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dimanche 26 février 2012

La Mouvance et la Pause - Regard sur la societe algerienne (essai) de Wadi Bouzar



CHAPITRE IV
UN VILLAGE ET LA GUERRE

Le tableau que les Anciens tracent de la situation actuelle est ponctué par l'emploi des adverbes « maintenant », « aujourd'hui ». Ceci contraste, bien sûr, avec leur discours sur le passé caractérisé essentiellement par l'emploi de l'adverbe « avant ». Pour eux, ainsi, il y a bien une rupture entre deux types de sociétés qui se traduit par une coupure dans le temps et qui provoque leur « méditation » (1).

Les Anciens « chargent » les deux catégories du temps comme les deux volets du tableau. C'est une vision en blanc et noir. Le discours arabe est souvent au passé présent.

I. - ÉPREUVES

Il s'agit maintenant de savoir comment se sont effectués les principaux changements qui ont mené à la situation présente.
« Il y avait de l'ordre. Les villages étaient bien. A partir de 1945, les choses ont changé. L'administration a fait une route », déclare un des sujets les plus âgés.

Cette nostalgie de l' « ordre », un certain « ordre », revient souvent. Les premiers changements apparaissaient à partir de 1945. La vision un peu idéalisée des Anciens recouvre la première moitié du siècle. Ces changements perçus dès 1945, il faut les mettre en relation avec le retour des combattants de la Seconde Guerre mondiale, avec les événements tragiques du Constantinois, avec le mouvement nationaliste dans son ensemble et les lire à travers ces différentes manifestations.

Le sujet relève quelques apports de l'administration coloniale tels la construction d'une route : « A partir de 1945, l'administration s'est davantage penchée sur la Kabylie. »

A partir de 1954, s'effectuent des changements décisifs. « La guerre de Libération a tout changé », disent les Anciens.
Tizi-Hibel, village de l'écrivain Mouloud Feraoun
Le village de Tizi-Hibel, comme tant d'autres de la région et du pays, souffrira pendant la guerre de Libération et y participera. Plusieurs habitants prendront le maquis. Le « gardien de l'intégrité » dit avoir été le premier « moussâbel » (2) de la commune des Beni Douala dont fait partie Tizi-Hibel. Puis, il avait été « vendu » et emprisonné.

Mouloud Feraoun témoignera dans son Journal, alors qu'il exerce quelque temps pendant la guerre à L'Arbaâ-Naïth-lraten, que les effets de cette guerre sont bien pires sur les villages : « Quel enfer, mon Dieu! La nuit on se terre, ni lumière, ni bruit, ni conversation. On vous casse la porte, on vous moleste, on vous emmène. (3). »

La Résistance s'implante progressivement dans le village. Les habitants doivent verser une cotisation, 1 500 francs par homme et par mois au F.L.N. Le père et le frère de M. Feraoun versent ainsi leurs cotisations. L'emprise du mouvement de résistance sur le village s'observe surtout à travers la repersonnalisation des consciences et cette repersonnalisation s'effectue par la religion. M. Feraoun commente : « Ainsi les gens de Tizi-Hibel qui étaient les plus mécréants de la terre, de nouveau retrouvent la foi, paient un muezzin et vont à la mosquée assidûment (4). »

Au milieu des années 1950, M. Feraoun évoque d'une façon trop excessive pour être dépourvue d'humour, la « mécréance » des gens de son village.

Les villageois peuvent être parfois considérés comme des « mécréants » sans « foi ni loi » par les maquisards. Ceux-ci s'en prennent surtout aux « naturalisés » et aux « baptisés ». Les maquisards se retrouvent la nuit dans la mosquée du village.

" Ce sont les « gros » d'abord qui reçoivent des lettres de menace et doivent « payer ». « Tout cela était vrai », commente M. Feraoun (5) pour qui son déplacement sur les lieux (6) confirme ce qu'il apprenait par ailleurs.

En 1955, des garde champêtres « indicateurs », un garde forestier, un cafetier maure sont tués par les maquisards. C'est à ce moment là qu'est décrété par le F.L.N. la grève du tabac et de l'alcool (7). La même année, dans le village tout proche de Taguemount Azouz, deux « indicateurs » sont exécutés par la Résistance.

