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mercredi 8 février 2012

Le troisieme langage par Jeanne Delhomme


JEANNE DELHOMME


LE TROISIÈME LANGAGE

Dieu est mort et la métaphysique : une vérité, qui est le tout, a d'avance compris dans son entreprise et la philosophie future et ses prolégomènes ; le successeur est récupéré par la fin qui est le commencement, l'inachevé est intégré au commencement qui est la fin, le contingent appartenant, en-soi et pour-nous, sinon pour-soi, à la représentation est éternellement accompli en nécessité ; l'ignorance logique accrédite seule les possibles du futur, les hasards du cours du monde, les ruptures du devenir, les intuitions imprévisibles du génie : tout est fait et tout est dit. L'histoire et le temps, épreuves de l'esprit qui se parcourt soi-même et se parcourt pour soi dans l'immédiateté de sa substance pour revenir à soi comme sujet, récupèrent dans le concept l'extension et la profondeur de l'être-là ; la conscience philosophique, figurée dans la négativité qui oppose l'en-soi au pour-soi phénoménologiquement itinérants, se rejoint dans l'égalité du savoir : « cette substance, qui est l'esprit, est le devenir de l'esprit pour atteindre ce qu'il est en soi, et c'est seulement comme ce devenir se réfléchissant en soi-même qu'il est en soi en vérité l'esprit ». 1

Moi=Moi : en cette unique proposition, toutes les autres sont intelligibles, comprises dans l'universalité du Moi et dans l'essence substantielle du prédicat ; identique à la vérité du sujet dans la certitude, à la certitude de l'objet dans la vérité, le langage est un parce qu'il n'y a qu'un seul langage. L'apprendre, c'est le connaître comme présupposé nécessaire et comme condition de lui-même, le connaître c'est repousser indéfiniment dans un avant toujours avant le passé de la certitude sensible, se réclamer de la chose perçue en invoquant l'immédiat, se tenir à distance en évoquant la coïncidence : l'expérience n'est pas faite dans la chose de cette chose-ci, dans le moi de ce moi-ci, dans l'arbre ou dans la maison de cet arbre ou de cette maison mais dans les mots chose, moi, arbre, maison, dans les mots temps et espace puisqu'attendre la tombée de la nuit pour que se nie le maintenant du jour, regarder l'arbre pour que se nie ici de la maison est encore manière de parler ; ici, maintenant, ce moi-ci, cette chose-ci sont Ici, Maintenant Moi, Chose universels, Espace, Temps, Sujet, Objet de l'entendement, non de la perception, intérieur de la vie refoulant le calme règne des lois, milieu des consciences de soi que hante le désir de l'Autre, Nous qui est un Moi, Moi qui est un Nous, peuple des esprits qui est l'Esprit d'un peuple ; la figure répond à la figure comme même figure pour s'épuiser et disparaître dans une autre figure, le mot fait écho au mot pour qui sait que si la chose n'est pas un mot, le mot est la chose. Quels que soient les apports apparents de la représentation, les richesses illusoires de l'intuition empirique, il n'est rien qui ne soit, propriété de la substance, intérieur au langage.

Plénitude des moments de l'expérience, qui sont vides, schématisme des étapes de son processus, qui sont sans mémoire, dans un dire toujours même et pourtant sans redites, dans un développement qui est un dépliement, le langage identifie les catégories à la catégorie en reconnaissant le contenu comme sien, le contenu à la forme par compréhension de la forme dans le contenu et s'étend sur place dans l'égalité du Moi « qui n'a pas à se retenir fixement dans la forme de la conscience de soi vis-à-vis de la forme de la substantialité et de l'objectivité, comme s'il éprouvait de l'angoisse devant son aliénation ; la force de l'esprit consiste plutôt à conserver son égalité avec soi-même dans son aliénation, et, comme ce qui est en-soi et pour-soi à poser aussi bien Y être-pour-soi ; — le Moi n'est pas non plus un tertium quid qui rejette les différences dans l'abîme de l'absolu et dans cet abîme énonce leur égalité ; mais le savoir consiste plutôt dans cette inactivité apparente qui considère seulement comment ce qui est différent se meut en lui-même et retourne dans son unité. » 2

