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jeudi 8 mars 2012

Nacer Khemir ou la frenesie d'inventer

Nacer Khemir ou la frénésie d'inventer
Par CHERIFA BENABDESSADOK


Un conteur qui ne cesse de puiser dans son imaginaire, et celui des autres, les formes de l'avenir.

Nacer Khémir ne fait pas œuvre d'artiste au sens classique du terme. Peut-être y viendra-t-il un jour, mais depuis les années 1970, dans son pays d'abord — la Tunisie —, puis à l'étranger, il s'est attaché à élaborer puis à démontrer la validité et la richesse d'une démarche de création. S'il est surtout connu pour ses livres de contes illustrés (1), les autres « matières » ne lui font pas peur ; peintre, sculpteur, marionnettiste et cinéaste, Khémir vient d'obtenir le premier prix aux festivals de Carthage et de Nantes pour son film « les Baliseurs du désert ». Son projet et sa démarche artistique sont à la convergence de plusieurs intérêts, de plusieurs exigences.

Ainsi, pragmatisme et pédagogie l'ont amené, dit-il, à « aller lentement », et à porter une écoute attentive à l'imaginaire des enfants. Avec des jeunes Tunisiens, mais aussi des Japonais, des Chinois et des Péruviens — dans le cadre de l'U.N.E.S.C.O. —, il a créé des ateliers de toute sorte. Recherchant d'abord l'émotion esthétique, mettant au jour les valeurs traditionnelles maghrébines et arabes oubliées, concevant le langage comme de multiples prolongements sensoriels, le « conteur » Khémir a sillonné la France pour raconter « les Mille et Une Nuits », tourné un film sur « Somaa », un village tunisien, après avoir réalisé une peinture avec les enfants, créé des marionnettes géantes pour la pièce « Sindbad » produite par le festival international de Carthage en 1978, préparé un carnaval en 1980 à Reims autour des mythes des différentes communautés de la ville (Portugais, Algériens, Turcs, Espagnols...), etc.




Ceci est une toute petite partie de l'après-midi que Nacer Khemir a consacrée aux Deuxièmes Journées de Dialogue Interculturel entre l'Art et les Cours, organisées à Grenade par la prof. Nathalie Bléser en mai 2009. Une interview fut suivie d'un petit cadeau en forme de conte de la part de ce merveilleux conteur qu'est Nacer Khemir, au sein du Pavillon al-Andalus et la Science du Parc des Sciences de Grenade

Une activité incessante et multiforme qui lui fait affirmer sur un ton tranquille et presque détaché : « Je suis toujours en retard sur ce que je dois faire. » Pour en savoir davantage sur son appréhension du langage et des imaginaires maghrébins, et notamment comment il a travaillé avec les enfants tunisiens, nous lui avons posé quelques questions.

• Le « conte du mensonge », voilà un terme frappant : s'agit-il d'un type particulier de conte ou d'autre chose ?

NACER KHEMIR. — Le « conte du mensonge » part d'une logique inversée, par laquelle on prépare l'auditoire à recevoir l'histoire. Cette préparation nécessite une sorte de décapage de la logique quotidienne, et c'est souvent le début du conte qui joue ce rôle.

• Alors, comment se réalise avec les enfants l' « entrée en jeu », comment les amenez-vous à écouter un conte et à l'illustrer dans une sorte de recréation ? Et surtout, pourquoi cette démarche, dans quel objectif ?

