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samedi 14 août 2010

Les vigiles - Tahar Djaout

Les vigiles. "Vous venez perturber notre paysage familier d'hommes qui quêtent des pensions de guerre, des fonds de commerce, des licences de taxi, des lots de terrain, des matériaux de construction; qui usent toute leur énergie à traquer des produits introuvables comme le beurre, les ananas, les légumes secs ou les pneus. Comment voulez-vous, je vous le demande, que je classe votre invention dans cet univers œsophagique?..." Dans une paisible localité de la banlieue d'Alger, un jeune professeur, bricoleur à ses heures, invente une machine. D'inextricables difficultés surgissent lorsqu'il décide de la faire breveter. Jugé suspect, voire dangereux, l'inventeur devient l'objet des tracas les plus éprouvants. Jusqu'au jour où l'on reconnaît en haut lieu l'utilité de la machine... Pour endosser l'erreur commise, il faudra trouver un bouc émissaire. Un roman corrosif sur la société algérienne d'aujourd'hui, mais sans anathème, ni violence. Le livre d'un juste.




(...) Je crois que c’est le problème de l’innovation dans la société musulmane, innovation dans le discours, dans les interprétations, dans les pratiques quotidiennes, et d’ailleurs, à un moment donné, je me suis un peu évertué à faire une référence, effectivement, à l’arabe un peu sacré en jouant sur abda'a, la création, et bid'a qui veut dire l’innovation sacrilège. Donc il y a le problème de l’innovation qui est posé dans ce livre, une innovation face à une société un peu figée, qui vit dans un système bureaucratique bien huilé, un système qui rejette tout apport extérieur. (...) Ce livre a été écrit en un an et demi à peu près, aux trois quarts avant octobre 88 qui est une date, comme vous le savez, très importante pour l’Algérie. C’est mon premier roman urbain, d’une certaine façon les romans que j’ai écrits jusque-là étant beaucoup plus poétiques. J’ai voulu presque témoigner, d’une certaine façon, sur cette époque très cruciale de l’Algérie, l’Algérie de 1987 qui pour moi est une Algérie bloquée, d’ailleurs elle ne pouvait que donner Octobre 1988. Toute cette société bureaucratisée, toute cette société implacable à l’endroit des créateurs, c’est surtout cela que j’ai voulu écrire. (...)

Je me rends compte finalement que le véritable héros de ce roman, c’est le peuple floué parce que, quand j’ai commencé à écrire ce roman que j’ai d’ailleurs été tenté d’intituler Le Vain métier, c’est-à-dire le métier de l’inventeur, je pensais que l’inventeur était le personnage principal. Mais au fur et à mesure de l’écriture je m’étais rendu compte que le personnage qui s’appelle Menouar Ziada, qui incarne d’une certaine façon le peuple algérien, ce peuple qui a subi un peu tous les martyres, celui de la colonisation, celui de l’Algérie indépendante, était finalement le personnage principal. D’ailleurs, c’est par lui que le roman commence et c’est par lui qu’il se termine. (...) Il a connu toutes les oppressions, celle des soldats d’occupation, il a pris le maquis, pas parce qu’il avait une vocation de héros mais un peu par hasard, et il a subi aussi la répression des siens. A l’Indépendance du pays, il n’a pas du tout cherché à faire valoir quoi que ce soit pour avoir des privilèges, parce qu’au fond de lui, en fait, il ne se considère pas du tout comme un héros, parce qu’il sait qu’il n’est pas un héros, et c’est lui le bouc émissaire à la fin. (...)

C’est l’ineptie de l’administration : ce membre de la municipalité essaie de faire une interprétation très personnelle de la religion pour légitimer la manière dont il reçoit l’inventeur. C’est une interprétation très particulière qui malheureusement est quand même assez générale dans un certain nombre de sociétés musulmanes d’aujourd’hui. Mais c’est tout le discours de la société en fait qui est remis en question, ce n’est pas seulement un aspect, ce n’est pas du tout cet aspect religieux que l’on peut exploiter comme on peut exploiter un autre aspect, c’est donc tout un système bureaucratique, avec ses tics, avec ses garde-fous, avec ses balises, donc un système qui expulse de sa digestion tout élément qui risque de faire problème. (...)

«… j’ai toujours privilégié l’histoire individuelle sur l’histoire officielle… »

Je ne me considère pas du tout comme faisant partie d’une génération sacrifiée, je trouve au contraire que je fais partie d’une génération qui a vécu des choses absolument passionnantes et qui est en train de vivre une étape historique de l’Algérie tout aussi passionnante. C’est le roman qui dénonce un certain nombre de choses, il y a une colère dans ce roman mais il y a aussi un profond amour pour un certain nombre, à la fois, de gens, de paysages, d’attitudes. Donc c’est le roman d’une difficulté. Je pense que nous avons vécu une vie assez difficile et nous continuons à la vivre mais une vie aussi intense où des tas de choses ont pu être faites et où beaucoup de choses deviennent possibles aujourd’hui. (...)