La Science n'est pas un terme, un but, un résultat ; le concept n'exprime pas plus qu'il ne synthétise la représentation, la Logique ne conclut pas la Phénoménologie ; comme les figures, les transitions, phénoménales, ne se comprennent qu'au sein du Savoir absolu où sont absents les harmonies et les conflits de la conscience ; le logique est vécu dans la représentation, pensé dans les mots que véhicule l'entendement, compris dans la méthode spontanée et naturelle qui imprègne de sens les contenus affectifs, perceptifs, volontaires. Sans doute l'impression immédiate est-elle forte de l'autonomie des émotions, des impulsions, des instincts, de l'indépendance de l'objet comme critère de conformité ; sans doute aussi l'apparence transcendantale, par isolement de la forme, répudie-t-elle le contenu dans la vide abstraction de la chose en soi, mais « ce qui à la réflexion ordinaire et immédiate, apparaît comme un contenu dépourvu de forme, en réalité, loin de manquer de forme, de détermination en soi (car alors il équivaudrait au vide, à l'abstraction de la chose en soi) porte plutôt sa forme en lui-même ; c'est seulement grâce à elle qu'il est un contenu vivant et animé, c'est la forme qui a pris l'apparence d'un contenu, ainsi que l'apparence d'une chose extérieure à cette apparence ». 3

Universel comme Genre — non pas le genre abstrait qui se décompose et se recompose selon la hiérarchie de l'inclusion formelle et de l'extension quantitative, mais le genre vivant qui se construit dans la négation réciproque de V être-pour-soi et de Y être-autre le langage est Y expérience que la logique conduit à la conscience de soi en réfléchissant le mouvement des objets, non comme objets mais comme concepts.

Le langage est aussi une série d'énonciations, de jugements, d'affirmations, de négations grâce auxquels sa matière « subjective » se transmet « objectivement », par lesquels sa structure objective s'interprète « subjectivement » : le discours, instrument de communication, terme moyen entre le Moi et la Chose, déroule leurs implications et leurs relations.

Représentative ou formelle ( celle-ci, subordonnée au va et vient des images, est aussi représentative ) la proposition commune est positionnelle, déployant autour d'elle le milieu où se distinguent et se rapprochent le sujet qui parle, le sujet dont il parle, son attribut et cette propriété secrète : être exprimé ; le moi, vide et vain, de l'a priori de sa retraite distribue caractères et liaisons logiques ; positif et négatif s'ajoutent à la proposition sans en modifier le sens, les définitions de la chose lui sont extrinsèques et l'identité, conçue comme tautologie, l'unité comme homogénéité, déterminent un langage nominal qui s'explicite en jugements analytiques.

Transcendental de lui-même, le langage engendre l'adéquation d'un terme à l'autre, du Je pense au Je pense et à ses catégories ; quels que soient ses jugements mathématiques, physiques, métaphysiques, il est en lui-même analytique : le même acte se répétant dans la diversité et la multiplicité du synthétisé, celui-ci, connaissable sans être pensé, reçoit toujours la même forme sous les différentes manifestations de la spontanéité de l'entendement. Ainsi, l'expérience et la conscience, le monde et la science sont-ils déjà faits dans l'unité de leurs principes et de leurs catégories, déjà dits dans la constitution qui les renvoie à la forme de toute pensée ; aussi l'adjonction du sensible, empirique ou pur, ne transforme-t-elle pas intrinsèquement le rapport analytique qui lie le langage à l'identité de ses propositions et condamne-t-elle le principe de toute liaison à ne subsumer que soi : la synthèse, ne résultant pas du synthétique mais du synthétisable venu d'ailleurs, le synthétisé se disjoint du synthétisant et l'unité vide de la conformité référentielle aboutit à l'antinomie, intérieure à l'objet, du connu et du pensé, à l'opposition intérieure au sujet, du pensé et du pensant. La possibilité de la science de la nature et des mathématiques, l'impossibilité de la métaphysique témoignent de la même impossibilité du langage à parler et à se parler, faute de la médiation qui l'arracherait à la position, de la négativité qui ébranlerait sa puissance affirmative, de l'altérité qui le rapprochant et le séparant de lui-même le métamorphoserait en Dire.