Les maquisards ont un local dans le village voisin de Taourirt Moussa. Un ratissage y a lieu. Il y a des morts. Cinq jeunes gens sont arrêtés. Trois sont fusillés.

Quand les soldats français traversent Tizi-Hibel en camions, ils font des gestes « obscènes » aux villageois. Quand ils sont à pied, le village est désert (8).

Les maquisards s'introduisent dans le village désert grâce à des guetteurs qui font discrètement le vide devant eux. « Nous nous disions que c'étaient des " frères " et nous étions heureux de recevoir nos frères. Heureux et inquiets », écrit M. Feraoun (9). Un « voyou », S ... sert d'agent de liaison aux maquisards. Il sera tué par les troupes coloniales (10).

En avril 1956, l'armée coloniale opère un ratissage à Tizi-Hibel. A la gendarmerie de Beni Douala, un village proche, où est installée la S.A.S. (11), un jeune de Tizi-Hibel est « cuisiné ». Il donne des noms.
M. Feraoun dit qu'il l'a peut-être fait parce que sa famille voulait régler un « compte personnel » (12). Une rafle a lieu à Tizi-Hibel. Cependant, de nombreuses personnes ont le temps de fuir, dans la nature, à Alger, à Paris (13). Le village se vide presque entièrement de ses jeunes. Une trentaine d'habitants seront arrêtés et torturés. Les hommes n'osent plus dormir chez eux. On arrête et on torture sauvagement M. A ..., âgé de plus de cinquante ans, ancien tuberculeux, qui avait milité de 1945 à 1950 au parti communiste. Dix villageois sur trente ne parlent pas. Ils sont relâchés. Ceux qui ont parlé sont emprisonnés.
Exécution d'un indic par les membres du FLN (ORGANISATION TERRORISTE)
Un ivrogne est condamné par les maquisards à des amendes. Il se venge en devenant « indicateur ». Deux « indicateurs » de Tizi-Hibel seront pendus par les maquisards. L'un deux le sera au figuier qui est derrière la boulangerie du village (14).

Trois villages, Mechrek, Tigounesseft, Zaguermant sont rayés de la carte. « Trois villages ont été bombardés et incendiés », écrit M. Feraoun. « Les hommes ont été emmenés, les femmes et les enfants errent à travers les douars à la recherche d'un asile. » Il poursuit : « Les soldats ont semé la mort, la terreur, la désolation. Voilà trois villages vides, démolis, rayés de la carte, à Oradour ! » Comme précédemment dans son Journal, quand il évoquait les événements de Hongrie, l'écrivain insiste sur le désintérêt ou la partialité de l'opinion publique occidentale face aux événements d'Algérie. Ou celle-ci ne se sent pas concernée, ou si elle se sent concernée, le regard - à l'exception d'une minorité - qu'elle porte sur ces événements n'est pas le même que s'ils avaient lieu en Europe (de l'Ouest ou de l'Est) et que s'il s'agissait d'une population de la même confession. Les victimes musulmanes de cette guerre, extrêmement plus nombreuses que les victimes européennes, n'ont pas la même valeur (15).

La misère est devenue grande dans le village. La population souffre beaucoup. Quand la « djemaâ » se réunit et que vient un « visiteur » comme M. Feraoun qui n'habite plus le village (il exerce alors à « Fort-National » et ira ensuite à Alger), les gens ont beaucoup de choses à raconter. De la part de l'armée coloniale, c'est toujours le même processus. Des victimes, on dit qu'elles ont été abattues par les « rebelles ».

Sur dénonciation, des ratissages ont encore lieu à Tizi-Hibel, aux Benni-Yenni, à Tamarzit. Un ancien élève de M. Feraoun, maquisard, est pris les armes à la main à Taourirt Moussa. Des viols ont lieu non seulement dans le village des Ouadhias, mais à Tizi-Hibel même (16). Un important accrochage a lieu à Tizi-Hibel. Les combats durent une journée dans les champs (17). On torture à Taourirt Moussa (18).

