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jeudi 9 février 2012

Amine Zaoui - J'ecris pour me liberer (entretien 2002)


AMINE ZAOUI À LIBERTÉ
" J'écris pour me libérer "
Nommé récemment à la tête de la Bibliothèque nationale, Aminé Zaoui est l'un des rares écrivains algériens à concilier les deux langues, l'arabe et le français, et à user d'une écriture poétique et dénonciatrice.


LIBERTÉ : Contrairement aux premiers écrivains en langue française, Mohamed Dib, Malek Haddad, Kateb Yacine ..., vous appartenez à une génération qui a eu la chance de pouvoir s'exprimer dans deux langues. Qu'en dites-vous ?

Amir Zaoui : Effectivement, je fais partie de cette génération qui a eu la chance d'apprendre le français et l'arabe en même temps. Écrire dans ces deux langues est un atout que n'ont pas eu beaucoup de nos écrivains. Ma génération a eu l'avantage d'avoir deux imaginaires, deux cultures et deux façons de dire les choses. En France, on trouve que mes écrits apportent à la langue française une certaine musicalité, qui tient à la fois de l'Occident mais aussi de l'Orient. A ce titre, on peut prendre l'exemple de Gibran Khalil Gibran qui a écrit en anglais un très beau texte, Le Prophète, qu'il n'a pas pu traduire en arabe, sa langue maternelle. Pour moi, c'est à peu près la même chose, quand j'écris un texte, c'est ou en français ou en arabe. Il m'est très difficile de traduire mes textes, car je ne trouve aucun goût à leur réécriture.

En parlant de vos écrits, vous dites " en arabe, j'écris pour libérer la langue et en français, c'est pour me dire ". Qu'entendez-vous par là ?

La langue arabe a une mémoire religieuse, c'est pourquoi j'essaie de lui rendre sa liberté. Je tente de lui rendre sa laïcité, sa force poétique et créer le lien entre le texte et le mot. Pour moi, libérer la langue arabe est un devoir, car c'est celle des grands poètes : Mahmoud Darouich, Adonis, El Moutanabi et bien d'autres.
Ces poètes nous ont écrit de très beaux poèmes en arabe. Mais aujourd'hui, malheureusement, je la sens handicapée, paralysée, emprisonnée dans cette mémoire religieuse qui ne veut pas la quitter.
Écrire en français, par contre, m'offre l'opportunité d'exprimer ce que je suis.

Vous dites aussi que la littérature se fait par l'écriture du sentiment.

Oui, le rôle de l'écrivain est d'écrire l'histoire des sentiments, on ne se rappelle les événements qu'à travers l'histoire des personnes qui les font. La force des grands écrivains qui ont marqué l'humanité, c'est cette capacité qu'ils ont eu à retracer l'histoire des sentiments.
On peut prendre des exemples comme Tolstoï, Balzak, Gorki ... Ce sont des écrivains qui ont touché l'être humain et ses profonds sentiments. On écrit surtout pour exprimer ses sentiments, les faits historiques.

Comment Aminé Zaoui, l'écrivain, a-t-il vécu son exil ?

J'étais l'une des premières victimes du terrorisme, j'ai échappé de justesse à un attentat à la voiture piégée en 1992. Je suis resté en Algérie jusqu'à 1995, où j'étais chargé de la direction du Palais des arts et de la culture à Oran. J'ai vécu un peu dans la clandestinité. En 1995, le Parlement international des écrivains m'a offert asile en France. Ma seule condition était que je puisse me consacrer à l'écriture et j'avais besoin de prendre du recul et de me consacrer à l'écriture. J'ai enseigné entre 1995 et 1999 à l'université de Paris VIII, j'ai donné des conférences un peu partout en Europe. Ce recul m'a permis de voir l'Algérie de l'extérieur et de méditer sur mon pays, sur moi-même ... Puis, j'ai publié mon premier roman Le sommeil des mimosas que j'ai commencé à Oran, suivi de La soumission. L'exil c'est une force qui nous permet de nous voir de l'intérieur et de voir cette géographie qu'on a quittée. Quand j'ai mis les pieds en France, je me suis dis que j'étais dans une gare en attendant le train du retour.

Oran est une ville qui ne vous a jamais quitté. Quels sont vos rapports avec cette ville qui a vu émerger l'écrivain ?

Vous savez, je dis souvent qu'on aime une ville parce qu'on a connu et aimé une femme dans cette ville.
Et moi, Oran m'a offert la chance de connaître une femme, Rabia Djalti, une poétesse. Plus que cela, Oran est une ville riche, celle d'Albert Camus, de chikha Rimiti, de Yves Saint-Laurent, de cheb Khaled ... Quand on circule à Oran, on sens que c'est une ville de créateurs, une ville qui murmure en permanence, qui parle, accueillante, généreuse, fière. Il y a une très forte relation entre ma ville et tous les autres qui y vivent.

L'une des caractéristiques de votre écriture est cette poésie qui en découle avec naturel.

Quand j'écris, j'ai peur des mots, je vois les textes comme des sculptures qu'il faut sculpter doucement. Pour moi, les textes sont comme des enfants qu'il faut prendre avec soin et délicatesse. La phrase pour moi, est un être humain et s'il n'y a pas d'image, il n'y a pas d'âme. Les phrases vivent et elles ont une âme. C'est ma mère qui m'a initié à la poésie, elle était chanteuse de saf.

La femme occupe une grande place dans vos écrits. On peut même dire que vous êtes l'écrivain de la femme ...

Personnellement, je pense que la femme est le centre de la vie, et que pour mesurer la liberté dans un pays, il faut voir la situation de la femme dans la société. Je suis l'écrivain de la femme. Dans tous mes romans, il y a une grande place pour elle, je suis moi-même le frère de six soeurs, et quand je vois le parcours que ma femme a fait avec moi, avec respect et amour, je rends hommage à cette femme, à toutes les femmes.

Quels sont vos projets d'écrivain et pour la Bibliothèque nationale ?

Pour mes projets d'écrivain, je compte publier le 9 janvier un roman intitulé Les gens du parfum, et en même temps un essai, La culture du sang, aux éditions Serpent à plumes. Pour la Bibliothèque nationale, j'ai établi un projet en cinq points : la lecture publique, un projet que je compte réaliser en collaboration avec les bibliothèques municipales à travers le territoire national, organiser des journées consacrées aux écrivains algériens — nous avons commencé par Malek Haddad — , la création du cercle des intellectuels et artistes, un espace de rencontre et d'échange, créer un fonds maghrébin, faisant référence à la pensée et à l'art maghrébins, et puis la publication de la revue de la bibliothèque, dès janvier prochain.



Propos recueillis par WAHIBA LABRÈCHE
Liberté jeudi 14 novembre 2002
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