Dire, c'est dire la chose dite comme chose de telle sorte qu'entre le dire, la chose dite, la chose dite comme chose, l'altérité ne soit pas extériorité, la négativité accident, le contenu terme d'une déduction transcendantale, le sujet visée d'une certitude sensible inconditionnelle ; l'autre pur qui viendrait à la chose du dehors, attribut étranger et nom différent composerait avec elle l'ensemble numérique de deux choses sans nom ; l'autre qui lui serait identique la nommerait du nom de rien ou du nom d'un nom 4 ; juger sans concept, pour la satisfaction de conclure — postulat de la proposition prédicative — se situe parallèlement au contenu pour mieux, après coup, se substituer à lui ; ou un langage-chose juxtaposé, ou une chose-langage indicible, et le dire se perd soit dans l'argumentation soit dans la coïncidence extatique : le contenu est chose pensée ou il n'est rien, dire implique un être-dit sinon rien n'est dit.

Le langage n'est pas plus mot qu'il n'est chose, il n'est pas plus autre qu'il n'est même, en repos qu'il n'est en mouvement, impliquant essentiellement qu'ayant pensé ce que je pense je le pense comme ne l'ayant pas pensé, qu'étant dit ce que je dis, je le dis comme n'étant pas dit ; ainsi le Même est-il Autre par la négativité du penser dans l'avoir-pensé, l'Autre est-il Même par l'identité de l'avoir-pensé et du penser.

Posé ou posant, positionnel d'objet ou positionnel de soi, le sujet s'évanouit comme centre du champ transcendantal de l'expérience et de son expérience, de l'ensemble des représentations, de la totalité des objets et des sujets ; détermination simple, le contenu, ne résultant pas d'un apport étranger, est aussi intérieur et aussi extérieur au concept que le sujet l'est à lui-même, la proposition, médiatisée par la négativité, revient à soi où elle trouve l'être sans avoir à le chercher dans un irréel prédicat ou dans une impossible rencontre ; sans doute toute singularité est-elle soumise à la séparation perceptive de l'essence et de l'existence ; sans doute faut-il distinguer phénoménalement l'absence de pièces de monnaie dans ma poche et leur contact effectif quand mes doigts les y trouvent : mais c'est la condition du représenté, isolé par l'appréhension sensible, solidaire de son contexte empirique et cependant séparé de lui par déplacement ou par substitution, d'apparaître et de s'apparaître dans la double servitude de la contingence initiale et de la détermination antécédente, dans la double incertitude de l'effet conséquent et du résultat final ; « toutes les fois qu'il s'agit d'un contenu, où l'on sous-entend un être-là défini, ce contenu, cet être-là, du fait même de leur caractère défini, présentent des rapports multiples avec d'autres contenus et d'autres êtres-là. Pour un contenu défini il n'est pas du tout indifférent que tel ou tel autre contenu soit ou ne soit pas : car c'est grâce à ses rapports avec celui-ci qu'il est essentiellement ce qu'il est » 5 ; pour le tout, qui n'a rien en dehors de lui, qui n'entre comme terme ni dans une relation ni dans une comparaison, qui rassemble et neutralise les parties qu'il s'ajoute quantitativement et qualitativement, l'être et le néant étant une seule et même chose, aucune réalité ne lui est transcendante, aucune causalité ne le subordonne à l'Existant absolu, infini, parfait, aucune disparition ne l'amoindrit ; sa réflexion est de l'unique sujet dont l'attribut est aussi la substance : Dieu est l'Etre.

Le Langage spéculatif est langage du Sujet universel qui parce qu'il l'a pensé dit le contenu non seulement comme souvenir de son expérience et de son histoire mais aussi comme concept, il ne se l'attribue que pour mieux inclure le savoir qu'il a de lui-même dans la projection objective au savoir qu'il a de soi dans la réminiscence réflexive et pour mieux affirmer son identité avec son prédicat ; « le sujet qui remplit son contenu cesse d'aller au-delà de lui et ne peut plus avoir encore d'autres prédicats ou d'autres accidents. Inversement la dispersion du contenu est enchaînée au Soi ; le contenu n'est pas l'universel, qui, libre du sujet, conviendrait à plusieurs autres. En fait le contenu n'est plus ainsi le prédicat du sujet, mais il est la substance, il est l'essence et le concept de ce dont on parle ».6

