Recherche personnalisée

samedi 12 mai 2012

La presse, cote cour par Abed Charef


Ils révèlent en tous les cas que « l'aventure intellectuelle », sur laquelle devait déboucher la création de la presse indépendante, a subi une sérieuse altération, précisément parce que la presse a failli dans une des missions qui en étaient attendues : enquêter, insister sur les faits, refuser de se lais-ser entraîner dans les vérités faciles et dans les certitudes confortables et rassurantes.

Le 4 juin 1991, des personnes, non identifiées, ont tiré sur le Palais du Gouvernement à Alger, à plusieurs reprises. Qui sont ces gens ? Quelle était leur motivation ? On ne le sait pas encore. Smaïl Goumeziane, qui faisait alors partie du gouvernement, le révèle dans son dernier livre, « Fils de Novembre ». Quelques années auparavant, Hicham Aboud, ancien officier des services spéciaux, ancien proche de Mohamed Betchine, et qui devait payer chèrement cette amitié, écrivait un autre livre, La Mafia des Généraux, dans lequel il portait de graves accusations contre Khaled Nezzar. Plus près de nous, la mortde Massinissa Guermah a provoqué le déclenchement d'événe-ments dramatiques en Kabylie. Pourtant, le jeune Guermah n'a pas été « assassiné », comme continue à l'écrire la presse. Tous les témoignages et les faits concordent pour confirmer qu'il s'agissait d'un accident, auquel se sont greffés d'autres faits troublants. Cela n'empêche pas la presse d'écrire, encore aujourd'hui, qu'il s'agissait d'un assassinat. Ces trois faits, avec leurs implications, suffiraient pour montrer à quel point le rêve d'une presse algérienne libre, né dans l'euphorie démocratique de l'après 1988, n'aura été qu'une chimère. Ils révèlent en tous les cas que « l'aventure intellectuelle », sur laquelle devait déboucher la création de la presse indépendante, a subi une sérieuse altération, précisément parce que la presse a failli dans une des missions qui en étaient attendues : enquêter, insister sur les faits, refuser de se laisser entraîner dans les vérités faciles et dans les certitudes confortables et rassurantes.


Pour l'affaire Guermah, les dégâts sont immenses. Des dizaines de morts, toute une région du pays en situation de non gestion, et des fractures psychologiques terribles. Dans tout ce parcours, pourtant, il y avait possibilité de renouer avec les faits. La commission d'enquête sur la situation en Kabylie a rendu ses conclusions, qui sont publiques. La vérité est donc là, connue. Mais pour la presse, il était difficile d'aller à contre-courant. Elle n'a donc pas réussi à rétablir une situation, pour ne pas dire plus, alors qu'elle en avait les moyens.



L'ancien officier de la Sécurité Militaire, Hichem Aboud, en « exil » en France depuis quatorze ans est rentré en Algérie. Chargé d'infiltrer les milieux de l'opposition en Europe, Aboud a finalement réussi à s'imposer en tant que témoin dans l'affaire de l'assassinat de Ali Mecili. L'ancien boy du général Mohamed Betchine, devenu chroniqueur du quotidien du DRS, Echourouk, a sauvé Mohamed Ziane Hasseni, accusé par Mohamed Samraoui d'avoir signé un ordre de mission à Abdelmalek Amelou, assassin de Mecili.


Dans l'affaire Nezzar, l'enjeu est tout aussi évident. Tous les directeurs de journaux connaissent à la fois Hicham Aboud et Khaled Nezzar. Beaucoup connaissent personnellement les deux hommes. Pourtant, un black-out total a été observé sur le livre de Hicham Aboud, alors que ses révélations concernent celui qui a été considéré comme l'homme fort du pays pendant les années les plus difficiles. Là encore, ces informations sont publiques, disponibles dans un livre, accessibles sur Internet.

Les révélations relatives au 4 juin 1991 sont plus délicates à analyser. Celles rapportées par Smaïl Goumeziane permettent de lire, de manière totalement différente, ce qui s'est passé cette nuit-là. Il faut rappeler qu'il s'agit d'une période marquée par la grève générale du FIS, et que pendant que les militants du parti dissous occupaient les places publiques, d'autres hommes tiraient sur le palais du Gouvernement. Et c'est ce soir-là que la démission du gouvernement Hamrouche a été rendue publique. La presse venait de perdre, ce jour-là, le gouvernement qui a fait le plus pour sa liberté depuis l'indépendance. Quatorze ans plus tard, peu de choses ont été écrites sur cette fameuse nuit, durant laquelle tout a basculé. C'était le début du compte à rebours pour la démocratie et les libertés.

Ces silences, ces oublis, ces « trous » sont nombreux. Ils témoignent de la défaillance d'une presse née dans l'euphorie et l'enthousiasme, mais qui n'a pas pu être le témoin de certains moments essentiels de la vie du pays.

On peut aussi, à contrario, s'étaler sur les prouesses de la presse, sur ses « victoires » et les affaires qu'elle a révélées. On peut également s'étaler sur un terrain encore plus facile, celui de la répression exercée par le pouvoir contre la liberté de la presse. Ce sont les méthodes classiques pour commémorer un anniversaire.

Il semble, cependant, plus intéressant de relever les défaillances de la presse, et d'insister sur l'immense gâchis qu'a connu le pays sur ce terrain, ainsi que sur le manque à gagner engendré par la régression des années 1990. En rappelant, par exemple, que lorsque la télévision algérienne était libre, lorsque des cassettes vidéo des émissions de débat politique en Algérie se vendaient sous le manteau dans les pays voisins, El-Djazira n'était pas encore née ! Quinze ans plus tard, la télévision algérienne ressemble plus à celle de la Corée du Nord qu'à celle d'un pays qui hume la liberté, tant il est difficile de savoir, parfois, si on regarde une chaîne algérienne ou une chaîne libyenne.

C'est le côté cour d'une presse qui a peut-être ses lettres de gloire, mais dont les ratés sont nombreux, très nombreux. Ils sont d'autant plus pesants que, face à l'absence de contre-pouvoirs et de recours, la presse est devenue, par la force des choses, le recours ultime et impuissant, - pour, tout un peuple.

Par Abed Charef
Le Quotidien d'Oran Jeudi 16 décembre 2004

Recherche personnalisée