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samedi 10 mars 2012

Extraits du livre de Khaled Nezzar (Bouteflika, l'homme et son bilan)


EXTRAITS DU LIVRE DE KHALED NEZZAR

Outrances de langage

Quelques jours après avoir été élu, il apparaît sous un autre visage. Le propos est cassant. Le ton est péremptoire. Le geste est sec. Il vient de muer. Il n'a pas été demandeur. Ce sont " les autres " qui ont eu besoin de lui. Il le fait déjà sentir : " Je ne veux pas être un trois quarts de président " ... " Sinon je rentre chez moi " ... " Ces quinze petits chats ne font pas peur ! ... Il revient constamment à la charge, avec un mot malsonnant ou un " lapsus " évocateur " ... quand eux (les généraux) n'avaient pas de grades, j'étais commandant de l'ALN ". Ces petites phrases, concises et lapidaires, qui montraient d'un mouvement mussolinien du menton une certaine direction, étaient destinées à laisser croire que des " décideurs " cachés lui délimitaient, avec un cercle rouge à ne pas franchir, une étroite surface de réparation, lui qui était venu avec une clef miraculeuse. Empruntant avec arrogance l'attitude de l'homme providentiel, il tient d'emblée à marquer son territoire. Nul n'y empiétera. Avec l'étrange incident de la dépêche de l'Agence Reuters, reprise par l'APS (une sorte de dribble solitaire sous le soleil qui fait pouffer de rire) il fait savoir, en prenant l'opinion publique à témoin, qu' " on " veut le contraindre à faire ce qu'il ne veut pas faire, et qu'il peut aller plus loin encore dans la dénonciation.

Ceux qui l'observent se demandent déjà avec inquiétude si ces sorties saugrenues ne sont pas des signes extérieurs, une " traçabilité " des symptômes d'une immense et profonde frustration.

Tant que les outrances verbales et les actes provocateurs n'étaient que l'expression visible d'une inquiétude profonde ou d'un complexe inavoué, elles ne prêtent pas à conséquences. Tout au plus, conclut-on peut-être sévèrement, que les réalités jadis vécues par les hommes de l'ALN, qui ont résorbé chez eux les réflexes primaires et leur ont inculqué la modestie, n'ont pas joué chez lui.

Après les paroles de l'ironie ou de la dérision, il a soudain des comportements qui viennent vite démontrer que les choses sont beaucoup plus graves que cela. L'homme, d'une façon provocatrice et ostensible, commence à montrer qu'il veut " mater " l'armée.

Reçu aux Tagarins en pleine canicule, il contraint ceux qui lui ont déroulé le tapis rouge et qui l'ont accueilli avec tous les égards dus à sa fonction, à l'écouter debout pendant des heures entières afin que la caméra immortalise la posture : une sorte de garde-à-vous inconfortable devant sa grandeur. Qu'est-ce à dire ? L'homme a-t-il des revanches à prendre ? Contre qui veut-il se mesurer ? Pour qui se prend-il ? On se regarde perplexe. On s'interroge, mais on garde toujours le silence par discipline, et parce qu'il n'y a rien d'autre à faire qu'à garder le silence et ... à laisser venir.

Dans la cour d'honneur du ministère de la Défense, le jour où il est l'hôte du commandement, au moment où il passe en revue le rang des hauts dignitaires, il s'arrête soudain : l'officier qui le salue les talons joints et l'avant-bras rigide est une vieille connaissance. Ce colonel a été dans les années 1980 procureur des armées près la Première région militaire. L'homme est gêné, et un peu décontenancé par le regard insistant du président. La scène s'éternise, Bouteflika, un sourire goguenard aux lèvres, l'interpelle : " Alors, vous ! comment va la justice militaire ? " et l'autre de répondre : " Bien, monsieur le président ".

Ce colonel, que le président vient d'interpeller de cette façon et qu'il va limoger tout de suite après, est le magistrat qui a requis dans une affaire qui a concerné un ami personnel de Abdelaâziz Bouteflika ... Cette première hogra de Bouteflika indispose beaucoup de responsables et leur fait voir différemment le " cavalier " pour lequel ils ont massivement voté.

Il ose toujours davantage. Il le pense et il le dit : " J'ai révélé le véritable niveau de ces types ". Il veut dire que ceux qui ont privilégié sa candidature n'ont aucune envergure, qu'ils ne sont rien par eux-mêmes, qu'ils ont tenu et qu'ils tiennent par " la mécanique du pouvoir. "

On commence à deviner que ces " piques " verbales et ces actes provocateurs ne sont pas seulement des " dérapages " non contrôlés. Ils sont un clin d'oeil à la galerie étrangère qui l'observe : l'Internationale socialiste, le pot-pourri des nostalgiques de l'Algérie française, les trotskistes qui font une fixation sur les institutions militaires en général et sur l'armée algérienne en particulier, les éditeurs aux ordres de services très spéciaux et leurs supplétifs indigènes et aussi, bien sûr, les ONG qui ont inventé un code de bonne conduite que doivent suivre ceux qui prétendent à la respectabilité.

