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vendredi 2 mars 2012

Yamaha d'Alger de Vincent Colonna


" YAMAHA D'ALGER " DE VINCENT COLONNA
Lété 95

A l'époque, la stratégie du carnage, les égorgements nocturnes de hameaux entiers, par centaines d'individus, n'existaient pas encore.

Maurice, le narrateur, est un journaliste travaillant pour le compte d'une publication économique française qui, un jour de juin 1995, le dépêche à Alger pour y rencontrer des responsables du ministère de l'Hydraulique. Aussitôt sorti de l'aérogare où devait venir l'accueillir Fawzi, le représentant du journal, il connaîtra la plus grande peur de sa vie, car Fawzi est très en retard et l'atmosphère qui règne aux alentours de l'aéroport Houari Boumediène à la nuit tombante est loin d'être rassurante. C'est donc le pantalon copieusement imbibé d'urine que Maurice montera enfin dans la voiture de son hôte enfin arrivé.



Ce n'est qu'un avant-goût des grandes sensations que le journaliste éprouvera à Alger durant les trois courts séjours qu'il y effectuera et au cours desquels il retrouvera Florence, envoyée spéciale d'une chaîne de télévision française, avec laquelle il a eu jadis une liaison et qui est descendue comme lui à l'hôtel El-Aurassi. Il fera la connaissance de Merzak (surnommé Twayche, une sorte d'artiste cabotin et jouisseur qui lui fera découvrir d'autres facettes de la capitale en guerre, et Mansour, le coiffeur bavard qui, le temps d'une coupe, lui en dira suffisamment sur l'Algérie et les Algériens pour alimenter la douzaine de pages servant d'épilogue à son roman. Roman singulier que celui-là (*), bâti sur une sorte de prétexte littéraire à partir duquel il appréhende et présente la réalité d'une ville livrée aux affres du terrorisme islamiste, soumise au régime de la violence armée, de l'ordre militaire et des mille incohérences qui en résultent mais qui puise en elle-même assez de ressources pour fêter la victoire en finale de coupe d'une équipe de football réputée et de la dédier à une figure emblématique du sport-roi : Yamaha. Car — et c'est là le prétexte littéraire, de Vincent Colonna — Yamaha est tombé sous les balles des terroristes durant le mois de juin 1995 et son assassinat ne cesse pas d'alimenter la chronique locale. L'auteur ne cherche pas tant à mythifier Yamaha qu'à suivre son sillage pour en savoir le plus possible sur cette société algérienne qui a réussi le rare exploit de ne pas s'être laissée anéantir au bout de presque un lustre d'offensive génocidaire.

Du reste, en dépit de ce que laisse supposer le titre du roman, la mascotte du CRB n'est pas érigée en héros de roman, quels que soient, par ailleurs, les faits fictifs qui se greffent sur le personnage réel.

Des épisodes comme celui du chameau de bois monté sur roulements et transbahuté par Yamaha et ses amis à travers les ruelles de Belcourt — en passant par la mosquée Kaboul (ici dénommée Islamabad) — en direction du local du CRB dont il porte les couleurs sont d'une invraisemblance n'ayant d'égal que l'utilité romanesque. En effet, il donne prétexte à la présentation d'un tableau haut en sons et couleurs du marché d'El-Aqiba et à la description des attitudes de ceux qui avaient valu son nom à La mosquée sus-évoquée.

Tout le reste, y compris les conjectures relatives aux causes et aux circonstances de l'assassinat de Yamaha, de même que l'étrange intérêt que porte au truculent supporter Souad, La secrétaire de rédaction du journal devenue La maîtresse du narrateur et présentée comme une ancienne journaliste d'Algérie-Actualité, relève du procédé romanesque, par ailleurs, d'autant plus maladroit que l'ensemble reste dominé par la volonté d'offrir à la lecture une sorte de reportage sur Alger. De fait, des informations commentées et de fines observations sur la stratégie islamiste ainsi que des analyses politiques pertinentes révélant une grande connaissance du contexte algérien sont introduites tout au long de la narration. On ne peut contester à ce mince ouvrage une lisibilité intéressante, même s'il n'est pas exempt de certains traits qui trahissent La détestable manie de certains auteurs censés regarder l'Algérie avec beaucoup de bienveillance, de n'en proposer en fin de compte — et sans doute bien involontairement — que des clichés réducteurs, stéréotypés, d'une complaisance désagréable.

Pittoresques peut-être, les personnages autour desquels Vincent Colonna (1) organise le récit destiné à montrer la prédominance, au sein de la société algéroise, de l'instinct de vie. illustré par les festivités nocturnes de Belcourt, restent sans épaisseur psychologique et l'ensemble — côté roman comme côté reportage — laisse un goût d'inachevé.

C'est dommage car on sent tout au long du texte la touche d'un auteur capable de conduire une intrigue d'une meilleure tenue dramaturgique, tout comme le souci du détail exprime l'aptitude à exposer de façon moins allusive les différentes facettes du drame algérien.

M. A.

(*) Yamaha d'Alger, roman de Vincent Colonna - Éditions Tristram, 1999 - 90 pages.

(I) On apprend dans la brève notice biographique de l'auteur qu'il a vécu à Alger jusqu'à l'âge de 20 ans, sans autre précision. Par ailleurs, auteur de nombreux écrits publiés sous pseudonyme, comme La diatribe du coiffeur, signée Djallal Al-Rouh, parue en 1994 dans un numéro spécial de la revue Autrement, Vincent Colonna a coordonné avec le cinéaste Merzak Allouache le volume collectif Algérie, 30 ans. Les enfants de l'indépendance (Éditions Autrement, 1992).

www.djamila.be - Vincent Colonna

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