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dimanche 3 juin 2012

Les jumeau de Nedjma de Benamar Medien

Benamar Mediene a été, pendant longtemps, le compagnon de route de Kateb Yacine et de M'hamed Issiakhem. Aujourd'hui, quelque part en terre d'exil, sa mémoire est grosse de souvenirs d'une vie bouillonnante aux côtés de l'écrivain et du peintre aux destinées singulières. Pour conter ces « récits orphelins », Mediene vient d'achever un ouvrage qui sera publié à partir du 2 mai prochain et qui a pour titre : Les jumeaux de Nedjma. Parce que, « quelle que soit la figure évoquée, celle de Kateb ou celle d'Issiakhem, c'est toujours une figure gémellaire qui surgit et mentalement s'impose à moi », confie-t-il. Un livre envoûtant.

La lecture des Jumeaux de Nedjma achevée, on n'a plus qu'une seule envie : dévaler les ruelles du vieil Alger, se perdre dans la Casbah, se fondre dans une ambiance enivrante nourrie à une source intarissable de mots, de formes et de couleurs, pour attendre sereinement l'apparition de la « figure gémellaire » du poète et du peintre, accompagnée de l'ombre et du parfum de « Nedjma ». Cette soif insatiable d'une quête impossible, hors du temps présent, est inévitable. Mediene la communique au lecteur à travers la construction d'une narration captivante tant par sa forme que par son contenu. Une construction qu'il a voulue originale, différente d'une biographie classique. « Le narrateur maître des cartes, des mises et des enchères, tricheur innocent, parlant de Kateb et d'Issiakhem, dialoguant avec eux ... se situera du côté de l'épars, du parodique, du dérisoire, de tout ce qui est voué au déni et à l'oubli parce que jugé résiduel par le biographe ». Le ton et l'esprit du conteur sont ainsi annoncés dès les premières pages de l'ouvrage.

Discontinus, imprévisibles et envoûtants, les récits s'enchaînent dans un tournoiement labyrinthique. Ils sont à l'image de la personnalité et du destin croisé du poète et du peintre. L'auteur s'improvise alors modeste guide dans les itinéraires de vies singulières et passionnantes que dessine la parole de sa mémoire orpheline. Il promène le lecteur au gré de ses souvenirs mais pas seulement pour conter. Il s'efface aussi parfois. Inattendus, Kateb et Issiakhem s'expriment alors de « l'absence absolue » et surgissent subitement au fil du récit. Il dialoguent avec le narrateur et content à leur tour. Mediene leur restitue la parole et reconstitue leurs propos à la source d'une mémoire de l'amitié. Magie de l'écriture: les mots réinventent les circonstances, les scènes et les images qui rassemblent les Jumeaux de Nedjma.

8 mai 45 à Sétif : le colonialisme oppose aux manifestants une répression sanglante. Kateb, qui n'a alors que 16 ans, connaît l'expérience de la prison. Cet épisode sera fatal pour sa mère qui perd la raison pour toujours. Durant la même année, Issiakhem quitte l'hôpital de Relizane après avoir été amputé d'un bras. La bombe qui avait éclaté entre ses mains d'adolescent, deux années auparavant, aura aussi emporté ses deux petites soeurs et son neveu. Blessures irréparables, ces tragédies personnelles vont investir l'inconscient des futurs créateurs. « Kateb a écrit, Issiakhem a peint pour changer l'être douloureux et meurtri que l'un et l'autre étaient, en hommes qui s'acceptent et s'accomplissent dans des actes d'orgueil qui transforment le silence en paroles », écrit Mediene. Il nous dit aussi qu'au-delà de cette similitude de destins tragiques, l'écrivain et le poète ont en commun de n'avoir jamais abdiqué.

Ni devant le malheur ni devant l'isolement social de la création. Rebelles, ils résistent à la « mise au pas » des hommes de culture de l'Algérie indépendante. Ils expriment sans relâche, chacun à sa façon, la même révolte face à la « pensée unique » et étouffante. L'un et l'autre sont hantés par une passion commune : l'Algérie, idéal inachevé, confisqué et détourné, dont l'image féminine marquera leurs oeuvres. Leur arme favorite est la dérision, antidote irremplaçable contre la bêtise qui les encercle. Mediene dit et leur fait dire à ce propos des anecdotes savoureuses et pleines d'humour. Un humour nourri de la verve et de la gouaille populaire qui lève le voile sur l'hypocrisie de la morale et des convenances officielles. Car c'est dans la simplicité du petit peuple, dans la société qui peine et dans la détresse des « laissés-pour-compte » que Kateb et Issiakhem puisent leur force créatrice. Ils ont traversé ce monde en voyageant sans répit dans l'ivresse et l'imaginaire jusqu'à donner l'accolade au diable pour « chasser les fantômes qui les habitent », et avec, comme seules boussoles, l'amitié, l'ironie et la création ... pour échapper à l'absurde et desserrer l'étreinte de l'angoisse. Les Jumeaux de Nedjma étaient des enfants terribles. M'hamed Issiakhem « le manchot, oeil de lynx et gosier d'océan » comme se plaisait à l'appeler son ami écrivain, a quitté ce bas-monde le 1er décembre 1985. Kateb Yacine s'en est allé le 28 octobre 1989. Leur disparition a laissé un vide irremplaçable dans la vie de Benamar Mediene. C'est en mai-juin 1962, sur le territoire français, qu'il les rencontrait pour la première fois. Le jeune Msirdi, exilé en Charente-Maritime depuis l'âge de neuf ans, militait alors dans le mouvement national et venait de sortir de prison. Il a, dès lors, partagé avec eux, et jusqu'à la mort de chacun d'eux, des tranches de vie passionnantes. Mediene porte en lui depuis de longues années le livre qu'il vient enfin d'écrire dans la douleur de l'exil et de « l'absence absolue » de plusieurs de ses amis. Sa mémoire orpheline contemple aujourd'hui « Femme sur poème : « Tableau d'alliance et de rupture, peint par Issiakhem, calligraphié par Kateb. une alliance qui leur survit dans cette toile, hors de cette toile, partout. Image algérienne densifiée, saturée d'appels ». Image algérienne de la beauté et de la douleur que nous ont laissée Les jumeaux de Nedjma.

Nadjib Toualbia





Le métissage comme fondement de la modernité - Benamar Médiène (vidéo conférence)
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