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lundi 30 juillet 2012

L’Algerie de Kateb Yacine



Kateb Yacine c’est d’abord l’auteur de Nedjma, livre monstrueux, objet hybride, astre inquiétant qui illumina un jour de 1956 le ciel sombre de l’Algérie du colonialisme finissant. Il y eut ensuite d’autres livres, le journalisme, des pièces de théâtre en arabe dialectal ... avant que Nedjma n’entre au répertoire de la Comédie-Française, en 2003.

Mais Kateb vécut, c’est peu dire, une vie engagée, terriblement romanesque aussi. Benamar Mediene la raconte ici, lui qui fut un témoin privilégié, accompagnant l’écrivain dans de longues marches, de Paris à Alger, aux heures les plus dures. Durant ce temps, il nota pieusement ces moments, noircissant des carnets entiers. D’emblée, il avoue son désarroi : « Une biographie de Kateb Yacine ? A l’impossible nul n’est tenu. Mais chacun peut être tenté par ce jeu dangereux. » La difficulté provient du fait que, très tôt, il a cette certitude :

« Toujours cette impalpable et extraordinaire impression, quand je marche et parle avec lui, d’être en compagnie de deux personnages. L’homme et son mythe. »

Et comment donner la pleine mesure d’un tel personnage ? Si exubérant, baroque, qui avoue lui-même être « insupportable et imprévisible », bifurquant sans cesse, tissant une toile aléatoire mais puissante, dessinant la figure géométrique qui allait faire sa renommée : le polygone étoilé.

Le livre s’ouvre le 28 octobre 1989 à Grenoble, Kateb vient de mourir.

Mediene arrive le jour même, ramasse les affaires de son ami à l’hôpital – un sac de cuir, des livres, dont les poèmes de Hölderlin – et organise le convoyage du corps sur Alger.

Mediene est comme pétrifié, à l’aéroport il croise la fameuse Nedjma. C’est à peine s’ils échangent quelques mots.

La vie de Kateb est un grand pied de nez à l’histoire et au conformisme de l’Algérie du FLN à la fin des années 1980. Le lendemain de sa mort, la terre tremble près de Tipaza. Un signe ? Ses funérailles ont lieu le 1er novembre, jour anniversaire du déclenchement de la révolution algérienne, lui, le paria, que les autorités religieuses déclarent indésirable. L’enterrement est un grand éclat de rire où les femmes, contrairement à la loi islamique, s’invitent. Une scène cocasse : « En tête du cortège, Yacine fait encore des siennes. La camionnette Mazda à usage agricole, qui transporte son cercueil, surchargée des comédiens et musiciens de sa troupe, crève un pneu. Pas de cric. Vingt, trente bras soulèvent le véhicule pour changer la roue. Les tambourins et les chants rythment la manoeuvre. »






« Façon labyrinthique d’écrire »

La vie de Kateb bascule à l’âge de 16 ans, le 8 mai 1945, une « année terrible ». Il assiste, terrifié, aux massacres de Sétif, séjourne en prison, comprend le sens de l’injustice profonde. Puis cette année-là, il y a Nedjma – l’étoile –, amante éternelle, sa cousine qu’il « rencontre et aime ».

« Sa bouche pulpeuse était une orange. Un étrange et vénéneux goût d’inceste m’enivrait. »

Plus tard, il est à Bône (Annaba aujourd’hui), rencontre un homme étrange, Si Tahar Bel Ounici, imprimeur-éditeur en faillite qui lui dit : « Tu vois, mon petit, les choses peuvent être, parfois, très simples : tu écris, j’édite ... » Il publiera son premier recueil de poésie, Soliloques.

Kateb a 17 ans. Il suit ce mécène original et découvre à ses côtés Constantine et ses bordels. Puis Kateb quitte l’Algérie, et le voici le 24 mai 1947, à 18 ans à la Société savante, donnant une conférence sur l’émir Abd El-Kader à l’invitation d’Eluard, Aragon et Elsa Triolet. Il rencontre Brecht, se lie d’amitié avec Jean-Marie Serreau qui saisit d’emblée l’importance de son travail.

L’oeuvre de Kateb – disparate et géniale – fascine : c’est une matière à la fois maîtrisée et totalement libre. Et puis, nous frappent sa lucidité, sa vaste culture, son implication dans l’histoire.

La guerre d’Algérie lui fait inventer la fameuse formule : « La langue française reste un butin de guerre ! A quoi bon un butin de guerre, si l’on doit le jeter ou le restituer à son propriétaire dès la fin des hostilités ? » Souvent il repense au 17 octobre 1961, « à cette nuit de chasse à l’homme » où la Seine devient « une mauvaise balafre sur le visage de Paris ». Kateb ne se soucie pas de son personnage. Sa vie est une errance perpétuelle où se mêlent colères, beuveries, écriture, rencontres, femmes aimées aussitôt que quittées, enfants.

Il voyage, il est au Vietnam, à Moscou, Madrid, Paris, Alger, sa vie se consume mais il s’en fiche.

« Je t’ai expliqué ma façon labyrinthique d’écrire. Mes personnages n’évoluent pas dans une chronologie objective. Le temps n’existe que dans un incessant flux, du passé dans le présent et encore du présent dans le passé », confesse-t-il à Mediene.

Mais le temps a ses lois. Son corps se délite, la mort approche. Les derniers soirs, Kateb s’entretient souvent et longuement avec Mediene au téléphone.

Mediene, dans une écriture au lyrisme inspiré mais parfois lassant, traque à travers le portrait de Kateb une obsession, esquisser le portrait d’un pays – la sauvagerie coloniale, les lendemains d’indépendance, la révolte qui gronde à la fin des années 1980 puis les années noires du terrorisme islamiste.

Il rend ainsi hommage à ceux qu’il a appelés Les Porteurs d’orage (éd. Aden, 2003).

Sofiane Hadjadj

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