A Tizi-Hibel, le beau-frère de M. Feraoun, âgé de 70 ans, membre de la djemaâ, est tué. Un lieutenant voulait l'obliger à constituer une municipalité. Il s'enfuit dans les champs avec d'autres vieux. Ils y sont abattus (19). Un autre beau-frère de M. Feraoun est arrêté. On lui fait transporter des morts puis on le tue. Il laisse une demi-douzaine d'orphelins (20). De façon générale, à Tizi-Hibel, l'armée oblige les villageois à enterrer les corps des maquisards de nuit (21).

C'est vers cette période que les forces coloniales noyautent les maquis par les « bleus » (22). C'est une des raisons qui expliquent les dénonciations.

II. - EXODE OU REPLI

L'exode a eu lieu surtout à partir d'un certain moment. On nous déclare lors de l'enquête : « Après l'opération " Jumelles ", la Kabylie s'est vidée. Les gens ont abandonné leurs terres, leurs maisons, préférant les bidonvilles et une vie plus misérable à Alger à une vie rurale où ils se suffiraient à eux-mêmes (23). » Certes, mais nous savons ce que fuyaient ces gens.

A mesure que la guerre s'installe, l'espace se vide. Vers 1956, M. Feraoun effectue le trajet Fort-National/Tizi-Ouzou et retour. Il aura fallu subir six contrôles en tout. Il écrit : « Les routes sont absolument désertes, les villages semblent morts (24). »
Les premières cellules terroristes du FLN
Quand il retourne à son village pour la mort de son père, c'est aussi le vide qu'il trouve. Partout, la guerre fait le vide, soit qu'il y ait exode réel et forcé, soit que la population s'enferme elle-même. La guerre, c'est aussi la fermeture. On attend. Le long hiver finira peut-être. La guerre, c'est aussi l'hibernation.
« Dans notre ascension vers le village », écrit M. Feraoun « nous avons vu la désolation semée par le feu dans les figueraies et les olivettes. Nous avons rencontré des femmes, uniquement des femmes, revenant des champs. Le village de Takrat était vide, les portes des maisons béantes. J'ai songé à ces villages abandonnés des Alpes dont parle Giono. Mais ici, c'est la force et non le progrès qui les a vidés (25). »

Les habitants hibernent malgré eux. C'est M. Dib qui, semble-t-il, a su restituer ce « climax » par une écriture a-réaliste dans son roman Qui se souvient de la mer mais il s'agit ici de la ville : « Lorsque, à un moment donné, la ville s'était enfouie dans les couches sédimentaires, beaucoup de gens en avaient profité pour se cacher ... (26). » Les habitants mènent une vie souterraine et ils sont hébétés « par une fantasmagorie hallucinante », pour reprendre l'expression de J. Déjeux (27). La surface de la ville est aux « autres ». Les forces de résistance sont souterraines.

Dans le village aussi, il existe un espace d'en haut d'où l'armée domine, surveille, contrôle. La population civile n'est plus qu'errante à la surface de son sol, comme ces mendiants des années 1940 dans la trilogie Algérie et M. Dib, comme ces errants de Qui se souvient de la mer.

Repli (ou fermeture), hiver (ou froid), espace (ou en bas), vide (ou exode) sont des termes et des notions qui nous permettent de caractériser et d'expliquer la situation des villageois.

III. - LE RÔLE DES FEMMES

Il est une lacune dans le discours des Anciens sur Tizi-Hibel que nous avons reconstitué, c'est le rôle des femmes pendant la guerre. Pour Tizi-Hibel, ce n'est pas le corpus de l'enquête qui nous informe essentiellement sur ce rôle mais le Journal de M. Feraoun. Aux Benni-Yenni, ce rôle, par contre, est bien davantage évoqué et de façon positive (28).
Djamila Bouhired Moudjahida (Terroriste - poseuse de bombes) du FLN
Les villageois des Benni-Yenni disent : « La dernière bataille a été gagnée par les femmes à partir de l'opération Jumelles, à partir de 1960 », à partir, donc, du moment où la région s'est le plus vidée de ses hommes.
Victimes des Bombes de Djamila Bouhired et ses soeurs Terroristes du FLN
Mais c'est aussi pendant la guerre en 1958 que M. Feraoun écrivait dans son Journal : « Le rôle des femmes est devenu très important. Elles portent les blessés, enterrent, collectent de l'argent, font le guet. L'armée coloniale commence alors à les arrêter, à les torturer (29). »

