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jeudi 24 mai 2012

J'ai ete arrete en 88 ... (Kaddour Tahar) premiere partie


Un citoyen réagit à l'entretien de M. Lakehal Ayat sur les événements d'Octobre 1988 paru dans l'ouvrage « Octobre, ils parlent » de Sid Ahmed Semiane.

Mon général : j'ai tristement rigolé à la lecture de ce que vous avanciez dans vos réponses éditées dans le livre sur Octobre 1988 surtout dans le passage où vous prétendiez que : « ... Cela ne rentrait pas dans les attributions de la DGPS. Nous n'avions pas pour mission de rétablir l'ordre. Nous ne sommes pas un service de maintien de l'ordre. Mais on répondait aux services de sécurité dont la mission était d'être sur le terrain, par une collaboration de service, sous forme de renseignements, sans plus ... » Cela est de la théorie légale, mais qu'en était-il dans la pratique ?

A vous lire, on imaginerait la DGPS à un écran vidéo-Internet, dispatchant des renseignements à chaque service de sécurité à la demande, bref le profane vous comparerait à un bottin d'informations « sans plus -. A vous entendre, on prendrait l'ex-DGPS pour un minitel mis à la disposition des services de sécurité « dont, la mission était d'être sur le terrain » etc.

Comme cela est triste de votre part mon général mais, alors, si telle était l'ex-DGPS. une sorte de banque de renseignements, pourquoi alors les arrestations de nuit, les séquestrations secrètes, les détentions sans aucune inculpation, la mise de la cagoule à chaque entrée et sortie de vos centres tristement célèbres ? Pourquoi ces interrogatoires et interpellations plus ou moins musclés par certains de vos sbires ? Pourquoi ces perquisitions aussi illégales dans la forme que dans le fond ? Pourquoi ces pratiques à l'insu de toute autorité judiciaire locale et a priori ?

Vous dites en laissant entendre « subliminalement » qu'à partir du « 5 octobre 88 le président Chadli a mis en place une cellule de crise » pour gérer les émeutes d'octobre en voulant faire croire subtilement que des cette date, le DGPS « s'en l'avait les mains », ce qui dans la pratique est archi-faux, et à l'évidence voici un exemple personnel de vos contrevérités :

Le lundi 24 octobre 1988 (bien après la levée de l'état de siège) à 5 heures du matin (avant l'heure légale), deux groupes de civils se réclamant de la sécurité militaire se présentent à mon domicile à Cherchell. Ils étaient à vue d'oeil entre 7 et 8 individus. Je passe sur les détails de leurs méthodes digues de petits voyous sans aucune technique eu la matière, comportement qui sera d'ailleurs porté à la connaissance de leur chef qui reconnaîtra leur « excès de zèle », tout en me priant de « comprendre leur attitude de petits soldats sans envergure ».

Ainsi donc, moi à bord d'un fourgon de marque VW à vitres opaques pour la partie « panier à salade » immatriculé 138 30 142 avec 3 agents à l'avant et 2 à l'arrière avec moi, précédé d'une R4 blanche immatriculée 5585 184 16, je suis trimballé de Cherchell jusqu'à Alger (distance de 100 kilomètres) où je suis dirigé vers la caserne dite Centre Bouzid à Bouzaréah (ce fameux centre dont ne voulait pas citer le nom le général Nezzar dans ses déclarations)... A l'entrée, en descendant de fourgon, une cagoule bleue marine m'est mise sur la tête et l'on me fait pénétrer dans une parodie de labyrinthes avec des panneaux plaqués de miroirs disposés de manière à désorienter l'« invité » afin de ne pas pouvoir identifier l'endroit, en lui donnant l'impression d'avoir parcouru des dizaines de mètres, alors qu'il n'a fait qu'aller et revenir sur ses pas dans une pièce de 20 mètres carrés tout au plus.

Après cet exerce trompeur, on est mis à poil, zieuté recto-verso, photographié de face et de profil, ensuite il nous est remis une combinaison bleue à boutonnière de la braguette jusqu'au cou, une paire de savates en nylon (type bain-maure) et cela après avoir vidé ses poches et mentionné ses objets et valeurs dans le pur style des maisons d'arrêt, sans aucune explication et le tout dans un silence de mort. Après on est conduit à travers un long couloir pour aboutir dans un autre couloir latéral avec des cellules type maison d'arrêt, où l'on est introduit ...

Jusqu'à cet instant de mon récit, est-ce cela mon général votre « réponse sous forme de renseignements sans plus » ? Se déplacer d'Alger la capitale jusqu'à Cherchell distante de 100 kilomètres avec une escouade de militaires et deux véhicules pour arrêter un citoyen algérien qui n'a commis aucune infraction pénale (et je sais de quoi je parle), était-ce cela votre « forme de renseignements » ?

Une arrestation sans aucune justification légale, sans aucun ordre judiciaire, en dehors des heures légales (l'heure légale étant 6 heures, et j'ai été arrêté à 5 heures) avec séquestration en un lieu non reconnu par la loi, celle-ci n'a jamais reconnu une caserne comme un lieu de détention légal, même le Code de justice militaire ne le reconnaît pas ... Pourquoi la cagoule à l'entrée et à la sortie de vos centres de détention, si cela était légal ? A-ton vu des gens entrer et sortir avec la cagoule sur la tête àpartir des brigades de gendarmerie ou des commissariats ou tribunaux ? Moi jamais !

