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lundi 13 septembre 2010

La Francophonie en Algerie - Gilbert Grandguillaume

Gilbert Grandguillaume, sociologue
"La langue c’est la base du pouvoir"
Intervention du jeudi 15 février 2001 à la Ferme du Bonheur

C’est vrai qu’il y a un problème de langue en Algérie, un problème d’arabisation et c’est là un bel exemple d’hypocrisie sociale parce que tous ceux qui ont voulu pousser les autres, obliger les autres à apprendre l’arabe, à faire leurs études en arabe, ceux-là ont fait faire leurs études à leurs propres enfants en français ou en anglais, ils les ont envoyés dans des écoles spéciales ou à l’étranger. De la manipulation, de l’hypocrisie, nifaq, comme on dit dans le coran, les hypocrites.


Dans tout le monde arabe, partout il y a une seule langue celle qui est venue d’avant le coran, qui a été relancée par le coran, que tout le monde connaît. Cette langue est connue par ceux qui l’ont apprise à l’école coranique par exemple, elle sert à la prière mais elle n’est la langue quotidienne nulle part, elle n’est la langue maternelle de personne. Dans tous les pays, chaque population est fière de parler sa langue, les Egyptiens par exemple ne se sont pas gênés, ils ont parlé la langue égyptienne dans tous leurs films. Ils l’ont exportée dans tous les pays arabes alors qu’ en Algérie la langue algérienne est haram, honteuse, on ne doit pas la parler, elle est mise de côté. En Algérie depuis longtemps, la population a eu ses langues, on parlait des dialectes, des parlers arabes, le constantinois, l’oranais, l’algérois, on parlait des langues berbères. Et ce sont ces langues-là qui ont tenu le coup pendant la colonisation, c’est en entendant parler ces langues que les Algériens se sont accrochés à leur pays. Puis arrivées à l’indépendance, ces langues-là étaient devenues honteuses, il ne fallait plus les parler à l’école. C’était ne pas parler comme il fallait,la langue maternelle était peu parlée à la télévision. Si quelqu’un dans une réunion syndicale ou même à la télévision, interviewé se mettait à parler en français, on le faisait taire, s’il se mettait à parler en kabyle, il fallait qu’il se taise, s’il parlait en arabe algérien il fallait qu’il se taise, il fallait qu’il parle cette espèce de langue artificielle qu’on écrivait dans les livres, dans la presse et qui empêchait tous les gens de s’exprimer.



Cette politique d’arabisation que le pouvoir a mise en place en fait c’était pour asseoir son pouvoir. On a dit aux gens que c’était pour les libérer, assurer l’indépendance culturelle, on a dit que le français c’était le colonialisme, et donc que maintenant il fallait parler l’arabe. En réalité, en même temps on combattait bien sûr le français mais on combattait aussi toutes les langues parlées effectivement par les gens, aussi bien les parlers berbères que les parlers arabes. Ces parlers-là étaient considérés comme honteux,il fallait parler une langue unique, la langue standard la langue arabe moderne que personne ne connaissait au début, que les enfants ont appris peu à peu à l’école, dans laquelle la vie ne s’exprime pas parce que la création, encore aujourd’hui, se fait dans les langues parlées, dans la chanson, dans le raï. Et malgré tout, le pouvoir voulait imposer cette langue. Et pourquoi, pourquoi empêcher l’algérianité, ce qui est proprement algérien de s’exprimer ? Le pouvoir manipulait sur 2 plans, d’une part parce que en essayant de mettre cette langue arabe, qui pour cette population était la langue du coran, ils ont cherché à devenir légitimes. Ils sont arrivés au pouvoir par des coups d’état, et il fallait essayer d’avoir la légitimité de l’islam, de s’en couvrir, à défaut de pouvoir obtenir une légitimité politique de la population. Et d’autre part, derrière tout ça il y avait tous ceux qui voulaient prendre la place de ceux qui faisaient leur travail en langue française et qui étaient des enseignants de langue française ou même de l’administration. Et quel que soit le désastre, même si on a mis toute l’éducation par terre, on a pris ces places, on y est arrivé et maintenant on en est là.

Ce qu’il y a de plus pénible dans tout cela c’est que finalement on est face à la hogra, au mépris du pouvoir, au mépris de soi. Si la langue que l’on a toujours parlé que l’on a parlé depuis son enfance n’est pas reconnue dans son propre pays, qu’est-ce que ça peut signifier d’être algérien, comment se sentir membre vraiment de ce pays ? Et voilà l’Algérie elle est multi, elle est poly, elle est plusieurs langues, plusieurs régions, plusieurs cultures. Et toutes les langues expriment tout cela. Mais le pouvoir lui veut une langue, que l’on soit monolingue, un seul bloc, parce que finalement la langue c’est la base de son pouvoir. Voilà.







grandguillaume.free.fr

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