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jeudi 12 juillet 2012

La galerie des absentes de Rachida Titah


Demain la femme plurielle

Cet ouvrage est né après les enfantements successifs de Le cri d'une mère (1994) et Le dragon (1995) ne peut vraiment laisser indifférent.

IL est féminin, de la couverture qui voile le corps de l'objet d'étude, sous le regard encore pas tout à fait satisfait d'un jeune mâle en kamis, jusqu'aux mots de la fin pleins de bonne espérance : " Lorsque l'Algérienne aura réussi à réunir " son " regard et " sa " parole, il se trouvera bien des poètes, hommes et femmes, pour chanter cette femme plurielle, cette femme aux mille reflets ". Le livre tente d'exposer, en entremêlant analyses et observations sociologiques, mise en exergue puis mise à nue de poèmes et de toiles chevauchant les siècles, et perceptions personnalisées des drames qui engagent l'auteur, ce que femme est, ce que femme se doit d'être parce que le regard de l'homme l'ordonne.

Craignant un peu puérilement que le message ne soit pas reçu cinq sur cinq, Rachida Titah " double " le titre de son ouvrage : " La femme algérienne dans l'imaginaire masculin " Et c'est de cela qu'il s'agit, vraiment ! En fait, la thèse est avancée dès la première page, et le reste du livre ne fait que prouver la valeur et la justice du jugement en utilisant un arsenal pas aussi inoffensif qu'on puisse le penser, la poésie, la peinture, les avis des historiens de l'époque coloniale, les paroles du raï et : les silences de femmes !

Cette assertion, Rachida nous l'assène ainsi : " Dans la société traditionnelle algérienne, l'ordre social auquel doivent se conformer les deux mondes, le masculin et le féminin, est fondé sur la coexistence de deux vies parallèles dont l'une, l'imaginaire, accapare la parole, et l'autre, la réelle, nie le regard ". Les poèmes seront les premiers matériaux à interroger puis à " retourner " comme on retourne un espoir pour lui faire servir une autre cause. Et on commence par signaler la persistance de l'Andalousie et de la poésie andalouse. Rachida Titah affirme : " c'est dans la poésie amoureuse chantée que l'on trouve l'image féminine présentée par la parole masculine comme modèle unique, immuable ... " Ce sera ensuite le défilé des Bensahla, Abdallah Benkriou de Laghouat, cheikh Hamada, Benguitoun, le fou de Hiziya, qui tous se donneront rendez-vous par delà les époques et les contrées pour parler d'une femme unique ! Unique par le corps dont la grâce est volontiers animalisée (gazelle), dont la chevelure est " longue et noire ", dont l'oeil est " langoureux ... " bref, à époques différentes, de ville en ville, de pays en pays, une même femme, c'est-à-dire pas de femme du tout. Tout juste un ersatz ou comme l'énonce Rachida : un symbole de femme !


Cheikh Hamada - Elaachek

Puis, peut-être consciente d'avoir été trop loin, ou d'avoir été expéditive, Rachida Titah nous ramène vers d'heureuses exceptions et nous prouve qu'il y a eu des poètes qui ne se sont jamais contentés de ces femmes-fantômes.

Bensahla, le " Don Juan indiscret " n'a-t-il pas été jusqu'à dresser dans " Lumière de mes yeux " un véritable répertoire des trente Houris tlemcéniennes avec lesquelles il avait " vidé la coupe de joie " ? Cela lui avait même valu un bannissement par les hommes qui ne gardaient rien d'autres que leurs propres illusions ...

Retour vers la ville et l'urbanité pour, à l'occasion d'une fête, nous faire voir ce qui s'y joue : complicité entre l'orchestre, les femmes qui youyoulent et la musique qui se fait prenante ... Tout cela sous les yeux des hommes qui, quelquefois, s'énervent et ramènent bobonne à la maison ... On passe alors à la période coloniale où la Fatma fait rêver tout ce qui porte képi. On la suppose, on la sublime, on la diabolise et on l'ignore, C'est la peinture, accompagnée des commentaires de contemporains, qui aide à cerner ces aveuglements.

Puis, enjambant la Guerre, de Libération où la poseuse de bombe, en haïk ou en jupe s'est débarrassée de son voile, celui que l'homme incruste dans sa tête et celui qui camoufle (si peu !) — son corps ... on en arrive à d'autres aveuglements et d'autres .. bombes : l'islamisme et ses variétés de bêtises, de replis sur soi et de tentatives d'enfermement des corps et des mots susurrés. La poésie est dangereuse puisqu'elle parle de femmes. Y compris celle qui s'élaborait autour de la femme " unique " sans corps et donc sans reproches. Un excellent tour d'horizon que nous a fait faire, là, Rachida Titah. Juste un petit regret : toutefois en interpellant et en interrogeant " L'imaginaire masculin ", il y a là une volonté que n'exprime uniquement celui qui veut faire taire la femme. Autrement dit : A quand un livre qui balancerait l'homme dans l'imaginaire féminin pour y voir sa propre représentation ? Ce serait un autre voyage dont " le regardant " — l'homme — a vraiment besoin !

O.Z.
Liberté vendredi 20 - samedi 21 septembre 1996



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