Recherche personnalisée

jeudi 1 mars 2012

Le prophete de l'insoumission


H'mida El Ayachi
Nabi El içyan (Le prophète de l'insoumission)


« les oeuvres de Kateb, hormis Nedjma, sont peu connues en Algérie au moment où celles-ci subjuguent de nombreux lecteurs dans le monde »


Avoir à connaître le contenu des oeuvres grandioses et de surcroît de son auteur est une chance inouïe, surtout lorsqu'on est un jeune étudiant. H'mida El Ayachi a bien connu l'auteur du chef-oeuvre Nedjma, Kateb Yacine. On penserait presque qu'il a eu un rendez-vous avec une étoile qui allait illuminer son parcours. Le dernier ouvrage de H'mida El Ayachi intitulé Nabi El Içian (Le prophète de l'insoumission) est un grand et vibrant hommage à son immortel mentor. Comme dans une pièce théâtrale, l'auteur lève le voile sur ce décor qui renvoie à la deuxième moitié des années soixante-dix, période durant laquelle il y eut justement ce premier contact entre l'élève d'autrefois H'mida El Ayachi et Kateb Yacine, écrivain, dramaturge habile et subtil dans sa mission d'enseigner, et de communiquer. Et c'est au sein de l'enceinte du théâtre régional de Sidi-Bel-Abbès qu'eut donc lieu cette belle rencontre entre le professeur et son élève. Depuis, elle est belle et bien inscrite. Le prophète de l'insoumission, en référence au caractère intrépide du téméraire auteur de Nedjma, est un récit poignant sur la vie de l'homme de lettres, Kateb Yacine, avec pour toile de fond ses séquences autobiographiques. H'mida El Ayachi y met en relief le côté « soufi » de l'écrivain, dramaturge dans retendue de sa dimension humaine et spirituelle. Dans ces 190 pages, il raconte Kateb Yacine : « Kateb Yacine a lourdement payé le prix de son indépendance », précisant plus loin que : « les oeuvres de Kateb, hormis Nedjma, sont peu connues en Algérie au moment où celles-ci subjuguent de nombreux lecteurs dans le monde. » Cette réflexion est d'autant plus vraie puisque depuis un certain temps Nedjma n'est plus si assidûment enseignée dans le cycle secondaire comme elle l'était dans les années soixante et soixante-dix. Dans un style un peu particulier, mélange de l'arabe classique et dialectal propre aux hommes du théâtre algérien, H'mida El Ayachi aborde son récit grâce à cette image encore bien figée dans sa mémoire : celle de l'élève qui demanda un beau jour à son proviseur de bien vouloir inviter le dramaturge, grand écrivain Kateb à se produire dans leur établissement, lequel, à son tour, le renvoie vers son subordonné : le censeur en l'occurrence. Embarrassé par la question posée, ce même censeur usera de tous les subterfuges et prétextes pour finalement trouver une échappatoire, envoyer l'élève « encombrant » au théâtre régional de la ville, et, s'en débarrasser pour de bon. Le narrateur de ce « récit » tente alors d'expliquer au lecteur toute la difficulté de l'élève d'accéder au quatrième art, à cause surtout de cette « primauté » du politique sur la culture, l'art de manière générale et la littérature de façon plus particulière. La rencontre durera dix années pleines, liant plus tard l'élève à son destin. Depuis, c'est cet élève, devenu entre-temps journaliste ensuite auteur qui écrit pour dévoiler en parties certes - la vie intime de son véritable mentor. C'est donc durant toute la décennie 80 que l'auteur vivra dans le tout proche environnement de Kateb Yacine. consignant tout cela dans son livre-témoignage, paru en septembre 2011 aux éditions Socrate. Et si Kateb Yacine n'est plus à présenter, l'auteur du roman Le prophète de l'insoumission se propose, lui, de montrer au lecteur le côté intime du grand homme de lettres qu'il a côtoyé. Il insiste surtout sur les qualités humaines de l'écrivain et non sur ses ouvres qui parlent d'elles-mêmes.

S. B.

Côtoyer Nedjma éblouit !

L'ivrEscQ : Produit de l'antagonisme lexical, le titre de votre livre désigne, en fait, le rebelle : celui de la littérature, armé des seuls refrains de sa mélodieuse poésie. Pourquoi donc ce livre ?

H'mida El Ayachi : Kateb Yacine est un grand écrivain. Nedjma, son ouevre-lumière en atteste déjà. Cette étoile qui brille de mille feux le rend éternel, immortel. L'homme de lettres est donc ce grand Monsieur qui aura vécu comme ses semblables et auteurs comparables : très modestement, tout simplement. C'est d'ailleurs cette vie-là - parmi la basse société - qui souvent l'inspirait, le poussant sans cesse à lui réserver ses meilleurs écrits : ceux de la prose comme ceux de sa belle poésie. Kateb, comme d'ailleurs son nom l'indique, est un écrivain-né. Très jeune écrivain, il publiait déjà à l'âge de dix-sept ans son premier titre consacré à l'homme d'exception que fut l'Emir Abdelkader, le fondateur de l'état algérien, paru en 1946 aux éditions En Nahda dirigées par le pionnier des éditeurs algériens, le défunt Abdelkader Mimouni. Kateb Yacine est donc cet homme très cultivé que la culture officielle d'antan aura tout le temps sciemment ignoré, ne se souvenant de lui que lorsque son écho lui parvenait de ce souffle culturel provenant de l'étranger. Et, souvent, pour ne pas rester en marge de cette culture universelle, l'on consentait à ne pas tout lui fermer au nez, lui permettant juste de faire du théâtre afin de mieux l'éloigner de la scène politique. Tout cela et bien d'autres choses méritent au moins un livre de la part de l'un de ses nombreux disciples non ?

