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vendredi 24 août 2012

Bachir Ridouh - La dynamique Boudiaf, la mecanique Boumaarafi, l'analyse psychiatrique

Le livre de Bachir Ridouh est aussi complet que peut l'être ce genre d'ouvrage compte tenu du contexte algérien et de notre parfaite méconnaissance de certains espaces informatifs d'accès difficile ou carrément interdit.

Juin 1992 : Le président du Haut comité d'État est abattu au moment où il prononçait un important discours à Annaba où il effectuait une visite officielle. Lorsque le ministre de la République resté dans la capitale raccroche le combiné téléphonique par lequel on lui a asséné la nouvelle à bout portant, il a le visage décomposé. S'adressant aux membres de son Cabinet réunis en conseil de coordination, il leur apprend très laconiquement la terrible nouvelle avec pour unique commentaire : " C'est un grand malheur qui s'abat encore sur l'Algérie ". Plus tard, invité à dire son sentiment sur le ou les auteurs de l'assassinat, il dira — et rien n'a pu lui faire modifier cette opinion par la suite : " Peu importe la main qui a appuyé sur la gâchette, le véritable, l'unique assassin, c'est l'intégrisme islamiste. " De fait, pour qui se rappelle de cette époque où les murs de certains quartiers d'Alger portaient en gigantesques lettres noires ou rouges : " Boudiaf, tes jours sont comptés ! " ou différentes variantes ciblant tantôt le HCE, tantôt son président, le crime était signé. Dès lors, que l'on classe Bourmaârafi dans la catégorie des régicides d'antan (à propos, Ravaillac ne fut pas le premier, même dans l'histoire de France, Jacques Clément l'ayant devancé pour assassiner Henri III) ou dans celle des magnicides d'hier, tout le respect et la considération que nous avons pour les éminents spécialistes de l'esprit humain que sont MM. Benmiloud et Ridouh ne nous empêcheront pas de ne retenir comme valable que la thèse du ministre auquel nous nous référons plus haut — qui devait, lui-même, tomber sous la mitraille terroriste trois années plus tard. Ceci étant dit, que faut-il retenir du travail — par ailleurs remarquable et certainement payé à prix d'effort de recherche, de classement, d'élaboration rédactionnelle que nous ne sous-estimons pas — que la très sérieuse Régie Sud Méditerranée a livré au public il y a maintenant près de deux mois (*) ? Et d'abord, à quelle préoccupation répond-il ? Faut-il le considérer comme une sorte de rapport sur un assassinat politique rendu par un spécialiste en psychiatrie sans autre motivation que celle de servir la science et de témoigner de la rigueur des examens qu'il a effectués à la demande de la justice sur la personne d'un prévenu ? Obéit-il au souci d'établir la vérité sur cet assassinat afin de mettre un terme définitif à l'enchaînement des suppositions, conjectures, hypothèses et constats émis par la commission d'enquête ou par d'autres sources et tendant à accréditer la thèse du complot ? A-t-il pour unique raison d'être de corroborer par la caution de l'expert les arguments de tous ceux que la version de l'acte isolé libérerait de tout soupçon ?

Rien ne nous permet de donner la réplique aux différentes étapes de la démonstration du professeur Ridouh, ni même d'opposer quelque réserve que ce soit pour dire que, quelque part, il est des assertions peu convaincantes. Aussi, sauf à soumettre à d'autres experts les quelque 370 pages de cette contribution dont le professeur Benmiloud écrit fort justement qu'il est le résultat d'" une synthèse de plusieurs approches : celles de l'histoire, de la politique, du journalisme, du reportage et celle de l'investigation du droit, de la psychiatrie et de la philosophie ", ne pouvons-nous, pour l'instant que considérer l'essai du professeur Ridouh comme une autre pièce — volumineuse — à verser au dossier ? Car ce n'est pas tant l'aptitude de l'auteur à conduire une investigation de cette nature qu'il importe de remettre en cause, que l'extrême difficulté à entrer en possession de la totalité des éléments de l'affaire. En fait, toutes les pièces — conclusions, comptes-rendus d'audience ou d'interrogatoire — susceptibles d'être inventoriées et prises en compte dans une affaire qui échappe totalement au droit commun, constituent un amoncellement presque inutile, les preuves pouvant se situer ailleurs. Est-il aujourd'hui possible de douter que la documentation sur des affaires similaires, assassinat de Kennedy ou de Rabin, soit d'un volume impressionnant ? Peut-on pour autant , affirmer qu'il n'existe plus aucune zone d'ombre et que les assassins respectifs de Rabin et de Kennedy sont clairement identifiés ? Les vingt pages composant le chapitre XV et consacrées à trois magnicides contemporains : Lee Harvey Oswald, Sirhan Sirhan Bishara et Igal Amir appellent, autant que le reste de la collecte documentaire réalisée par le professeur Ridouh , un intérêt marqué pour le souci de clarté et la pertinence de l'analyse comparative ; elles ne pourraient être convaincantes que dans la stricte mesure où, de notoriété publique, aucune ombre ne subsiste plus dans les crimes commis par ces personnages. Or, jusqu'à ce jour, des auteurs, et non des moindres, continuent de s'intéresser à ces événements, et à notre connaissance, il n'y a pas encore été mis de point final même si, par ailleurs, les affaires ont été jugées et classées. Le livre de Bachir Ridouh est aussi complet que peut l'être ce genre d'ouvrage compte tenu du contexte algérien et de notre parfaite méconnaissance de certains espaces informatifs d'accès difficile sinon interdit. Aussi, sans avoir à évoquer d'autres textes déjà publiés sur le même propos, mais avec des ressources qui ne sont pas celles d'un expert-psychiatre près les tribunaux, nous pensons que les circonstances de l'assassinat de Mohamed Boudiaf donnent lieu à de nombreuses questions encore sans réponse.

M. A.
Liberté mardi 15 aout 2000 (*) " La dynamique Boudiaf, la mécanique Boumaarafi, l'analyse psychiatrique
B. Ridouh-Collection " Histoires autrement " Éditions
RSM-Alger-juin 2000-372 pages.


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