Les habitants des Benni-Yenni précisent : « Les hommes étaient ou maquisards ou en France ou en prison. Le relais était pris par les femmes qui alimentaient, cachaient, collectaient de l'argent. »
Néanmoins, ici aussi, il convient de remédier à une généralisation excessive et de distinguer la variété des situations et des personnes. Toutes les femmes n'ont pas été des « héroïnes » quoique beaucoup aient été courageuses et parfois plus que des hommes. Certaines ont fui les villages, les campagnes, la dure réalité de la guerre en milieu rural. Lors de l'enquête, nous recueillons le témoignage suivant d'un sujet (55 ans, Taourirt-Moussa) qui, dans l'Algérie d'aujourd'hui et du fait de ses fonctions (30) ne pouvait être suspecté de « parti pris » tant, par exemple, il militait pour l'instauration d'une saine mixité en milieu scolaire : « C'était l'occasion pour la femme d'échapper à des contraintes. Sa condition était dure : corvées d'eau, de bois. Elle marchait pieds nus. Outre les tâches domestiques lourdes, il y avait les travaux des champs. Les transplantés se contentaient d'une vie végétative. » Dans sa dernière phrase, le sujet fait allusion à l'exode vers la périphérie des grandes villes, et notamment d'Alger. Donc, ici, ces femmes se libèrent, pour une part au moins, davantage elles-mêmes plus qu'elles ne contribuent ou ne participent à la libération de la collectivité, dans le contexte de guerre s'entend. Ce sont déjà des comportements que l'on retrouve après l'indépendance et que nous avions relevés dès notre enquête sur le nomadisme dans les Hauts-Plateaux. On notera comment les individus préfèrent se retrouver dans une situation matérielle plus démunie (comme nous l'avons dit ils s'auto-alimentent mieux dans les villages) au fait de subir la guerre dans les campagnes, comment plus particulièrement ces femmes sacrifient cette auto-subsistance, relativement meilleure au besoin de se délivrer - et presque d'un coup - d'une part importante de tâches, de corvées domestiques séculaires.

IV. - LE CERCLE NOUVEAU

Le changement est si brusque qu'on peut en déduire que les intéressé (e) s ont trop attendu ou encore qu'ils n'attendaient que de ne plus attendre, lassés d'attendre l'attente même. A travers la guerre de Libération, la société algérienne brise inconsciemment un des constituants les plus fondamentaux de son soi colonisé, le cercle de l'attente.

Nous allons traduire cela graphiquement en désignant par SC la société constituée sous régime colonial qui coïncide avec le cercle de l'attente, par LB le cercle de la guerre de Libération, par NS et des pointillés le cercle de la nouvelle société.
La guerre de Libération agit ainsi sous forme d'ondes qui impulsent le mouvement social, lequel se propage sous forme de cercles concentriques « indéfinis ». Elle fait éclater le cercle de l'attente.

On peut tenter de préciser si le cercle de l'attente correspond à un « soi » global colonial ou déjà pré-colonial. C'est une évidence qu'il demeure une zone d'attente en tout groupe, en tout acteur social, en toute société, et en tout temps. Il est également évident, malgré les tableaux « idylliques » que brossent certains d'un âge d'or pré-colonial, que la société algérienne, comme les autres sociétés arabes, subissait les effets d'une longue décadence, amorcée au XIVe siècle, et que la sclérose avait envahi beaucoup de champs sociaux et de consciences individuelles.

Néanmoins, on rappellera que, d'une part, l'émir Abd el-Kader réimpulse un mouvement dans la société algérienne, que, d'autre part, cette société se fige encore plus sous régime colonial et d'autant que cela correspond à la logique de l'intérêt qui est celle de ce système. Donc, que la société algérienne colonisée, dépossédée et paupérisée, est, bien davantage encore, une société de l'attente forcée.