L. : Justement, dans ce livre, vous évoquez votre première rencontre avec l'auteur de Nedjma ...

H. E. A. : Alors que j'étais lycéen, mon ami et moi avions demandé à notre proviseur de permettre à la troupe théâtrale que dirigeait Kateb Yacine de se produire au sein de notre établissement. On voulait voir celle pièce connue à travers la pièce L'homme aux sandales de caoutchouc. Et tout est donc parti de ce voeu. Le reste, c'est mon livre qui se chargera de bien le raconter. Je veux insister par-là sur ce refus déguisé, de l'attitude ambiguë de l'époque des responsables à tous les niveaux de la hiérarchie du pouvoir à l'égard de ce grand écrivain mal considéré, ainsi que sur la mauvaise publicité ou réputation « méchante » qu'on lui collait gratuitement.

L. : Vous qui avez longtemps vécu dans son proche entourage, comment pouvez-vous nous décrire l'homme qu'il était afin de mieux informer toutes ces jeunes générations qui n'étaient pas encore nées ?

H. E. A. : En fait, ce génie de la plume menait une vie bien simple, des plus modestes - en somme - comme bon nombre de ses pairs ou plumes respectables. Cette vie-là était d'ailleurs inversement proportionnelle à la réputation mondiale dont jouissait l'auteur. Sinon comment aurais-je pu, moi jeune lycéen ou quelconque étudiant, m'accrocher à lui pendant toute une décennie au cours de laquelle j'ai appris beaucoup de choses, et, en guise d'apothéose, écrire ce livre-témoignage en hommage à l'homme de lettres aujourd'hui disparu ? Kateb Yacine était une plume fine et très habile, laquelle faisait rougir de jalousie les plus grands écrivains de son époque dont doit s'enorgueillir l'Algérie. Il est de cette race d'auteurs exceptionnels dont notre pays n'aura jusque-là malheureusement pas beaucoup enfantés. Et lorsque c'est Jean Daniel - ce français juif d'Algérie - qui lui réserve une place de choix et un espace à la hauteur de son rang et aura dans son ouvrage intitulé Les miens consacré aux cinquante et une personnalités comme étant les plus proches de l'auteur, il ne peut qu'apporter la preuve la plus irréfutable de son indéniable talent. Vivre dans la périphérie de l'auteur du Polygone étoile est déjà en soi un honneur. Quant à être en contact permanent avec lui, cela relève plutôt de cette chance inouïe dont j'ai été servi, en tant qu'heureux élu que j'étais !

L. : Dans votre ouvrage, vous tentez d'expliquer que le théâtre a beaucoup éloigné Kateb Yacine de la littérature. Qu'en est-il au juste ?

H. E. A. : Vous savez ... je n'ai vécu dans son proche entourage que durant les dix dernières années de sa vie ; lorsque celui-ci avait déjà la cinquantaine. Cependant - et j'en parle d'ailleurs dans mon ouvrage le théâtre aura effectivement pris beaucoup de temps à Kateb Yacine. Aux dépens de la littérature, bien sûr ! il voulait, à un moment donné, revenir à cette écriture « en spirale » qui lui est très chère, une sorte de mélange de prose et de poésie, superbement réalisée dans ce style conçu en « va-et-vient » qui naguère faisait chavirer les coeurs éprouvés de ses nombreux lecteurs, au regard de son exceptionnelle beauté, et faire vibrer leurs esprits en considération de la qualité de son texte, assez particulière et bien singulière, en guise de réponse fournie au voeu formulé par ses nombreux admirateurs, proches et intimes hommes de lettres ... mais bon ... ! Ce fut une question de destin. Et contre le destin, on n'y peut malheureusement rien !

L. : Quel sentiment ressentez-vous en livrant votre témoignage ?

H. E. A. : Le sentiment du devoir accompli tout simplement ! Dans mon ouvrage, je livre au public certaines vérités jusque-là occultées à dessein, sinon savamment tues. Elles me seraient restées en travers de la gorge si je n'avais pas osé et eu cette occasion de m'en libérer. J'ai vécu dans la périphérie d'un véritable héros de la littérature algérienne, et il était de mon devoir de citoyen d'en parler; évoquant au passage sa vie ainsi que la mienne. J'ai trop longtemps porté en moi ce souvenir à partager. Le moment, me semblait-il, était venu de le rendre public. De le mettre à la portée du simple lecteur. D'en parler tout bonnement et très simplement ! Kateb Yacine, pour revenir au héros de mon ouvrage, avait déjà, tout jeune lycéen de Sétif, manifesté pour l'indépendance de son pays l'Algérie dès 1945, s'est fait prisonnier, a écrit sur les héros de la révolution algérienne - en particulier sur l'Emir Abdelkader - , publié Nedjma, ce symbole de liberté et de beauté de l'humanité, et surtout dignement enrichi et représenté la littérature algérienne à un très haut niveau de la culture universelle. Il restera donc cette plume assez rare. Kateb Yacine était donc ce héros de la plume : sa seule parole !

Propos recueillis par S. B.
L'ivrEscQ n°15 Jan./Fév. 2012

Recherche personnalisée