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samedi 25 février 2012

Comme des ombres furtives de Hamid Grine

Rechercher la trace de soi dans l'autre Comme des ombres furtives, les personnages de Hamid Grine défilent dans le long large corridor de l’Algérie contemporaine. Un chapelet dont chaque graine, mue par les doigts de l'auteur, raconte une histoire tragique, glorieuse, pathétique, rébarbative ...

Chose curieuse, chaque portrait, aussi anonyme soit-il, après quelques instants passés sous les projecteurs mémoriels de l'auteur, nous fait oublier le précédent, aussi illustre soit-il. Et à la fin, sans que l'on ne sache comment, après avoir refermé l'ouvrage, on se retrouve devant une sorte d'arrêt sur image, une autre ombre, persistante : celle de l'auteur. Comment est-ce possible ? On reprend la lecture depuis le début et on essaie de confirmer la première impression, voir si notre instinct n'est pas trompeur. Mais la perception reste vivace, s'arc-boute même avec force : que tous les caractères, décrits il est vrai avec force détails, avec amour, avec une pointe d'humour qui justifie l'indulgence qu'il a pour certains d'entre eux, ou avec quelquefois un soupçon de répulsion pour certains ... convergent vers un seul : Hamid Grine. On s'interroge. Puis, on ose émettre une sentence : l'auteur parle de lui-même, en racontant les autres. Point de narcissisme, heureusement. Mais une volonté - délibérée ? - de dire aux lecteurs : voyez, j'ai connu, ou croisé, les plus grands, et aussi les plus anonymes, et regardez ce qu'ils m'ont apporté. Il ne se cache pas non plus derrière eux, mais semble les accompagner, se faufilant parfois dans leurs parcours, au gré des événements, voire au gré des commentaires. Phénomène de projection ? Possible. L'exercice consisterait donc à rechercher la trace de soi dans l'autre. L'on se hasardera, par conséquent, à dire que cela manque de distance. Peut-être, mais n'est-ce pas là, aussi, toute la distance ?

Et puis, à propos de distance, une autre dimension apparaît, plus grande, le point commun entre toutes ces ombres, entre elles, et avec l'auteur, justifiant sans trop paraître insister le livre: l'Algérie. Soudain, l'ouvrage nous apparaît comme un roman de 29 chapitres, dont le point culminant est l'histoire tourmentée, contemporaine, de l'Algérie, à travers les hommes qui ont influé sur son cours, en mal ou en bien, pour ceux qui ont fait un certain temps l'actualité, ou continuent à la faire, pour d'autres qui en ont modelé le paysage social, politique, économique, culturel ou sportif. Viennent ensuite les autres, des inconnus pour nous lecteurs, mais qui ont laissé une marque indélébile dans la mémoire, dans l'affect de l'écrivain, du journaliste qu'est Hamid Grine.

Une chose est sûre, l'auteur ne semble pas s'être ennuyé dans sa vie. Tant d'anecdotes, tant de mésaventures, belles ou douloureuses, tant d'expérience ne peuvent avoir eu qu'un impact positif sur sa vie, sur sa formation intellectuelle. Et c'est en « vétéran », dit-il, qu'il raconte. Le premier portrait qu'il esquisse, celui de Houari Boumediène, est peint d'une manière inattendue. H. Grine met en exergue « le président qui aimait les Algériens ». Puis vint Chadli, « bon et juste », un portrait tout aussi inattendu, et tous les autres : Kasdi Merbah et sa célèbre « hna imout Kaci », Hamrouche pour qui « mourir n'est rien, c'est durer qui importe », Bouteflika : l'homme aux trois vies ..., en attente d'une quatrième, Abassi Madani et Ali Benhadj. Il y a également ses confrères, qui l'ont marqué chacun à sa façon : Tahar Djaout, Kheïreddine Ameyar, Rachid Mimouni ... et, surtout, Françoise Giroud, la célèbre journaliste de l'Express, en quelque sorte son « père spirituel » dans le journalisme. Hamid Grine le dit sans fioritures: « accro de Giroud ... le style de Giroud m'a fait aimer le journalisme ... celle qui disait
Tant d'anecdotes, tant de mésaventures, belles ou douloureuses, tant d'expérience ne peuvent avoir eu qu'un impact positif sur sa vie, sur sa formation intellectuelle. Et c'est en « vétéran », dit-il, qu'il raconte.

" c'est avec mon sang que j'écris "».
Restituée par l'auteur, cela n'est pas sans susciter une certaine émotion pour ceux qui écrivent dans la douleur. Tout aussi grande est l'émotion qui nous envahit en observant un autre portrait, que Hamid Grine dépeint comme un conte qui commencerait, « Il était une fois Mokhtar Arribi ... », de l'émotion, de la tendresse pour un être bourru qui devint une légende. En passant, Hamid Grine règle quelques comptes avec les services secrets marocains, qui lui ont fait voir des vertes et des pas mures, lors de son séjour forcé au Maroc. Mais oubliant les « flics », il préfère se souvenir du peuple marocain solidaire ... Je n'en dirais pas plus. « Comme des Ombres Furtives », chez « Casbah Editions », à lire absolument.


Le Quotidien d'Oran mercredi 11 février 2004
M. MAZARI

ecrivainsmaghrebins.blogspot.com - Hamid Grine
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