Lorsque même les sbires chargés de m'arrêter à la maison après avoir forcé ma fenêtre et escaladé la balustrade comme des loubards ne peuvent, ou ne veulent, vous justifier leur présence autrement que par : « On est chargé de vous conduire à Alger pour vérification d'identité ... » Il y a de quoi se faire des idées sur certaines méthodes de l'ex-DGPS comme si à Cherchell il n'y avait ni police, ni gendarmerie.

Souvenez-vous mon général de ce lundi 24 octobre lorsque vers 9 h 30 vous êtes venu me « rendre visite » accompagné de quatre de vos collaborateurs (dont un a été promu général quelques jours plus tard, le 1er novembre 88) et que, dans un des bureaux de votre quartier général, au premier étage, vous m'aviez posé les questions suivantes : « Connaissez-vous des généraux ? Connaissez vous des ministres ou anciens ministres ? » Situation des plus cocasses, si ça n'était le lieu ... Il est vrai qu'à cette époque mon arrestation avait provoqué ou plutôt suscité chez certains de vos éléments une petite « victoire » comme s'ils venaient de mettre la main sur une sorte de grand chef politique ou autre « agent de l'étranger » alors que tous vos « stratèges » du renseignement faisaient fausse route mais cela est une autre histoire.

Reste maintenant votre affirmation selon laquelle « la DGPS n'a jamais torturé qui que ce soit » en opposition avec les témoignages que j'ai lus dans le livre dit Cahier noir d'Octobre. Eh bien moi, je peux vous dire que certains détails mis en évidence dans la description donnée par certaines victimes des tortures ne font aucun doute : il s'agit bien du centre Bouzid de Bouzaréah, là où moi j'ai été séquestré durant des jours, voire des semaines, car votre successeur Mohamed Betchine m'a lui aussi offert une semaine de séjour dans la chambre-cellule n° 66 entre le 24 novembre à 10 h 40 jusqu'au 30 novembre 1988 à 17 heures, soit une détention secrète au centre Bouzid de Bouzaréah durant toute la durée du congrès (6e) du FLN.

Alors, mon général, quand vous dites que la DGPS n'a pas géré les événements d'Octobre, cela est de la fiction et d'ailleurs je ne vois pas l'utilité de nier l'évidence même, lorsque vous dites : « J'étais un militaire aux ordres du chef de l'Etat. » Une telle phrase échappatoire pourrait être prononcée par tous les subordonnés tortionnaires et ainsi tout le monde s'en lave les mains ... Alors, moi, et à défaut de demander qui a torturé, je vous demanderai qui a ordonné d'arrêter les gens et les faire encastrer secrètement dans ces centres militaires comme par exemple le centre Bouzid à Bouzaréah ?

Par ailleurs, et même sous le règne du parti unique, est-ce que le fait de communiquer avec des journalistes ou agences de presse étrangers tombait sous le coup de la loi ? Nullement, même la Constitution de 1976 (d'avant-Octobre 88) garantissait la liberté d'expression ! Le fait de revendiquer le pluralisme, la liberté d'expression, la démission du président Chadli, etc. n'était pas illégal et ne pouvait en aucun cas faire l'objet d'arrestation et de séquestration dans le pur style des escadrons de la mort, la mort en moins.

Revendiquer des droits élémentaires en politique par voie de tracts ou communiqués à travers la presse internationale, était-il interdit par la loi ? Pas du tout, tout ce que j'avais fait en matière des droits de l'Homme en ce mois d'Octobre 88 dans mes revendications par l'intermédiaire de l'Agence France presse et Radio France internationale au nom du mystérieux mouvement populaire dit MPRA était tout à t'ait légal et légitime, et pourtant, la DGPS sous vos ordres ne s'est nullement gênée d'envoyer une équipe de ses sbires pour m'arrêter et me séquestrer secrètement dans une cellule de vos casernes et, le pire, sans aucun reproche légal, par la voix même des deux principaux collaborateurs que vous aviez, le colonel devenu général et encore en fonction, et le commandant Abderrahmane alias B. R., que Dieu ait son âme, à Dieu nous appartenons, à Dieu nous retournons (...).

Ainsi donc, lorsque vous dites que l'ex-DGPS n'a jamais torturé qui que ce soit, alors pourquoi avoir fait procéder à toutes ces arrestations que l'on vous impute ? Parce que s'il y a eu tortures, c'est qu'il y a eu arrestations, donc qui a ordonné tout ça ? Qui est ce responsable autre que la DGPS imbue de tous les pouvoirs de police ? Qui pouvait se permettre de se déplacer sur une centaine de kilomètres pour arrêter un simple citoyen anonyme parmi les 25 millions d'anonymes et de surcroît sans aucun ordre ni motif légal selon les lois de l'époque même du parti unique ?

Si j'avais violé la loi, n'était-ce pas à la police locale ou à la gendarmerie de m'interpeller ? Qui pouvait se permettre d'arrêter à partir de n'importe quel endroit du pays et d'incarcérer secrètement durant des jours, voir des semaines, alors que la garde à vue était limitée à 48 heures, sinon la DGPS autrement appelée la SM — sécurité militaire — ? Pourtant en matière de police judiciaire militaire aussi bien le Code de procédure pénale que le Code de justice militaire sont très précis en matière d'arrestation et de détention pas besoin de faire un cours de droit, les initiés comprendront ...



Le Matin N2034 dimanche 11 octobre 1998
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