N.K. — Pour moi, les enfants n'avaient pas uniquement à dessiner pour opérer une recréation par rapport au social. Ils n'avaient pas à fonctionner comme des copistes. En fait, chaque atelier — masques, oralité, contes, colliers, etc. — est une plante différente : chacune a ses règles particulières. Pour le conte, par exemple, je retiens des moments, j'amène des enfants au graphisme en leur montrant quelque chose, comme des broderies bédouines qu'ils n'ont jamais vues. Je leur apprends une technique — l'arabesque, la variante du trait, le contraste, etc. L'enfant commence à dessiner. La prise en charge de l'antécédent culturel se réalise par une mise en scène du soi collectif. C'est un tac-au-tac incessant qui surgit et se prolonge entre les enfants et l'animateur. Chaque proposition de dessin suscite une explication qui détermine un acte de voyance. Moi, je donne à l'enfant et à son acte conscience du fait, et lui, il propose d'autres règles. Il y a là fondamentalement une notion de jeu. Chaque enfant évoluera selon un langage plastique qu'il aura marqué au premier ou au second jet. Moi, je le fais embrayer pour qu'il continue. C'est là un travail en escalier et non pas un saut périlleux. Cette (ou ces) démarche(s) permet(tent) d'ancrer l'enfant dans la tradition à travers sa propre création. Le meilleur moyen de charger l'enfant pour l'avenir, c'est de le responsabiliser, de l'amener au noeud de choses encore non résolues.

• Vous n'êtes pas un animateur, mais un chercheur et un artiste. Alors, pourquoi cet investissement réitéré auprès des enfants ?

N.K. — J'ai longtemps pensé qu'il y avait des choses à faire, qu'il existait une terre en friche que nous ne pouvions pas laisser mourir. Dans nos pays, la majeure partie de la population a moins de vingt ans. Cette population-là participe au langage, qui est un levier de l'imaginaire, lequel est une des clefs de l'avenir. Il me paraissait éminemment important que ce langage se ressource dans des traditions spécifiques, dans la recherche d'un avenir inventé par la collectivité. C'était là la forme de mon engagement politique. Il nous fallait inventer une autre approche de l'éducation, une nouvelle pratique, de nouvelles intentions. On parle d'authenticité, mais celle-ci est-elle possible sans émotion esthétique ? Si l'enfant ou l'adolescent n'a pas été ému par la production de ses ancêtres, l'identité ne devient qu'une façade.

Aujourd'hui, les dés sont jetés. Les lieux où former des animateurs qui soient capables de synthétiser plusieurs choses à la fois, des chercheurs aussi, n'existent pas. Cette alternative, par laquelle nous aurions assumé notre identité de l'intérieur, notamment par les millions d'enfants et d'adolescents, n'est pas, n'est plus possible. Les structures de pensée et les institutions ne le permettent pas. Nous avons fait nôtres les valeurs des autres, celles de l'Occident en particulier, et la volonté de puissance s'est installée ...

• Pourtant, vous ne vous arrêtez pas en chemin, semble-t-il. Votre dernier livre, « le Conte des conteurs », serait-il un remake des « Mille et Une Nuits » ?

N.K. — Je suis certainement en train d'abandonner quelque chose. Le livre dont vous parlez est un peu une synthèse dans laquelle, seulement par moments, c'est moi qui ai écrit. Il s'y raconte des traces, des moments éphémères, des visions que j'ai eues en racontant « les Mille et Une Nuits » à divers publics. Je ne voulais pas tout effacer de l'autre texte. Je ne cherche pas une oeuvre personnelle. Mon désir premier est d'être en face de quelque chose qui est un legs dans lequel il faut pénétrer doucement. Pendant toutes ces années, j'étais attaché comme un cheval à cette idée qui m'habite encore : on aurait pu inventer un autre monde avec cette masse de jeunes et d'adolescents. Maintenant, je vais me lancer sur un autre parcours.

• Lequel ?

N.K. Je ne sais pas très bien, je ne peux le dire, c'est un principe : je préfère le « faire » au « dire ». Toujours est-il que je vais me mettre au galop au lieu d'attendre.

Propos recueillis par CHERIFA BENABDESSADOK

(1) - L'Ogresse -. coll. Voix. Maspero, 1975 ; « le Nuage amoureux », Maspero ; • le Soleil emmuré », « le Conte des conteurs ». 1984, la Découverte.

LUNDI 28 JANVIER 1985


fr.wikipedia.org - Nacer Khémir

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