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jeudi 22 décembre 2011

Abed Charef - Octobre (Les Islamistes)


Les islamistes (page 205 a 210)

Le courant islamiste a vécu les évènements d'octobre dans une position très délicate : il a essaye d'intervenir, pour tenter de les canaliser, mais il a échoué. Son entrée en scène a même permis de dénaturer les événements, une partie de la presse internationale ayant brandi l'épouvantail intégriste pour parfois justifier la répression.

L’échec des islamistes est du a trois facteurs : ses divisions, l'ignorance de ce qui se passe réellement, et le décalage entre les revendications des manifestants et celle des islamistes.

A Alger, trois personnalités sont représentées comme les guides de ce courant : Cheikh Sahnoun, age de prés de 80 ans, ancien militant de l'Association des Oulémas, Abbas Madani, professeur a l’université de Bouzareah, formé a Londres, et Ali Benhadj, 37 ans, autodidacte, qui a passe quatre années en prison.

Cheikh Sahnoun dénonce la répression et la torture, dans des déclarations publiées fin octobre et début novembre, mais il adopte une attitude plutôt conciliante, laissant toujours une porte entrouverte : il envoie un message au congres du FLN, le 27 novembre, et demande aux forces de police de dénoncer les éléments qui se sont glissés dans leurs rangs et sont responsables de la torture.

Abbas Madani
Abbas Madani a une position plus tranchée. Dans une interview publiée en décembre 88 par " Parcours Maghrébins " qui lui donne l'occasion de prononcer un long réquisitoire contre le pouvoir, il déclare que " le système actuel n'a aucune assise légitime, excepté la légitimité démagogique ". " Nous sommes face a un pouvoir qui a perdu toute sa raison d’être. Pourquoi ? La démagogie n'a jamais servi les grandes causes (...) Ce qui s'est passé réellement (depuis l’indépendance), c'est l’édification d'un pouvoir sur les compromissions. Un pouvoir qui renie l'existence d'un peuple, notre peuple. Il (le pouvoir) a perdu sa raison d’être, parce qu'il est devenu un obstacle aux libertés. Au lieu d’être l’instrument qui permet d'atteindre ses objectifs, il est devenu une fin en soi.

" (...) Un pouvoir qui construit son opulence sur la pauvreté, les dancings, le confort et le faux confort ignore la réalité, celle du peuple, car il favorise la danseuse et brime l'affamé (...). Bati sur la corruption et l'intrigue, il ne peut convenir a un peuple sain, qui croit avant tout en la justice, l’égalité, l'entraide, et la solidarité. Quand un pouvoir monopolise toutes les opportunités et toutes les chances, il crée des privations.

" L'opposition au pluralisme des partis, et le pouvoir du monopole politique aux mains d'un poignée d'opportunistes qui nient la souveraineté du peuple ne font qu'exacerber les choses. Sur le plan économique, le pouvoir a également perdu sa raison d’être (...). A force de vivre le présent, on a compromis l'avenir. Aucune politique d'investissement a long terme n'a été instaurée. Conséquences : c'est la régression irréversible de notre situation économique, qui ne finit pas d'engendrer des effets néfastes sur la société. Et qu'on n'aille pas trop crier haro sur l'explosion démographique, en brandissant le slogan des limitation des naissances. Ma position a cet égard est claire. Limiter les naissances, c'est la négation de l'existence, le reniement de la vie.

" Le mimétisme idéologique serait-il notre lot inévitable ? Le socialisme et le libéralisme sont des idéologies illusoires. Elles ne sont pas nôtres. Si l'Allemagne a connu Marx et l’Angleterre Adam Smith, l’Algérie serait-elle stérile ? Ne vous a-t-elle pas donne de ses entrailles un génie, Ibn Badis ?
Frantz Fanon
Ibn Badis

Pourquoi alors adopter l’idéologie de Frantz Fanon ? Est-il admissible d'importer le pire quand on a le meilleur ? " (...) la question est de savoir quelle est l'alternative. La recherche d'une solution positive passe par plusieurs conditions (...) Le premier principe sur lequel se fonde cette alternative devrait être l’authenticité, car l'authenticité est foi : foi en l'existence et en la liberté, liberté de pensée, de travail, de choisir un modèle, qui supposent des conditions préalables (...). Le modèle est celui qui est en mesure d'exploiter toutes les potentialités et les énergies qui existent (...).


" La cellule familiale est musulmane. Pourquoi l’école ne l'est-elle pas ? Est-ce logique que l’école détruise ce qu'a produit la famille musulmane ? Un être qui nait musulman se marie bien selon la charia. Or, entre le moment de la naissance et celui du mariage, il n'a jamais vécu selon les préceptes de l'islam. Donc, notre système éducatif a failli a sa mission. Il n'a pas sa raison d’être. Comment peut-on parler de reformes économiques sans les reformes de base ? La remise en cause du système éducatif en est une, qui elle-même doit engendrer des reformes économiques (...)

" La meilleur alternative se trouve dans un " modèle " homogène qui reflète une mentalité civilisationnelle a la hauteur des sacrifices consentis par notre peuple ".

De son cote, Ali Benhadj, prédicateur des jeunes des quartiers populaires qui le suivent dans les " mosquées libres ", est encore plus tranché dans son analyse, avec son langage simple, des mots d'ordre a la porté de tous. " Ce pouvoir n'a aucun lien avec l'islam, aucune légitimité, ni populaire ni politique. Même la légitimité historique a été perdue ", a -t- il dit dans une interview a l'auteur.

