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lundi 16 avril 2012

Au bout de l'engagement... l'eternite

" J'ai vécu dans des conditions chaotiques dans différents pays étrangers ... Il y a des gens qui comprennent, d'autres pas ; il y a des gens courageux, d'autres ne le sont pas ; il y a toujours des possibilités ... On ne peut pas dire que c'est perdu d'avance ... ", tel était Kateb Yacine, ce poète errant qui n'a jamais cessé de croire aux possibilités de son peuple, de son pays d'aller de l'avant.

Durant toute une vie, faite de luttes et surtout d'engagements, il n'a jamais perdu cette foi. Même marginalisé, exilé, il a continué à mener son combat, celui de porter haut la voix de son peuple.

Chacun se reconnaissait en lui, en son oeuvre, en ses propos virulents qui faisaient vibrer les murs comme autant de coups de pioche, pour construire l'édifice d'une nouvelle renaissance. Il faut aller plus loin, sans cesse, sans relâche, pour mettre en adéquation le mouvement réel de la société et la modernisation des esprits. Pour lui, le temps des " mois oeuvrés " était dépassé, le temps était aux " mots pavés ". Ses oeuvres, aussi bien littéraires que théâtrales, il les conçoit comme des pavés dans la mare de la médiocrité, du confort intellectuel et de l'intégrisme islamique.

II voulait surtout créer vers la fin de sa vie un théâtre d'agitation sociale qui répondrait à une situation d'urgence. Reflet d'un monde où le peuple dans ses différentes composantes pourrait s'exprimer, où les femmes seraient considérées comme les égales des hommes, où les minorités auraient le droit à la parole, où serait brisée la langue de la pensée unique, où l'islam ne servirait plus de prétexte pour freiner la modernisation.

Or, sa mise à l'écart, surtout de la télévision, moyen de communication populaire, fut ressentie par l'auteur comme un échec cuisant de la mission sociale qu'il s'était donnée. Kateb Yacine aura su assumer jusqu'au bout les contradictions que vivait son pays en essayant d'en dégager le sens avec rigueur. Peu d'Algériens avant lui ont eu ce courage.

Ceci est au moins aussi important que l'oeuvre littéraire, car c'est au moment où sa créativité artistique a été la moins productive que l'homme est devenu important. Sa stature s'est trouvée magnifiée, comme sortie d'une impasse pour franchir d'autres obstacles toujours plus hauts.





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L'écrivain avait sans doute le goût du risque, mais un risque calculé, comme pour mieux retomber sur un auditoire en nombre toujours croissant. L'écrivain, puis le dramaturge, vivait en symbiose avec son peuple et menait toujours sa quête de la vérité, une quête qui lui a valu bien des désagréments.

Il sera pour ses engagements marginalisé et perçu même comme une cible privilégiée par toutes les pensées fanatiques qui voyaient en lui le " phare " qu'il fallait éteindre pour que l'agitation ne gagne pas les autres. Les idées étaient virulentes, provocatrices et dénonçaient sans aucune demi-mesure. Il avait pris l'engagement, depuis son jeune âge, de porter la voix de son peuple, à l'image du " Christ " qui paya les péchés des siens de ses propres souffrances. Kateb Yacine, lui, a enfanté Nedjma. l'étoile qu'il a voulu repère, et depuis, il l'a alimentée de sa vie, de ses idées, de ses créations, et même de sa mort. Il mourra seul, exilé à Paris tel un prophète rejeté par les siens, pour l'unique péché qu'il a commis, celui d'avoir voulu dévoiler la vérité et de s'être consacré à cultiver l'amour de son peuple sans tomber dans la médiocrité. Douze ans après sa mort, il suscite encore de l'admiration et même des interrogations.

Il reste cette force mythique qui n'a pas encore révélé toutes ses facettes. Il ne finira jamais de nous étonner par l'ardeur de son oeuvre qui reste encore d'une actualité crue qui ne cesse de nous interpeller pour nous faire découvrir la dimension de l'un des meilleurs écrivains phares du Maghreb contemporain. Sa voix ne s'est pas encore éteinte, c'est à se demander si Kateb Yacine, même outre tombe, ne continue pas à pointer le doigt désignant la blessure, source de tous les maux de notre société, celle-là même dont il a, sa vie durant, dénoncé " l'intolérance " : " Je suis né ou ne suis pas né quelque part ... Peut-être suis-je un mythe : Mais puisqu'on n'y voit goutte, puisque nous tâtonnons au bord du précipice, puisque l'espace nous hypnotise et rend toujours plus enivrante notre course au néant, j'ai décidé de vivre encore une fois, il n'est que temps ! "

Kateb Yacine n'est pas mort. D'ailleurs, les figures de cran ne meurent jamais. Il est devenu une légende, et le destin de celle-ci est l'éternité.


Le Matin dimanche 4 novembre 2001
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