue, rappelle " l'expérience développée par la SARP en matière de recherche et de prise en charge de victimes de traumatismes ". Elle revisite, non seulement les analyses, mais aussi les limites de cette expérience de prise en charge menée dans le cadre des consultations. L'accent est également mis sur le projet lui-même de la psychologie qui ne peut éviter de s'interroger sur le parti pris de cette discipline : envisager l'homme dans sa totalité, dans sa vie de groupe, sa communauté, ou réduire l'homme à un individu isolé dans ses conduites, ses comportements, son émotion. Et au-delà, le statut de la psychologie dans notre société, ses relations avec les bouleversements, l'explosion de la violence. " Ce qu'un psychologue peut en dire, c'est qu'à travers les traumatismes, c'est l'histoire collective qui fait effraction dans la vie non pas d'individus isolés mais de familles, voire de communautés entières ". Cette effraction, souligne Chérifa Bouatta " produit l'implosion des liens d'alliance de filiation et d'appartenance ". En conclusion de la préface, ce chercheur ouvre un autre débat : " Comment en est-on arrivé là ? "

La publication d'études scientifiques de cette qualité et lisibilité, demeure bien trop rare pour ne pas saluer cette initiative éditoriale de la SARP. S'il est vrai que la " crise algérienne " interpelle toutes les disciplines des sciences de l'homme en Algérie et leur position plutôt problématique par rapport à la clarification de la réalité sociale, à l'évolution culturelle, politique, sociale de notre époque, la psychologie, comme le montre l'ensemble des articles de cette revue, n'échappe pas à certaines questions : sur sa démarche, ses méthodes, les concepts utilisés, les choix théoriques, épistémologiques. Dans tous les textes, on retrouve en effet, ce souci, cette préoccupation :

Première précaution méthodologique par rapport à la définition même du traumatisme, à la spécificité de l'enquête et de l'intervention psychologique, « l'observation de la situation algérienne a donné lieu aux descriptions et aux commentaires les plus débridés », souligne M. Ait Sïdhoum, qui relève la « non-pertinence » de ces faits pour les « théories », « la polysémie des termes », le « jeu d'intérêts » de chaque observateur.

L'enquête, dont-il fait le compte-rendu, porte sur un échantillon de 800 personnes, à Sidi Moussa et Dely-lbrahim. L'une et l'autre de ces deux localités ayant été « différemment affectées par le terrorisme ».

Le chercheur relève, à l'issue de cette recherche, « la variété des situations traumatiques », la « variété des réactions individuelles face au traumatisme », et met en garde contre les shématisations.

La recherche action sur la santé mentale, menée par N. Khaled qui expose ici les résultats de terrain, soulève d'autres interrogations : comment les chercheurs eux-mêmes ont été affectés par les situations, les événements, les relations observant-observé, c'est-à-dire, l'incidence de la subjectivité.

Autrement dit, l'enquête met en lumière aussi, comment le psychologue est confronté aux problèmes que soulève sa propre implication personnelle, et comment il peut être affecté par les situations et les événements. Cet article révèle les difficultés rencontrées sur le terrain, dont certains ont abouti à l'élaboration d'un nouveau processus d'intervention, d'un nouveau questionnaire. Sur ce sujet sensible, l'article évoque aussi le handicap posé aux chercheurs, par l'intervention de médias, et ses interférences sur les populations.

On y lira également, des extraits du travail de cliniciens, avec les enfants, et une contribution non moins utile et intéressante sur le Rwanda.

Concernant le viol, l'article centré sur un cas et des observations cliniques, estime qu'en occultant « toute la charge traumatique spécifique au viol », les institutions publiques empêchent « la réhabilitation de femmes violées et de leur communauté ».

« Cette non-reconnaissance (...) fait que celles-ci deviennent des êtres introuvables qui se cachent ».

En d'autres termes, la réhabilitation du soi, et la reconstruction des liens sociaux, supposent une « réparation » symbolique.

On en est bien loin, dans la mesure, par exemple, où l'avortement thérapeutique autorisé pour grossesse par viol de terroristes, renforce le sentiment de diminution de l'intégrité psychique.

La revue ne prétend pas apporter de réponses.

Elle observe, décrit, s'interroge, en faisant éclater parfois des notions préétablies. On notera cette remarque significative. « La situation vécue par l'Algérie est difficile à saisir de l'extérieur. Elle a cette particularité de n'être ni une situation de guerre, ni une situation de paix. » La mort ? Elle est là. Elle peut frapper à n'importe quel moment, sans que l'on sache vraiment pourquoi ... Et l'on doit s'occuper des multiples exigences de la vie quotidienne caractéristique des temps de paix ». Les implications psychiques d'un tel constat n'ont pas fini de livrer leur secret, à une échelle d'une si grande ampleur.

La clarté de la formule vaut sans doute les milliers de thèses sur ce sujet, soutenues, en particulier à l'étranger.

Si la revue ne s'écarte jamais de la rigueur scientifique et ne se substitue jamais à l'exploration d'autres disciplines, (sociologie, économie, sciences politiques). Il est évident que ce sujet de la violence concerne toutes les sciences, y compris la conceptualisation de ce problème. La destruction du tissu social est-elle la cause ou le corollaire de la violence ?

Toute société reste porteuse de violence. De sa régulation, de ses moyens, de canalisation, dépendent le degré et l'expression, l'explosion de celle-ci.

Dans des situations où tous les canaux ne fonctionnent plus, dans des contextes où s'accumule une violence multiforme, sans blessure apparente, dans une société qui révèle la rupture de ses modes de régulation, de cohésion, l'accompagnement psychologique sera-t-il possible ?

Pourra-t-il se faire, sans cette reconstruction sociale, sans un minimum de satisfaction de la demande sociale, alors que l'on n'ignore pas que ce sont dans des situations de non-régulation que débordent les pires violences ... les plus barbares ?

Dans son modeste champ d'intervention, la revue de psychologie a le grand mérite, sans céder à la facilité, de nous bouleverser, de nous interpeller pour ouvrir un débat exorcisant sur notre santé mentale collective, ne serait-ce que pour l'avenir d'autres générations.

Liberté mercredi 26 juillet 2000

Psychologie n°8 (année 1999-2000)
Numéro spécial « Traumatismes, réactions et prises en charge »
Editée par la Société algérienne de recherche en psychologie (150 DA). Alger


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