Ali Benhadj
Pour Ali Benhadj, le courant " islamiste oeuvre par tous les moyens légaux pour que l’Algérie soit gouvernée par le Coran et la Sunna. Ce qui nous importe, ce n'est pas qui les appliquera, mais que cela soit appliqué ". Il affirme cependant qu'il ne fait " pas autant confiance a un homme politique que religieux ".

Il " n'a aucune objection " quant a l'instauration du multipartisme, " si les partis oeuvrent pour le bien du pays et respectent sa liberté, sa dignité et son appartenance. Si un mouvement religieux apparait, ce serait un fait positif, mais le courant islamiste doit avoir un rôle de guide, de conscience du peuple ", alors que " le pouvoir a ses propres hommes qui ont leurs popularités ".

Il se réclame de " l'Association des Oulémas " d'Abdelhamid Ben Badis. " Il y a des vérités " dans les positions d'autres tendances, comme le Hezbollah iranien et les frères musulmans égyptiens, mais ces courants " ont été créés en réaction a une situation précise qui a fortement influencé leur évolution ". La révolution iranienne " a éliminé des injustices, mais elle est tombée dans des pièges, avec des actes que condamne l'Islam, comme l'injustice, l'abus dans les exécutions. L'islam prône une forme très développée de pardon ".

" Nous reprouvons les destructions ( pendant les événements d'octobre ), mais nous les comprenons. S'il y avait de la justice, la liberté, le respect de la dignité et une juste répartition du revenu, ces événements n'auraient pas eu lieu. Les prisons sont pleines de gens injustement condamnés, soumis a la torture. C'est un fait positif que la torture soit dénoncée publiquement ".

Ali Benhadj a par ailleurs estimé que " le FLN a un passé qu'il faut respecter, mais utiliser cet argument pour dominer le pays est inadmissible. Il faut une application effective de l'article 2 de la constitution algérienne, qui énonce que l'Islam est la religion d’État ".

" Je ne veux pas être un homme politique, un responsable ou un dirigeant. Je suis un homme de Daawa. Je revendique toutes les libertés, y compris la Daawa ".

Chacun de ses personnalités, Cheikh Sahnoun, Abbas Madani et Ali Benhadj, se réclame de l'Association des Oulémas fondée par Ben Badis, mais chacun a une vision différente de la société a instaurer : Cheikh Sahnoun s'en tient a la ligne réformiste classique, en axant son action sur l’éducation, Abbas Madani est globalement dans la même ligne, mais apparait plus moderniste, avec un projet économique et social plus élaboré, alors qu'Ali Benhadj est un radical, aussi bien dans son discours que dans son action.

Quand les islamistes sont entres en scène durant les émeutes, ils croyaient qu'il s'agissait d'une simple explosion populaire. Par expérience Cheikh Sahnoun semble avoir flaire le danger, en décommandant la marche du 10 octobre qui s'est terminé par la fusillade de Bab El Oued. Abbas Madani s'est maintenu dans la position de relative réserve durant ces événements, mais Ali Ben Hadj a publiquement dénoncé la répression et la torture, dans les mosquées, et s'est trouvé sur le devant de la scène.

Des lors, une certaine responsabilité lui a ete imputée dans la fusillade de Bab El Oued. En était-il l'initiateur ? Apparemment oui, puisqu'il a lancé un appel a manifester. Mais ensuite, il a déclaré a l'auteur qu'il a lui aussi décommandé cette marche, apparemment sur le conseil de Cheikh Sahnoun. Il a aussi précisé qu'une délégation du courant islamiste devait être reçue par les autorités, mais que la rencontre n'a pas eu lieu, contrairement aux informations publiées.

Toujours est-il que dans la confusion d'alors, les islamistes ont tenté de s'engouffrer dans la brèche ouverte par les manifestants. Ont-ils eux aussi été manipulés, comme l'ont affirmé de nombreux journaux occidentaux ? Rien ne permet de l'affirmer. Il semble cependant acquis que ces provocateurs comme les hommes armés dont parle Le Monde lors de la marche Belcourt-Bab El Oued ont profité des manifestations pour aviver la tension.

Une autre question se pose cependant : pourquoi aucun dirigeant islamiste n'a été arrêté la veille des émeutes, alors que de nombreux militants communistes ont été arrêtés ? Pourtant, c'est le courant islamiste qui a la meilleure possibilité de mobilisation au grand jour, particulièrement en ces journées troublées, grâce a ces canaux de communication : les mosquées.

Les islamistes, y compris Ali Benhadj, ont affirmé une certaine volonté de jouer le jeu du proposé par le Président Chadli, malgré la violente attaque contre le pouvoir lancé par Abbas Madani dans " Parcours Maghrébins ", cité plus haut. Leur attitude n'est cependant pas tranchée sur de nombreuses questions : ainsi n'ont-ils pas donné leur propre définition du Front, et des forces qui le composeraient. Ils ont aussi gardé une certaines liberté de manoeuvre, après les émeutes. Toutes les mosquées " Libres " sont ouvertes aux leaders de ce courant, et ils même obtenu des autorités l'utilisation de la salle Harcha pour organiser un meeting populaire a la mi-décembre, alors que cette même salle a été refusée au " comité pour la mobilisation nationale contre la torture " a deux reprises, le 9 et le 29 décembre.




événements de 3 juin 1991

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