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samedi 18 février 2012

Quatre romans pour un demi-siecle de litterature algerienne 1953-2003 (III)



Civilisation ou barbarie
Quatre romans pour un demi-siècle de littérature algérienne 1953-2003 (III)

Texte de la conférence donnée en hommage et à la mémoire de Kateb Yacine le 28 octobre 2003 à Alger et à Neuvy-Le Roi (Tours-France).

L'auteur remercie Samira Negrouche de leur avoir prêté sa voix pour l'hommage à Alger.




De la première production poétique de Boudjedra, la critique ne retiendra presque rien. Il semble que le poète en herbe se soit fourvoyé en prenant le sentier de la mode, forçant des sentiers battus par beaucoup. Il devait, quelques temps plus tard, se révéler un talentueux romancier et un redoutable polémiste, plutôt qu'un quelconque poète. Du reste, cette écriture a totalement disparu chez lui et ne transparaît même pas dans ses romans marqués par la vindicte acerbe et par l'ironie mordante.

A son retour de Tunisie, au moment de l'indépendance, Boudjedra, qui fait profession d'enseignant, rejoint, pour en devenir une de ses locomotives, un mouvement de jeunes poètes révolutionnaires (Youcef Sebti, Rachid Bey, Laghouati, Hocine Tandjaoui, Nacer Khodja, Amrani Djamel, Laadi Flici ...). En 1965, il publie un premier recueil de poésie, Pour ne plus rêver, aux éditions de la SNED, un recueil qui exprime surtout « des passions poétiques et politiques » que l'écrivain ne reniera jamais. Toutefois, ce recueil devra laisser assez vite la place à la création romanesque dans laquelle le jeune romancier va se distinguer et exceller.

Une première période de création romanesque va se faire sous une multitude d'influences plus ou moins reconnues (Kateb Yacine et Louis Ferdinand Céline pour les plus évidentes traces).

Le premier roman, qui devient très vite un succès au regard du scandale qu'il aura provoqué pour avoir de manière frontale attaqué le statut réservé jusque-là à la femme dans la société patriarcale algérienne, La Répudiation (1969), révèle à la lecture attentive des traces d'écriture poétique, en particulier dans les descriptions réservées à la ville d'Alger, et dans les toutes dernières pages les attaques contre le système politique militaro-policier qui prend naissance dans l'Algérie indépendante. Avec ce premier roman-essai, Boudjedra rompt le diktat de l'écriture jdanovienne au service du pouvoir et de la révolution, écriture à laquelle ne cessaient d'appeler les idéologues du parti unique et de l'Etat dictatorial d'alors, qui ne furent écoutés, hélas et peut-être fort heureusement aussi, que par quelques médiocres et versatiles universitaires en mal de parrainage et férus de « vérités » absolues plus que douteuses.

Cette littérature au vitriol allait bien vite laisser la place à une autre écriture plus tourmentée sur le plan subjectif et personnel, mais qui sera modulée par des créations esthétiques moins impliquées dans les tragédies historiques ou les drames passionnels personnels. En 1972, Boudjedra écrit son second roman, L'Insolation, qui prend place entre un essai journalistique, La Vie quotidienne en Algérie (1971) et Naissance du cinéma algérien (1971). Cette même année 1972, un essai politique romancé sera consacré à la Palestine sous le titre, Journal palestinien. Toujours sur les traces de Kateb mais avec beaucoup de subtilité et d'indépendance, Boudjedra saisit l'opportunité de la sortie sur les planches de théâtre de la fameuse pièce de Kateb Yacine, Mohamed prends ta valise, pour consacrer lui aussi à l'émigration son fameux roman, Topographie idéale pour une agression caractérisée (1975).

On ne peut s'empêcher de relever les thématiques partagées avec Kateb Yacine (la femme, rémigration, l'histoire nationale, l'héritage ancien civilisationnel aussi bien que barbare).

En 1977, Boudjedra se libère totalement de l'emprise indirecte mais combien réelle de Kateb Yacine. Il entame un processus cathartique d'une écriture classique revisitée et remodelée à la lumière des apports modernistes et modernitaires d'écrivains révolutionnaires comme Bertholt Brecht. L'Escargot entêté est une relecture recomposée de deux oeuvres grandioses du grand écrivain russe du XIXe, Nicolas Gogol, Le manteau et Le journal d'un fou.