En conséquence, le cercle de l'attente correspond à un « soi » global de l'attente, déjà avant la conquête coloniale, mais, c'est un problème interne. On pourrait parler, par projection rétroactive, de clivages sociaux et de luttes sociales latentes ou non et de problème de constitution en entité nationale. Ce concept de nation s'introduit surtout par l'Europe. Les notions de califat, de royaume, de principauté, d'émirat, de région autonome (pour ne pas employer le terme plus « moderne » de république) s'inscrivent alors dans la conception générale et dans le cadre global de l' « umma », communauté islamique, société extra-globale d'un « soi » local.
Autrement dit, l'umma est constituée de « soi groupal » qui, sous forme d'empires, de royaumes, de principautés, de régions, débordent les uns sur les autres, du fait des vicissitudes momentanées de l'histoire, des « temps forts » et des « temps faibles » de chacun. Ceci alors même que, périodiquement, le mouvement des tribus bédouines et des tribus nomades vient déstructurer et restructurer, rééquilibre sous d'autres formes et pour un temps ce qui a été déséquilibré.

Ce n'est que plus tard que le concept de nation fait intrusion par le biais des agressions, des intrusions européennes, des contacts surtout mercantiles avec ces nations et sans doute surtout à partir du moment où Bonaparte débarque en Égypte. Nous savons que c'est alors que Mohamed Ali tente déjà une « Nahda », une Renaissance en Égypte (31).

Au Xe siècle, une dynastie d'origine maghrébine, les Fatimides, règne sur l’Égypte. A travers l'Histoire, au Maghreb et au Machrek, la mobilité des groupes est parfois incessante, en tout cas périodique. Les groupes, les régions, les dynasties, les royaumes ne connaissent alors de frontières que provisoires. En Algérie, pendant la période turque, naissent des structures étatiques. Plus tard, comme en Europe, le concept de nation contribue à figer les groupes en même temps qu'il les réunit, les oppose sous forme d'entités nationales en même temps qu'il s'impose. Ces groupes certes s'opposaient mais non en tant que nations.

En bref, le « soi » et le cercle de l'attente existent toujours. Mais ils sont exaspérés par la période coloniale, notamment en Algérie, pays le plus longtemps occupé. Le cercle se brise une première fois pendant une longue période lors de l'action de l'émir Abd el-Kader. Puis le cercle se referme, se rouvre périodiquement lors des révoltes, se rouvre complètement lors de la guerre d'Indépendance et, même pour toujours, quant à la perspective coloniale. Les structures se modifient et ce que les ethnologues avaient beau jeu de figer ainsi (32). Ce qui inclinerait à concevoir que dans les sociétés, il n'est de structures que dans l'astructurel. Les conquérants, les ethnologues, les pouvoirs politiques n'ont le plus souvent de cesse d'imposer des structures au flux des groupes et des personnes qui composent la vie sociale, d'endiguer ce flot prêt, toujours, à déborder les cadres, les limites, les catégories et les aliénations qu'on leur impose.

Parce qu'une société est a-structurelle avant d'être structurelle, on s'efforce d'autant de la structurer. Des zones échappent toujours à cette saisie théorique et à ses conséquences pratiques. Aussi, élucidons cet apparent paradoxe : la zone d'attente de la société algérienne est surtout structure sous le regard de l' « autre ». Certes, elle est également structure sous le regard de l' « entre-soi » quand il s'agit de donner à son semblable la même image de résistance que celle qu'on renvoie à l' « autre ».

Autrement dit, on se regarde, on se voit, on se lit, on s'apparaît à « soi », entre soi, de façon à ce qu'aucun « moi » dans le « soi » ne puisse transgresser l'image que l'on veut livrer à l' « autre ». Car, en réalité, il s'agit de l'image destinée à l' « autre », mais il y a une image de l' « entre-soi » qui est différente quand elle ne concerne pas l' « autre ».

Les groupes se font structures face à l' « autre ». Ils se déstructurent après l' « autre » et se restructurent sous une nouvelle forme. On rejoint là le flux de toute vie sociale, ce bouillonnement larvé, latent, étouffé, qui court et parcourt, sous-tend et alimente les sociétés. En 1954, c'est le mouvement qui reprend le dessus : tout, tous bougent, changent.

