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mardi 21 février 2012

Zineb Laaoidj

ENTRETIEN AVEC ZINEB LAAOIDJ
Le pouvoir des mots

Sa poésie est une prise de parole aux sans voix que sont surtout les femmes dont elle décrit les souffrances mais dont elle salue aussi le courage et, dit-elle dans le dernier vers de l'un de ses poèmes " au jour du jugement dernier, un homme aura besoin du témoignage de deux femmes ".

Zineb Laaoidj, femme de lettres et poétesse, a été l'invitée de l'École normale supérieure de Constantine où elle a animé un récital poétique dans un auditorium fraîchement réceptionné et archicomble pour la circonstance. Zineb a déclamé plusieurs de ses poèmes, en langue arabe populaire et quelques-uns en langue française. Elle a ouvert son récital par un poème poignant sur la situation en Palestine et l'a terminé par le poème intitulé " Ennakhla " (Le Palmier traduction by Admin), véritable hymne à la démocratie et à la mémoire de tous ceux qui sont tombés pour que l'Algérie reste debout. La poétesse a tenu en haleine la salle pendant près de deux heures, une salle qui n'est jamais restée indifférente et qui a, à chaque fois, salué sa poésie par des ovations nourries, preuve d'une véritable adhésion. Comme elle le dira plus tard, un poète a le droit de faire des poèmes d'amour, mais Zineb s'est refusé ce droit. Ses vers sont des témoins de la détresse des enfants de Bentalha et de tous les enfants de l'Algérie meurtrie et traumatisée par la violence barbare des " béni kelboune " (fils de chien traduction by admin) et par la lâcheté et la démission de ceux qui ont pour mission de les protéger. Zineb Laaoidj a animé, avec son époux Wassini Laâradje, une vente-dédicace à la librairie " Média pins ". C'est à cette occasion qu'elle a bien voulu répondre à quelques questions que nous lui avons posées.

Liberté : Cela fait longtemps qu'on ne vous a pas entendue. Est-ce un silence forcé ou bien un choix délibéré de votre part ?

Z.Laaoidj. : Il n'y a jamais eu silence de ma part et j'ai une activité ininterrompue depuis mes premières publications parues il y a une vingtaine d'années. Mes derniers recueils de poésie Nouara El-Hebila (La Rose bien-aimée traduction by admin) en langue populaire accompagnés d'une cassette et d'un CD, et La danseuse du temple en arabe classique, ont été publiés récemment. Durant ces années de troubles, je me suis investie à plusieurs niveaux : j'ai été membre au Conseil consultatif national créé par feu Boudiaf, j'ai animé des ateliers d'écritures avec les enfants victimes du terrorisme ici et en France. Mes écrits ont été publiés dans des revues, journaux arabes internationaux.

Quelle est votre lecture de la situation actuelle du pays, événements de Kabylie, recrudescence du terrorisme, situation économique ?

Pour parler de la situation actuelle de l'Algérie, il faut revenir à celle de 1988, à la période qui l'a précédée et préparée et celle de la montée du fanatisme et du terrorisme, un terrorisme qui bénéficie toujours d'un terrain et de conditions favorables, à savoir l'exacerbation des problèmes sociaux, crise identitaire, endoctrinement des jeunes. Plus grave encore, toutes les tentatives de remédier à la situation sont à chaque fois mises en échec et bloquées par les forces qui ont intérêt à entretenir la situation actuelle. Il en résulte une véritable régression. Les difficultés du quotidien n'incitent pas à l'optimisme, les gens se débattent dans des problèmes de survie et quand on n'a pas les moyens d'acheter un sachet de lait, un kilo de pommes de terre, comment penser à acheter un livre dont le moins cher coûte 300 DA ? Pourtant je rêve toujours de cette Algérie plurielle qui s'ouvre sur le monde ; c'est ce qui m'emmène à aborder et à évoquer les graves événements de Kabylie une région opprimée depuis 1962. Les problèmes de la Kabylie sont les problèmes de toute l'Algérie à laquelle on refuse le droit de promouvoir sa diversité et sa richesse culturelle, le droit de défendre et de développer ses langues plurielles. Mon souhait est que cette région sorte de cette crise et pour sortir de cette crise, l'État doit faire preuve d'intelligence de responsabilité. Je ne suis pas Kabyle, mais comme tous les Algériens j'ai des origines berbères, je suis arabophone de formation et je défends l'amazighité.

Quel regard jetez-vous sur le monde après les événements du 11 septembre, et que vous inspire le sort injuste infligé au peuple palestinien ? Pensez-vous que la réaction des intellectuels sont à la hauteur du défi ?

Les événements du 11 septembre sont un véritable drame qui a touché un grand pays et, pour ce qui nous concerne, nous avons dénoncé et condamné cet acte terroriste. L’Algérie n'a pas eu de cesse d'attirer l'attention de la communauté internationale sur le danger que représente le terrorisme intégriste mais, malheureusement, notre pays n'a été ni soutenu ni aidé. Bien au contraire, nous avons même assisté durant toutes ces années, à un véritable génocide contre notre peuple, causé par la barbarie intégriste, à des tentatives de dédouanement des bourreaux et d'inversion des rôles. Les événements du 11 septembre ont permis à la communauté internationale de se ressaisir et de réaliser le danger que constitue le terrorisme. Mais malheureusement, on assiste à un glissement dangereux et au nom de la lutte contre le terrorisme, on laisse faire et on encourage même Israël dans son entreprise génocidaire contre le peuple palestinien. Nos intellectuels ont réagi et ont manifesté leur solidarité au peuple palestinien par un ensemble d'initiatives qui restent insuffisantes au regard de l'immense injustice faite au peuple palestinien.

Voulez-vous nous donner un aperçu sur vos dernières productions. S'inscrivent-elles dans la continuité de vos écrits ou amorcent-elles une rupture ?

Dans mes derniers écrits, il y a une continuité dans le contenu, et j'essaie d'innover au plan de l’esthétique en privilégiant et en opérant des va-et-vient entre les langues populaires et en mettant à profit les possibilités et les avantages que permet la traduction de l'arabe au français. Quant au contenu de mes écrits de mon oeuvre poétique, il porte l'empreinte de mon engagement et de ma sensibilité à la situation de mon pays.

Avec Wacini Laâradje, vous vous êtes lancés dans l'aventure de l'édition. Qu'est-ce qui a motivé cette option ?

On a créé avec Wacini Laâradje notre propre maison d'édition " Espace libre ", j'ai déjà publié l'oeuvre complète de Wacini Laâradje ainsi que mes deux dernières publications. Dans cette même maison d'édition, nous faisons également le livre de poche selon les normes internationales sous le sigle " libre poche ".

Un dernier mot pour vos lecteurs et ceux qui continuent de croire qu'un monde sans poésie est un monde sans avenir et sans espoir.

Oui un monde sans poésie est un monde sans avenir, sans espoir, car la poésie, c'est l'amour, c'est la générosité, c'est donner sans attendre de recevoir. Quand on a perdu tout cela au lieu de faire réveiller l'enfant qui dort en nous et le laisser grandir dans l'amour et la beauté, c'est le monstre qui se réveille. Et moi, ce que je souhaite, c'est que l'enfant qui nous habite reste toujours l'enfant amoureux des mots sublimes et de la beauté des couleurs pour qu'il nous pousse à nous voir à chaque fois nus en face d'un miroir et faire notre autocritique ...

Entretien réalisé par BENAZIZA DAOUIA
Liberté vendredi 3 - samedi 4 mai 2002


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