Entre 1979 et 1982, Boudjedra va produire une série d'oeuvres romanesques. Changeant totalement de cap, Boudjedra rompt avec la veine d'influence européenne et slave, se détourne de l'influence nationale pour se réaliser pleinement et en toute autonomie, et expérimente des adaptations plus ou moins hasardeuses, en tout cas originales. Les 1001 années de nostalgie est un retour sur la formation classique de Boudjedra qui fait une tentative de fonctionnaliser sa connaissance du patrimoine arabo-musulman classique. Si le titre de l'oeuvre rappelle le fameux et célèbre conte oriental — certains critiques moins connaisseurs du patrimoine parleront plutôt d'un intertexte avec le romancier latino-américain Gabriel Garcia Marquez, non sans une perfide allusion à un hypothétique plagiat en raison d'une grande proximité entre les textes des deux auteurs. Ce roman annonce la qualité supérieure qui donnera à Boudjedra le cachet de l'originalité assurée de son écriture et de sa création romanesque.

C'est à cette période que l'auteur subit les plus virulentes attaques en tant qu'écrivain francophone et qu'il finira par céder à la vindicte médiocratico-burcaucratique des vigiles linguisticides. Il écrira ses romans à partir de la langue nationale, romans du reste qui n'auront pas le succès de ses écrits francophones, ou à tout le moins n'auront pas la même réception, qualitative autant que quantitative.

De cette fin de période datent deux romans, Le Vainqueur de coupe (1981) et Le Démantèlement (1982), dernière oeuvre écrite directement en français. Boudjedra y revient sur l'histoire du mouvement national algérien et sur la lutte de libération nationale. Il raconte l'histoire d'un militant partisan qui a abattu un collaborateur à Paris pendant un match de football. Les feux de la rampe sont pour une fois lancés sur le militant qui exécute un traître et non sur la victime d'un meurtre. L'histoire de la révolution en est grandie et sanctifiée. Mais cela ne conduit pas à l'aliénation du silence complice sur les luttes intestines et sur les meurtres dans les propres rangs des maquisards. L'année suivante, en 1982, Boudjedra écrit Le Démantèlement pour faire éclater certaines vérités occultées sur les assassinats de militants communistes par des militants nationalistes durant la guerre nationale d'indépendance. C'est une histoire controversée que fait éclater le roman et qui vient à point nommé pour dire l'incongruité des clivages fallacieux distillés depuis la décennie précédente entre officiers de l'ALN, les paysans maquisards et les officiers de l'ALN déserteurs de l'armée française et qui sont affublés du titre infamant de « parti de la France ».

Si Kateb Yacine a travaillé à désaliéner l'histoire nationale algérienne et à l'émanciper dans un premier temps contre le projet affabulateur et mythificateur des « historiens du gouvernement général » et en même temps à corriger le projet mystificateur des historiens du mouvement nationaliste, c'était pour redonner à l'histoire toute sa dimension de culture de la mémoire et de la marche en avant de toute société. Sur un plan strictement esthétique, Kateb déconstruisait l'idéologie mythifiante et mystificatrice d'Albert Camus qui a tenté d'imposer de l'Algérie une image d'un pays sans histoire, un pays de mythe se nourrissant de la contemplation, de la beauté des choses, de la solarité bienfaisante et de la misère qui dit la grandeur de la souffrance. La littérature katébienne a servi à l'histoire nationale à émerger du magma des mythes et du tuf des légendes.

Pour Rachid Boudjedra, l'histoire nationale doit être départie de tous les mythes aussi séduisants qu'ils puissent être et débarrassée de toutes les légendes aussi envoûtantes qu'elles prétendent le rester. L'histoire n'est pas une épopée d'héroïsme et de grandeur. Elle est aussi une épreuve, une bien dure épreuve qui dévoile les hommes et révèle sans complaisance leurs petitesses mesquines.