Tout langage est commun, mais dans le langage commun l'autre comme Soi du Savoir et seul Sujet renverse la proposition prédicative en proposition spéculative dont le devenir et la réciprocité renvoient l'attribut au sujet et celui-ci à l'Absolu : le Soi du Savoir qui est le Soi du langage est aussi Savoir du Soi et Philosophie, différence interne et altérité ; cette « façon particulière de penser, une façon par laquelle la pensée devient un connaître et un connaître compréhensif, cette façon de penser se différencie du mode de penser qui se manifeste dans l'homme ou qui produit même l'humanité de l'homme, bien qu'elle soit identique à ce mode et qu'en-soi, il n'y ait qu'un seul mode de penser. La différence provient de ce que le contenu humain de la conscience, qui se fonde sur la pensée, ne se présente pas tout d'abord sous forme de pensée, mais comme sentiment, intuition, représentation, — formes que l'on doit distinguer de la pensée comme forme » 7 ; qu'en-soi il n'y ait qu'un seul langage et que le langage soit un n'élimine pas plus la spécificité du penser et du parler logiques, qui ne sont pas du contenu mais de la forme comme contenu, que du penser et du parler philosophiques qui ne sont pas de la forme comme contenu mais de la forme comme forme.

Le Savoir a toujours commencé et le commencement, qui n'est pas commencement du savoir, est dans le savoir, médiatisé par sa recherche et par sa téléologie, contenu et moment de ce que, dans l'ordre de la succession, il précède : ainsi la médiation ne se produit-elle pas à partir d'une détermination fixe, tenue pour simple par l'entendement, à partir d'un concept donné, tenu pour définitif par la raison auxquels s'appliquerait une négation indifférente mais se meut-elle dans la détermination et dans le concept qu'elle déboute de la simplicité de la position ; ainsi la démarche initiale de la philosophie est-elle ce savoir de soi de la médiation, médiatisé comme savoir et comme médiation parce que le médiat n'est pas le premier immédiat ; pour nous, libérés de l'aliénation phénoménale, le savoir est résolu, pour nous, le penser et le langage philosophiques impliquent la conversion conceptuelle, Savoir du Soi du langage et intelligence du Savoir de Soi qui, des catégories entraînées dans le devenir des pures essentialités conduit le concept à la vérité du concept philosophique, labeur et patience du concept de la philosophie.

Métaphysique ou Logique ? Logique ou Philosophie ? Philosophie ou Vocabulaire ésotérique ? Les prétentions de la métaphysique sont abolies, connue la vanité de ses extrapolations, intégrés les intuitionnismes subjectifs qui fuient la rigueur de l'Idée, dépassées les conclusions de l'Analytique et de la Dialectique transcendantales dans l'actualité de la preuve ontologique : la Vérité est le tout, la Substance est Sujet, l'Effectif est l'Universel. Le logique est aussi naturel à l'esprit qu'essentiel à la philosophie, le concept n'est pas l'aventure de la représentation, la Science pure ne remplace pas — édifiante finalité — les égarements du savoir phénoménal. Logique, Concept, Science s'expliquent dans l'itinéraire de la conscience qu'ils conduisent de la fin au commencement, dans le jugement prédicatif où se dissimulent le Soi, l'Essence, la Substance, dans le discours que meut l'Idée ; immédiat-médiat qui se conquiert sur soi dans une spontanéité nouvelle qui est une nouvelle nécessité, temps intelligible de l'intelligible sans résidu empirique, le concept, devenir de soi et devenir pour soi effectue, de l'intérieur de la substance, de l'extérieur de la manifestation, de l'auto-réflexion du négatif, le langage de l'altérité du langage qui est toute la philosophie et le tout de la philosophie : la Logique.

De cette distance dans l'unité surgit cependant une dernière altérité, de l'histoire et de la logique, dans l'histoire et la logique : langage premier qui épouse les articulations de la représentation et s'exprime dans l'Universel, deuxième langage qui dit l'Universel, en lui-même et pour lui-même, la philosophie accomplit aussi dans la particularité de son histoire un langage différent, troisième et dernier langage qui mesure les deux autres de la hauteur de ses concepts parce qu'ils ont été conçus comme concepts en marge du temps et du langage communs : présente au processus et témoin de son immobilité, la conscience philosophique comme logique du concept dans le concept logique et dans le concept de la logique est aussi le Soi dont la substance n'est pas Nature, n'est pas Esprit mais un sien langage dans lequel elle se réfléchit sous la forme de l'Idée déjà pensée-à-penser, suprême négativité qui introduit le philosophique comme contenu de lui-même, le concept philosophique comme concept philosophique de soi, la philosophie comme philosophie du concept philosophique.