L'histoire sociale de l'Algérie coloniale est marquée par ces deux grands mouvements, peut se traduire et se représenter par ces deux cercles dont l'un se ferme, mais dont l'autre se brise.

L'impulsion décisive de la guerre d'indépendance joue pour une part essentielle à travers la loi du nombre. Il s'agit de considérer cette variable à l'échelle de la société globale et non, bien sûr, du seul fait villageois. Si le cercle de l'attente finit par se briser c'est aussi, contrairement à l'époque de l'émir Abd el-Kader, en raison du poids démographique. Entre ces deux moments, à un peu plus d'un siècle de distance, la population algérienne a pratiquement triplé.
Au nouveau cercle social qui se reforme à partir de la guerre, nous avons donné (déjà dans le schéma précédent) des contours flous parce que quelque chose d'autre se forme qui est encore indéfini, qui est un projet en acte. Ceci tant qu'on ne peut considérer un « projet final » concrétisé mais seulement des étapes du projet général toujours en acte.

Seule la commodité de l'analyse, ici et là, permet de refermer le cercle mais en fait, celui-ci reste ouvert comme il a été brisé. Une société qui est regagnée par le mouvement, par l'échange dynamique qui l'anime, ne peut être regardée de la même façon. Dans ce mouvement, la femme, qu'elle reste dans les villages ou qu'elle en parte, a joué un rôle important, parfois essentiel.

Le monument aux morts de Tizi-Hibel, face au château d'eau d'Agouni Arous sur la place du 21-Mai-1958 porte quarante noms de « chouhadâ », de martyrs. Le dernier nom est celui de Feraoun.