20 ans, c’est l’heure des interrogations à la fois les plus profondes et les plus essentielles pour moi. Dans tout ce que j’ai écrit jusqu’à présent, si l’on prend mes quatre romans publiés jusqu’à ce jour, Les Chercheurs d’os aussi et L’Invention du désert, j’ai toujours été intéressé par une sorte de rapport à l’histoire, l’histoire telle qu’on la vit et telle qu’on l'écrit. J’ai toujours pensé qu’il y a deux histoires. Il y a une histoire officielle qui est faite en dehors de la société d’une certaine façon, qui est l’histoire d’un discours ou d’un mythe. Il y a aussi l’histoire individuelle qui est l’histoire charnelle de chaque individu et j’ai toujours privilégié l’histoire individuelle sur l’histoire officielle. Ce qui m’a toujours intéressé, c’est cette exploration des territoires intérieurs. J’ai écrit d’ailleurs dans l’un de mes livres que pour moi la patrie n’est pas de l’ordre de l’espace mais de l’ordre du temps. Pour moi la patrie de l’homme, c’est un peu son enfance. (...)

Je suis né en 1954, l’année de la guerre, c’est-à-dire que la guerre de Libération algérienne, je l’ai vécue enfant, donc avec des traces très profondes, et l’ancien moudjahid, l’ancien combattant algérien, représente pour moi quelque chose de très positif : il y a toute une symbolique de la construction, de la Libération qui se rattache au moudjahid algérien. Mais malheureusement j’ai pu remarquer que les gens qui ont aujourd’hui 20-25 ans ont une tout autre perception. (...) Les jeunes générations qui n’ont pas connu la guerre ne voient dans les anciens combattants que les privilèges. Pour elles, l'ancien combattant est celui qui a une priorité au travail, qui peut ramener une voiture tous les trois ans ou tous les cinq ans, je ne sais pas trop, et il y a donc toute cette image positive de l’ancien combattant qui a été usée par l’usage qui en a été fait. (...)

Il y a tout un système, comme on peut le trouver dans beaucoup de pays, qui tire sa légitimité d’une histoire donnée mais qui ne respecte pas forcément les idiots de cette histoire. (...)

On ne se rend pas toujours compte de la complexité de l’Algérie. L’Algérie, historiquement et aujourd’hui, c’est un pays qui est fondé par un certain nombre de paramètres. Il y a l’Islam, il y a l’appartenance au monde arabe, au monde berbère, à la Méditerranée, à l’Afrique, et aussi l’expérience socialiste déterminante qui a forgé l’esprit d’un grand pourcentage d’Algériens. La réalité que je décris est une réalité parfaitement algérienne, dans un pays musulman parce que, personnellement, je ne suis pas un croyant fervent mais j’appartiens évidemment à l’histoire et à la civilisation de l’Islam. (...)

On boit énormément de bière en Algérie, surtout je parle du monde des journalistes que je connais bien, qui est très interlope, mais ça se passe comme ça en Algérie. Parfois on occulte la méditerranéité de l’Algérie : l’Algérien, c’est un méditerranéen bon vivant, bon buveur, qui fait aussi la prière, souvent même avec excès. (...)

Je pense qu’il n’y a pas de jugement de valeur quant à ces gens qui essaient de partir mais ce qui est sûr, c’est que je sais que, plus maintenant mais il y a quelques années, le problème du passeport était assez délicat. Je connais personnellement beaucoup de gens à qui on a refusé leur passeport, ou alors à qui on a fait des difficultés, on le leur a délivré avec des lenteurs, parce que c’est une manière de punir certains. Mon roman, j’ai commencé à l’écrire fin 87-début 88, c’est-à-dire qu’en octobre 88, cette date très importante pour l’Algérie, le roman était plus qu’à moitié écrit. La conjoncture socio-politique de l’Algérie ayant changé, je n’ai pas voulu faire de réajustements, j’ai continué le roman dans son intention initiale, surtout que j’avais entendu des tas d’écrivains parler de leur roman sur Octobre et je ne voulais pas du tout m’inscrire dans cette optique. Je voulais continuer à dire ce que j’avais à dire, donc la situation qui est décrite dans ce roman est une situation qui n’a plus vraiment cours aujourd’hui, mais cette histoire de passeport que je raconte en ce qui concerne l’inventeur est une histoire vécue par beaucoup de personnes. (...)

Il y a deux choses qui m’intéressent dans l’écriture. Il y a deux formules : ce plaisir un peu balzacien de la clarté, cette écriture très limpide derrière, ambitieuse, qui est celle d’une déconstruction et celle d’une reconstruction, par laquelle on touche presque la réalité, et il y a peut-être une écriture plus écriture beaucoup plus axée sur le travail de la métaphore, sur l’architecture du texte, c’est un peu ce que j’ai voulu faire dans mon premier roman, L’Exproprié, paru il y a dix ans à Alger et réédité cette année.

In : www.revues-plurielles.org
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