Sans doute la philosophie appartient-elle à la totalité où se rejoignent et se rassemblent dans leur élément les étapes de toute expérience et de tout savoir, sans doute n'est-elle pas une histoire dissidente et ne jouit-elle d'aucun privilège relativement aux autres aspects de la culture, sans doute enfin est-elle du Savoir la concentration en et pour-soi mais dans le résultat de ses médiations apparaît bientôt la distance d'une médiation qui se médiatise sans référence même rétrospective à l'immédiat, d'une pensée et d'un langage indépendants qui se pensent, se parlent en eux-mêmes, pour eux-mêmes selon une triple dimension : de l'esprit du temps dans le concept de ce temps, du temps de l'esprit dans le concept philosophique, du temps de la philosophie comme concept de la philosophie ; la première relève de la triplicité conscience, conscience de soi, conscience philosophique du savoir de soi de la conscience : en elle se déploient les moments de la réflexion par lesquels l'Esprit devient Sujet universel et Sujet philosophant ; la deuxième est du concept comme sujet philosophique, la troisième de la philosophie comme sujet absolu d'elle-même ; ainsi trois mouvements se dessinent-ils, de la philosophie Esprit du monde et continuité de l'histoire. Esprit du langage et contemporanéité de la philosophie de l'histoire du concept, Esprit de son langage et omniprésence de la philosophie à l'histoire conceptuelle de la philosophie.

L'Un est Un : la première Hypothèse du Parménide annonce l'aventure du concept avec lui-même, avec l'histoire dans l'histoire, avec son Idée ; point de départ qui eût beaucoup de précédents, commencement — commencé, l'Un, depuis son immédiateté découvre son égalité et son unité dans son opposition au multiple et l'opposition du multiple, idéales et réelles à la fois : idéales elles engendrent le concept philosophique de l'Unité de l'Un et la philosophie de ce concept qui conceptualise l'Un, réelles elles expriment l'étrange découverte de la quantité, la nécessité de l'assimiler en fait et en idée, par le travail, la moralité, la culture, les institutions qui l'intériorisent, les savoirs constitués qui la réduisent à ses propriétés géométriques, les systèmes philosophiques où l'acte comme principe de la représentation, l'intuition comme agent des cosmologies, le concept comme unité de la forme et du contenu la dialectisent ; mais — dernière aventure, l'aventure hégélienne — concept philosophique devenu, l'Un ne va plus dans le monde pour participer au multiple, la pensée ne cherche pas plus à résorber l'étendue qu'à se réconcilier avec elle dans une quelconque expérience : Un, Etendue, Pensée, Un qui est, Un qui n'est pas se composent en concepts philosophiques de l'Un, de la Pensée, de l'Etendue pour être enfin l'Un, L'Etendue, la Pensée dont parle le philosophe pour refaire leur genèse à l'intérieur de la philosophie.

Un tel cheminement, abstraitement décrit, signifie indivisiblement le cours du monde, conflit de la conscience et de l'extériorité, de la subjectivité et du Sujet, la succession historique à travers laquelle l'homme s'approprie la nature et lui-même par son activité, la reprise des concepts par la réflexion, leur Savoir comme philosophiques dans la dernière philosophie qui les produit effectivement à partir d'eux-mêmes ; l'esprit du monde n'est plus en cause qui s'aliène et se retrouve dans la pensée mais celle-ci seule qui effectue ce que Platon et Descartes, Spinoza et Leibniz, Fichte et Schelling n'avaient qu'immédiatement conçu : la Pensée et l'Etendue, la Substance et le Sujet, le Positif et le Négatif. Le Soi absolu trouve dans la philosophie le prédicat essentiel et substantiel de sa conversion et de son identité spéculatives, Moi=Moi proclame l'unité définitive du particulier et de l'universel, du philosophe et de la philosophie, un langage se détache où disparaissent l'illusion de la représentation, la certitude aveugle de l'intuition, l'insoutenable prétention du bon sens, un langage s'apprend en apprenant les concepts philosophiques dans leur être-là, un langage enfin se fait qui sait comment faire, comme philosophique, le langage philosophique : de son immédiateté philosophique et pour la devenir le concept implique une philosophie où l'Idée qui fut son expérience et son savoir relève du savoir immanent aux catégories phénoménologiques réfléchi dans le Savoir absolu, du savoir du devenir autonome des essences, du savoir de celles-ci comme effectivité philosophique : dans le premier cas l'histoire est le concept philosophique de sa dialectique, dans le deuxième la philosophie est le concept des concepts de l'histoire de la philosophie, dans le troisième la philosophie est concept d'elle-même dans l'histoire de son concept comme Soi philosophique absolu.

