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jeudi 16 février 2012

La Chaouia d'Auvergne de Liliane Raspail


" LA CHAOUIA D'AUVERGNE " DE LILIANE RASPAIL
Le roman d'un amour interdit



Un nouveau nom dans la littérature algérienne : Liliane Raspail ; un titre qui ne lasse pas de surprendre celui qu'elle a donné à son premier roman tout juste paru chez Casbah-Éditions.

L'histoire vaut d'être contée qui met en scène sur décor d'Algérie coloniale — l'action défile entre le début des années 20 et la fin des années 40 — l'Auvergnate Jeanne Chaneboux et l'Algérien Mohamed Sahraoui dans une idylle peu ordinaire, ainsi qu'on l'aura deviné.

Et, tout comme on l'aura également deviné, très mal vue par la société européenne encore fortement ancrée dans un territoire considéré comme partie indissociable de l'empire colonial français (*).

Jeanne Chaneboux ne fait pas partie de ces anciennes familles d'exploitants fonciers qui, tout au long des générations, ont bâti leur prospérité en faisant " suer le burnous ", selon l'expression en vigueur — et mise en pratique, bien entendu — pendant près d'un siècle et demi. C'est presque incidemment qu'elle s'est retrouvée avec ses parents dans cette petite localité de l'Aurès où les bonnes terres étaient entre les mains de dynasties de colons et qu'elle est devenue, une fois mariée (et mal mariée), à son tour propriétaire d'une fermette.

Dès lors, ses comportements à l'égard des populations autochtones et le regard qu'elle attache sur ces " indigènes ", pour lesquels la société européenne ne nourrit aucune espèce de considération, la désignent comme un être différent.

Tellement différent que, après la mort de son époux, libérée des convenances socio-religieuses qui, jusque-là, la maintenaient vis à vis de Sahraoui, son bras droit, son protecteur, dans une attitude réservée, circonspecte, elle noue avec lui une relation qui la conduit à se réaliser enfin en tant que femme. Il ne s'agit aucunement d'une de ces amours ancillaires si répandues en littérature, ou d'une liaison purement charnelle mais bien d'une passion partagée, fondée sur le respect mutuel et une estime qui permettent aux deux amants de se situer bien au-dessus des contingences liées à leur statut personnel respectif.

Sahraoui voue à sa Mâalema une véritable vénération ; celle-ci sait lui devoir la plénitude de son bonheur.

Et tandis qu'évolue et se renforce cette idylle de maturité, la narratrice s'applique à recomposer les décors à travers des chapitres aux allures de saga. Il est question de familles européennes du Constantinois, des relations qu'elles entretiennent entre elles et des alliances qui se construisent à coups d'intrigues, des amours clandestines de certains de leur rejetons, etc.

On aura entendu parler du bandit d'honneur Benzelmat et des défis de plus en plus précis lancés à la face d'un occupant qui feint d'ignorer à quel point il est devenu indésirable.

Le jour où Jeanne décide de quitter les Hauts-Plateaux, après avoir vendu sa ferme et sans qu'elle ait éventé sa liaison avec Sahraoui, l'idylle aurait dû s'éteindre. L'héroïne a fait l'acquisition dans un quartier d'Alger d'un petit hôtel où elle feint d'apprécier la cour assidue d'un de ses clients français mais, durant assez longtemps, ne vit que dans l'attente de son Sahraoui, devenu négociant en bestiaux et qui lui rend visite avec une grande régularité, même s'il se sait peu apprécié par le nouvel entourage de sa maîtresse.

Pourtant, " Jeanne est une femme si pudique, si convenable et gracieuse, que personne ne peut mal la juger, personne ne peut aller plus loin que l'image qu'elle et Sahraoui affichent de leurs relations ; de plus, l'attitude de Pauline et des fillettes les confirme tous dans la bonne opinion à avoir de cet homme, fut-il un Chaoui des Hauts-Plateaux ".

Le modus vivendi Finira par s'épuiser. Il est hors de question d'officialiser une relation que la réprobation générale vouerait à un dénouement tragique. Jeanne ne tarde pas à se rendre à cette évidence et décide de quitter l'Algérie, et les dernières lignes du roman ne sont pas sans évoquer une célèbre chanson de Macias.

La chute symbolise l'impossibilité d'une liaison durable entre les communautés algérienne et coloniale, la raison à cela étant d'une netteté qui se passe de démonstration. Les situations qui engagent des individus ne sont, en définitive, qu'autant d'exceptions qui confirment la règle.

Le roman de Liliane Raspail est d'une lecture agréable, d'une tenue littéraire remarquable.

D'une écriture rigoureuse, maîtrisée, pleine de caractère, il présente d'autant plus d'intérêt qu'il repose sur des événements authentiques.

Par ailleurs, l'auteur s'étant toujours tenu proche des réalités algériennes ainsi que le révèle la notice biographique en dernière page de couverture, on s'explique qu'il émane du texte des accents de sincérité tels qu'on n'en perçoit que chez un bon romancier, comme on y découvre des aspects socio-historiques qui le classent comme un document objectif sur une période encore chargée de passions.

M. A.

Liberté mercredi 31 janvier 2001


(•) Liliane Raspail. La Chaouia D'Auvergne.
roman. Casbah-Éditions. Alger 2000, 254 pages.

NB : on appréciera la couverture du livre réalisée à partir du tableau que l'ouvrage a inspiré à l'artiste-peintre Amor Driss Dokmane.

fr.wikipedia.org - Liliane Raspail
www.elmoudjahid.com
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