Le démantèlement (1982) est véritablement le dernier roman de facture franchement francophone de Rachid Boudjedra, avant son changement de perspective thématique et de pratique linguistique. Dans ce roman, qui revient, encore une fois, sur le thème de la guerre de libération nationale et de ses avatars, Boudjedra se livre non sans un certain entêtement au bilan sans complaisance de la guerre nationale de libération. L'histoire romancée est celle d'un ancien moudjahid, Tahar El Ghomri, militant communiste nationaliste.

Ce dernier vit retiré dans une bicoque comme pour mieux méditer sa déconvenue et ruminer ses désillusions à propos d'une libération qui ne s'est pas réalisée comme il l'espérait, lui et ses compagnons disparus, trahis, éliminés, voire exécutés par leurs propres frères de combat. Face à cet homme reclus, désabusé, méfiant, une femme jeune et dépitée, résolue et tenace, se dresse fascinante de courage et volontaire d'exigence de vérité, une jeune femme de vingt cinq ans, Selma, qui pour avoir osé franchir le seuil de cette bicoque se retrouve bouleversée au point que sa vie a pris un tournant décisif et radical. La jeune femme, encore une femme, va demander des comptes à ce vieux militant désabusé, des comptes sur son passé. Cela va le forcer, lui le vieux baroudeur, à lire et à relire ce passé de gloire et de courage à la lumière d'un présent d'oppression, d'aliénation et de lâcheté, en un mot, un présent qui dit tout le désenchantement et l'absurdité d'un passé glorieux et prometteur. Mais c'est surtout l'avenir certain et problématique qui le hante.

Tahar El Ghomri, à cette occasion, dresse l'échafaud pour les intellectuels et les écrivains qui, à ses yeux, ont failli à leur mission historique. Lui, Tahar El Ghomri, dispose de manuscrits qui témoignent de l'histoire réelle, vécue et reniée, voire ignorée et combattue par le système qui s'est mis en place à la faveur de l'indépendance formelle du pays, hypothéquant jusqu'au sens du sacrifice de ceux qui sont morts pour la libération et l'émancipation. Mais Tahar El Ghomri n'est pas un nostalgique du passé glorieux. Il appréhende l'avenir incertain et dévoyé, voire corrompu, fort de cette leçon d'un passé confisqué et dénaturé, et d'un présent pesant et fort inquiet d'un avenir qu'il sait hypothéqué et compromis.

Le démantèlement se présente comme à l'antipode de Nedjma. Nedjma est un roman de la construction d'une solidarité et d'une unité des opprimés face à l'ordre colonial. C'est le roman d'une histoire en marche, d'un avenir en perspective, d'une volonté de réalisation individuelle autant que collective.

Le Démantèlement se retrouve donc être, dans cette perspective, un roman de la déconstruction symbolique et idéologique. Boudjedra rompt avec Kateb. L'histoire n'a pas débouché sur une émancipation mais sur une aliénation, donnant raison au jugement incisif de Camus sur l'indigence idéologique extrême du mouvement national algérien pourtant fort courageux et volontariste. Le mythe fondateur est par conséquent supérieur à l'histoire cruelle et implacable. Mais Boudjedra n'est pas l'homme des mythologies. Son sens aigu de l'histoire lui permet de se distinguer des écrivains qui recourent aux mythes pour palier les insuffisances de l'histoire. Il s'accroche au réel et tente de débusquer le mouvement inéluctable de l'histoire, celle que les hommes font et non pas celle qui fait les hommes. Car, pour Boudjedra, l'homme ne saurait être ce qu'il prétend être que s'il se rend maître de son devenir, de sa destinée. L'homme, c'est aussi celui qui sait réfléchir à ses échecs, à les méditer, à les historiciser. mais, surtout, à les transmettre pour que la mémoire collective fasse son travail de collecte et de tri. L'écriture de Boudjedra réalise enfin ce « nous » dont Kateb parlait dès les années 1950 et dont il ne verra pas le jour, car la société algérienne ne s'est pas encore émancipée de ses tabous, de ses inhibitions, de ses névroses.

Lakhder Maougal Universitaire et écrivain

La Nouvelle Republique N1761 mardi 25 novembre 2003




fr.wikipedia.org - Andreï Jdanov
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