L'enseignement de Hegel est donc plurivoque et équivoque puisque, dispensant l'histoire comme philosophie, il dispense aussi la philosophie comme logique et comme philosophie ; en tout concept s'engendre l'unité de l'existentiel et du logique, de celui-ci et du philosophique, de ce dernier et de la philosophie ; l'histoire forge les concepts et le concept de tous les concepts mais la philosophie, du phénoménal au spéculatif, est le concept de l'histoire ; en Hegel, l'histoire de la philosophie est devenue la tâche de la philosophie mais celle-ci, dans et par son histoire, est concept de la manière d'être du concept philosophique ; au-delà de la Logique, Hegel a fait le bilan du langage philosophique comme travail de la philosophie, ce qui exige de penser non au deuxième mais au troisième degré, dans et par la médiation absolue, sans immédiat.

Après Hegel ? Il n'y a pas de « après Hegel » si l'on entend par là la surprenante apparition d'une nouvelle figure de la philosophie qui serait une nouvelle philosophie des figures de la philosophie ; cette figure nouvelle est une des figures déjà comprise dans l'auto-effectuation du concept philosophique mais, au sein du Savoir, « au sein de son immédiateté l'esprit doit recommencer depuis le début aussi naïvement, extraire de cette figure sa propre grandeur comme si tout ce qui le précède était perdu pour lui, et comme s'il n'avait rien appris de l'expérience des esprits précédents, mais la recollection du souvenir les a conservés ; elle est l'intérieur et la forme, en fait plus élevée, de la substance. Si donc cet esprit recommence depuis le début sa culture en paraissant partir seulement de soi, c'est cependant à un degré plus élevé qu'il commence » 8 ; le dernier mot n'est pas dit puisqu'il est aussi le premier mais parce que la philosophie sait ce qu'elle a dit et ce qu'elle dit, parce qu'elle sait aussi ce qu'est le troisième langage et comment dire philosophiquement ce qui philosophiquement fut dit sans compter sur la nouveauté du contenu ou la génialité de l'intuition son premier mot ne peut plus être premier.

Reste cependant que l'absolument Un est relatif et que la philosophie de Hegel fût-elle toute la philosophie, parce qu'elle serait seule à l'être et n'aurait par conséquent pas de mesure, deviendrait sa limite ; restent aussi, pour qui sait comment sont « faits » les concepts philosophiques et qui n'a plus qu'à les refaire ou un langage qui se prend comme catégorie de lui-même et met en oeuvre sa structure interne, ou, après la conquête du concept comme langage et du langage comme concept, à trouver un nouveau langage pour trouver un nouveau concept, langage de violence à l'égard du langage de la philosophie en général dont relève peut-être encore Hegel.

Reste aussi une double question : une philosophie « expérimentale », au sens où le cinéma est « expérimental », qui use son vocabulaire par exercice lucide de ses catégories (nous pensons aux Essais de Jacques Derrida dont la forme est à la fois forme et contenu d'elle-même) ne perd-elle pas dans cette combinatoire où elle est son seul partenaire, et le concept et son concept ? Un nouveau langage (la philosophie d'Emmanuel Levinas nous en apporte l'exemple et l'essence) ne doit-il pas, pour échapper au langage général de la philosophie en général, con¬sentir à la rupture de ses catégories, fussent-elles, comme elles le sont des catégories de rupture ?

Cette double question en implique une troisième : réfléchir le langage dans sa modalité n'est-ce pas, une fois de plus, recommencer ?

JEANNE DELHOMME

1 Hegel : La Phénoménologie de l'Esprit, trad. J. Hyppolite, Aubier 1944, II, p. 305.
2 id. p. 309.
3 Hegel, La Science de la Logique, trad. S. Jankélévitch, II, p. 21. Aubier 1947 (phrase reconstruite).
4 Platon : Le Sophiste, p. 244 c-d.
5 La Science de la Logique, 1, p. 77 (Lasson, 71).
6 Phénoménologie, Préface, Trad. J. Hyppolite, Aubier 1966.
7 Encyclopédie des Sciences philosophiques, § 2.
8 Phénoménologie, II, p. 312.



www.editionsducerf.fr - Jeanne Delhomme (Textes rassemblés par Monique Dixsaut )
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