Il n'a pas encore tout à fait démontré qu'il n'est qu'un marathonien du discours creux et qu'il n'y a rien d'autre à attendre de lui que le factice, l'esbroufe et la manoeuvre politicienne. Il est toujours crédité de toutes les possibilités, " ça va lui passer ", disent ceux qui lui ont mis le pied à l'étrier et qui sont terriblement gênés.

Ils ont affronté seuls l'adversité en octobre 1988, en janvier 1992 et pendant toutes ces années. Ils sont restés droits dans leurs bottes quand le monde entier s'était ligué pour les abattre. Ils ont été le liant et le ciment. Constamment sur le terrain, présents à chaque carrefour du pays, leur oeuvre a été souffrance et patience. Ils ont reconstruit chaque pierre de l'édifice, remis du mortier, crépi, étayé et conforté. Ils ont appris à parler aux politiques, aux politiciens, aux politicards et aux polyglottes, et lorsque, lui avait fui, l'un d'eux est allé au charbon, malgré son chef branlant et son mollet crampeux, mais le coeur ferme et les idées claires. Ils l'ont payé cher. Insultés, honnis, vomis, attaqués et menacés mais aussi quelquefois admirés et congratulés. Cols du fémur en compote, diabètes, infarctus, reins esquintes, balles assassines, bris de familles, cassures de vies ... Qu'importe ! Certaines victoires sont douloureuses à revendiquer. Ils ne sont pas fiers d'avoir, à leur corps défendant, assumé les terribles drames de la lutte anti-terroriste.



Reportage sur les Groupes Armés Islamiques (GIA), création des Services Para-Militaires de Khaled Nezzar.

Mais ils ne veulent retirer aucune légitimité de ces immenses sacrifices, ni une prétention à s'incruster coûte que coûte. Dès qu'ils sentent qu'il les conjugue au passé simple, ils poussent l'abnégation jusqu'au bout, et lui disent qu'ils sont prêts à partir : " Monsieur le Président, si notre départ peut contribuer à arranger les affaires de l'Algérie, alors appuyez sur le bouton et nous passons à la trappe. Après tout, nous ne sommes, nous, que du consommable ". Mais il n'acceptera aucune des démissions qui lui sont proposées. Il ne le fera pas, non par bonté d'âme, mais parce que sans eux il est perdu. Est-il sûr que " l'étage au-dessous ", qui remplacerait ces hommes pleins d'expériences et de sagesse, serait aussi patient avec lui ? Et puis, sur quels dos va-t-il essuyer le poignard qu'il affûte déjà ? Il a besoin d'eux comme protecteurs, comme repoussoirs, comme souffre-douleur et surtout comme boucs émissaires. Chadli Bendjedid, contraint d'écourter son troisième mandat ; Boudiaf, assassiné au bout de six mois ; Zéroual, parti avant terme, qu'adviendrait-il du peu qui reste de la réputation de l'Algérie si celui-là déclarait soudain forfait ? Inconcevable ! Il sent, il sait qu'il est en position de force. Il ne prend en compte dans son analyse des raisons de ceux qui l'ont appelé deux fois, que le contre-feu diplomatique qui lui avait été demandé. Son esprit façonné dans l'intrigue et l'arrière-pensée ne peut créditer les autres d'aucune saine intention. Il pense qu'on a fait appel à lui uniquement pour ses talents de diplomate, comme " intercesseur " et avocat auprès des chancelleries étrangères et que les autres actions attendues de lui (la gestion du pays) ne sont que faux alibis : " Ce sont eux qui ont besoin de moi ! " ricane-t-il. Il veut dire : " bougez et je lâche sur vous les ONG, avec au bout le TPI ! " A partir de là, il veut être caressé dans le sens du poil. Il veut que le ton de ses vis-à-vis mue en doux murmure, que leurs gestes soient mesurés et circonspects.

Il rentre, sûr de lui et dominateur, dans sa période d' " enfant gâté ".

Les outrances qui ciblent, pêle-mêle, membres de la haute hiérarchie militaire, ministres, responsables divers, partenaires étrangers et journalistes — journalistes surtout — sont le fait d'un esprit appréhendant faussement son environnement. L'Algérie attendait un président mature et expérimenté, connaissant le sens des mots et en mesurant la portée, elle se découvre dirigée par un homme emporté et colérique, ne sachant faire que dans la dérision ou l'insulte. Il emprunte avec tant de fatuité et d'arrogance l'attitude de l'homme providentiel, du messie " supplié deux fois pour sauver le pays du déluge ", que l'idée s'impose qu'il n'avait pas suffisamment de personnalité, de " poids spécifique " de robustesse psychique, et que ce tragique déficit avait fait tituber son équilibre quand il a subi le choc de son élection à la magistrature suprême.

On le découvre. Les " on-vous-l'a-bien-dit " ricanent. Ceux qui lui ont mis le pied à l'étrier grimacent jaune. Le peuple, ce grand septique, se bidonne douloureusement.

Le Soir d'Algerie Vend. 17 - Sam. 18 octobre 2003



Bouteflika, l'homme et son bilan
Khaled Nezzar
Editions APIC; 1ère éd edition (2003)

ISBN-10 : 9961769015
ISBN-13 : 978-9961769010
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