(1) Un cheikh emploie, sauf erreur, le mot de dialecte « ttawhid ». Le sujet parle « de ce que l'on voit de l'ancien temps à aujourd'hui ».
(2) Moussâbel (pluriel moussâbiline) : auxiliaire de l'armée; un moudjahid est un combattant de la foi. Un soldat, un djoundi ou un askâr. Un fidaï est un résistant urbain.
(3) M. FERAOUN, Journal, op. cit., p. 134.
(4) Ibid., p. 73.
(5) M. FERAOUN, Journal, op. cit., p. 43.
(6) Cf. supra, le Village d'en haut. Il n'était pas retourné dans son village depuis deux ans. Il y reste quinze jours.
(7) Les contrevenants pouvaient s'exposer à une sanction « physique ». Rappelons que l'émir Abd el-Kader interdisait la consommation du tabac lors de la lutte qu'il dirigea.
(8) M. FERAOUN, op. cit., p. 146.
(9) Ibid., p. 147.
Ali la pointe dans la Bataille d'Alger
(10) Le thème du « voyou » devenu résistant court à travers la réalité vécue de la guerre d'indépendance et les représentations littéraires et cinématographiques de cette réalité. On se rappellera du fameux « Ali la pointe » mort emmuré dans un immeuble de la Casbah d'Alger avec Hassiba ben Bouali et un jeune garçon (rôle important des enfants également dans cette guerre), immeuble que les parachutistes firent sauter. On trouve une relation de ce fait dans la Guerre d'Algérie d'Y. Courrière et dans le film la Bataille d'Alger réalisé par G. Pontecorvo. Le personnage du « voyou » apparaît encore dans le roman en langue nationale l'Az de Tahar Wattar.
(11) Le capitaine O ... la dirige. Les villageois de Tizi-Hibel se souviennent du personnage. Ils l'évoquent surtout à propos du conflit qu'un Père blanc eût avec lui.
Cf. infra, Pères blancs. Il fit l' « éloge » de M. Feraoun.
(12) M. FERAOUN, op. cit., p. 121.
(13) Nous avions parlé de cette relative aisance à sortir d'un village de montagne. Voir supra, Formes villageoises.
(14) M. FERAOUN, op. cit., p. 133-134.
(15) Jean-Pierre VITTORI, in Nous, les appelés d'Algérie, Stock, 1977, Annexe 13 (lettre du 19-11-1968 du ministre des Armées) cite des chiffres précis, soit 15 000 hommes de l'armée de terre tués, 583 de l'armée de l'air, 35 615 blessés au combat ou par attentat (3 armes); si l'on ajoute les accidents, les morts par maladie, suicide, noyade, les prisonniers ou disparus (1 000) on parvient, selon cet auteur et d'après ses sources, à un total de 65 985 victimes, « directes » et « indirectes », d'origine européenne.
(16) M. FERAOUN, op. cit., p. 209.
(17) Ibid., p. 240.
(18) Ibid., p. 249.
(19) M. FERAOUN, op. cit., p. 231-232.
(20) Ibid., p. 240.
(21) Ibid., p. 267.
(22) M. Feraoun mentionne seulement le fait. Y. COURRIERE en donne une version dans la Guerre d'Algérie.
Voir également A. HORNE, Histoire de la guerre d'Algérie (A savage war of peace), Albin Michel, 1980, p. 268, 269, 270. Par ailleurs, A. HORNE, op. cit., p. 556, estime que le nombre des victimes musulmanes de la guerre dépasse « de beaucoup » les 300 000.
(23) Enquête à Tizi-Ouzou.
L'opération « Jumelles ». Cette opération était supervisée par le général Challe. Le « plan Challe » s'était déjà appliqué à l'Ouarsenis puis à l'Algérois. Le 20 juillet 1959, l'opération Jumelles (ainsi dénommée avant tout par la presse), s'abat sur le secteur défini comme le « réduit kabyle » par les autorités coloniales et constitué par la Soummam, l'Akladou et le Djurdjura. 25 000 hommes de troupes coloniales opérationnelles viennent s'ajouter à 15 000 hommes de troupes de secteur. « En quelques jours » écrit Y. COURRIERE, in l'Heure des colonels, Fayard, 1970, p. 516, 517, 518, « tous les villages avaient été fouillés, bouleversés, certains rasés à la suite d'opération montée après un accrochage ». Challe a installé son P.C. (« Artois ») en bordure de la forêt de l'Akfadou. Ce P.C. comporte une vingtaine de postes radio d'écoute. On y pratique l'observation terrestre binoculaire (ce qui confirme les propos des sujets lors de notre enquête) ou aérienne. La torture est pratiquée.
Mohand ou El Hadj a succédé à Amirouche à la tête de la wilaya III. Il fait éclater les katibas (compagnies) en petites unités de 10, 15 hommes. L'A.L.N. réagira aussi à l'investissement colonial des villages (tortures et exactions diverses, organisation en « autodéfense ») en exécutant des traîtres (ainsi à Yakouren).
(24) M. FERAOUN, op. cit., p. 175.
(25) M. FERAOUN, op. cit., p. 285.
(26) M. DIB, Qui se souvient de la mer. Seuil, 1962, p. 67.
On lit encore : « Apprendre à vivre sans bouger dans un espace restreint, de plus en plus restreint, un trou, à respirer à peine, ne pas soulever la poitrine ni faire le moindre bruit, rêver peut-être, mais non vouloir : l'anéantissement; ce à quoi nous sommes promis dans un proche avenir » (p. 100).
L'auteur s'explique sur l'écriture adoptée dans sa post-face (p. 189-191).
(27) Cf. J. DEJEUX, in la Littérature maghrébine d'expression française. Centre culturel français, Alger, 1970, p. 121.
(28) Il est bien clair que c'est l'échantillonnage adopté des sujets enquêtes qui fait apparaître cette différence, non les villages en eux-mêmes.
(29) M. FERAOUN, Journal, p. 271.
(31) Ce mouvement de Renaissance ne trouvera sa première forme littéraire monumentale qu'avec le Hadith Isa B. Hisham (1907) de l'Egyptien Mohamed al Muwailihi (1868-1930), critique, dans tous les domaines, de la société du temps.
(32) Les groupes dits « primitifs » qui demeurent ici et là n'ont pu rouvrir leur cercle parce qu'ils ont été à jamais en situation de faiblesse et de mort lente ou brutale.


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