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lundi 15 mars 2010

Mohamed Sehaba : L’écriture nous arrache au chaos

Mohamed Sehaba. Poète
« L’écriture nous arrache au chaos »

Il est sans doute un de nos plus grands poètes. La découverte précoce d’El Mutanabbi et Baudelaire sera la source d’une expression belle et subtile. Il nous dit ici l’écriture, l’amour, l’exil, le retour, le pays, le monde.

La poésie, pour vous, est-ce une rencontre fortuite, un intéressement volontaire ou une longue et inexplicable histoire d’amour ?


Je ne sais à quel moment j’ai senti que je devais être un relais pour ce souffle lointain et mystérieux qui me traversait. Depuis, de temps à autre, je suis à l’écoute de cette chose qu’il faut, par le travail, rendre claire, perceptible, limpide et toute chargée du sens que je crois être le sien. C’était du temps de l’école coranique, à 12 ans, puis ça a pris de l’intensité à la découverte à la fois d’El Mutanabbi et de Baudelaire et de la naissance d’un désir de se montrer beau à la femme alors que le physique était effiloché par les tensions de l’adolescence. Au fil du temps, je me suis trouvé avec une responsabilité qui va d’Oum Kaltoum à St John Perse. Oum Kaltoum et Saint John Perse ! Et si moi alors, fils d’ouvrier, je me suis établi d’entrée dans ces hauteurs sibyllines, ce n’est point par fantaisie ou mégalomanie. C’est parce que ma condition sociale même me chargeait d’une sensibilité profonde et d’une rigueur. Un désir de différence et de sincérité, fût-elle par l’obscur, fit le reste. Bref, ce fut pour moi, au-delà de tout, un lent aiguisement de perception, de réceptivité et de reproduction esthétique de sons et de sens. Cela s’est fait pour moi au carrefour de deux langues : je suis né dans l’arabe, j’en ai pris le souffle, la rhétorique de son histoire, le mythe du diseur, de son pouvoir public et de sa voyance. C’est avec tout ça que je suis venu habiter la langue française, essayant de la faire retentir par de nouveaux contacts, de nouvelles touches, toutes arabes peut-être, et devenant ensuite plus larges, humaines tout court. S’il y a une histoire d’amour à propos de poésie, c’est celle de l’amour de soi dans cet exil où naît le poème, c’est-à-dire dans l’exil en dehors de toute langue et de tout sens, de toutes lois établies.


Vous dites souvent : « C’est l’écriture qui m’a sauvé ! ». De quelle manière ? Et vous sauve-t-elle encore ?

Peut-être parce qu’avant tout l’écriture en soi est structurante. Elle nous arrache au chaos. Et quand elle est art, elle donne le moyen de s’élever, de transcender le vécu et, par conséquent, d’avoir une représentation de soi dans le monde, valorisante, au moment où tout semble s’écrouler ou perdre sens. Pour tout dire, c’est pour moi un moyen de produire patiemment du sens, là où le réel me devient soudain trouble. L’écriture me rattache avec ce qu’il y a de plus profond en moi. Et, en écrivant, je me sens réintégré dans ce long processus de représentation humaine, donc ramené à l’humain par ce qu’il a de permanent, voire de sacré.

Poète, vous êtes aussi un romancier iconoclaste dans la palette littérature nationale ainsi qu’un traducteur. Tant de casquettes autour des lettres ...

Je n’ai écrit que deux romans et je ne me suis jamais défini comme romancier. Sur le plan de la création, je me définis comme poète seulement. Seule la poésie m’a accompagné durant toute ma vie, d’une façon presque naturelle. C’est aussi ma seule tentation. La traduction est un métier à la fois délicat et dur que j’ai pratiqué par un concours de circonstances, chaque fois comme gagne-pain. Je suis humainement meilleur dans la poésie. C’est pour cela que, pour peu qu’on en découvre la mystique, la relation homme-poète est mon idéal, sinon ma belle utopie. Casquettes dites-vous ? Et le vent est ma casquette, disait Adonis dans un poème, c’est-à-dire le voyage, la rupture, le passage

Vous avez séjourné de longues années en Egypte, pouvez-vous nous en parler ?

En 1994, j’avais tout perdu en Algérie. L’Egypte m’a rassuré d’entrée. Si l’Algérie est ma mère, en cette période de 1994, et jusqu’en 2002, l’Egypte fut pour moi une grand-mère. Forte de sa longue expérience humaine, absorbant tout, elle était celle qui ne demandait pas de compte. Elle te dit seulement : Viens ! Rentre ! Qui t’a fait mal à la maison ? Reste là autant que tu voudras ! Mais, au-delà de tout, c’est de sa mère dont on a besoin. Donc, après huit années d’exil au Caire où je faisais partie de l’équipe d’El Ahram Hebdo entre autres, j’ai fait à la fois le choix affectueux et objectif de rentrer.

Traduire des œuvres littéraires ou exercer la critique d’art au Caire, était-ce seulement un moyen de gagner sa vie ou une possibilité d’élargir votre palette de l’homme de lettres ?

La traduction, et plus largement le journalisme culturel que j’ai pratiqué ici et là et que je pratique toujours, est pour moi un métier. Je préfère considérer ainsi ces activités dans le champ de mon écriture, bien que là aussi, la faculté de créer ne soit pas absente. Elle est sollicitée aux côtés de la connaissance, de la technique ou du « métier » si l’on peut dire.

Huit années d’absence à Oran. Puis le retour. Vous étiez pourtant bien installé, intellectuellement et matériellement sur les berges du Nil ?

Je suis hanté par le retour en tout. Dès qu’on a acquis quelque chose, on sent l’appel du retour : c’est le retour d’El Mustapha ou de Zarathoustra, ou celui vers Anabase*. Ce départ était pour moi une expédition vers la solitude malgré tout le monde qui m’entourait au Caire. N’étais-je pas parti pour revenir ? Juste pour ne pas tout perdre. Me perdre irrémédiablement ? C’était ma façon de me livrer à ce jeu mythique de phœnix. Au bout de cinq ans, je me suis dit qu’il fallait penser au retour. Des liens intimes m’obligeaient à considérer d’autres voies. Mais c’était un leurre, je l’avais compris. Il fallait m’en défaire, bien qu’à vrai dire, j’ai vécu la nostalgie dans les deux sens : celle pour l’Algérie en étant au Caire, et celle pour l’Egypte en étant à Oran. Un jour, consciemment ou inconsciemment, de toutes parts pénétré de mythes, j’ai fait comme Tarik Ibn Ziyad. J’ai brûlé mes vaisseaux devant toutes mes tentations égyptiennes. Je ne répondais plus au téléphone, je n’allais plus au travail. Je brisais, comme un enfant, un monde si beau mais que je sentais plus que jamais dérisoire, sans but. J’ai même profité pour régler un vieux compte avec mon obscur père en poésie, Saint John Perse. Je l’ai, en quelque sorte, tué symboliquement, enterré en cette terre aussi profonde que lui. Je refusais de revoir un ami poète à qui j’avais prêté toute l’œuvre de Perse et que je ne voulais pas reprendre. Et je me disais : c’est le moment ! Voilà, on peut tuer tous les pères ! Mais pas sa maman ! Et comme je l’ai dit, sans nationalisme aucun, c’était charnel.

Oran de votre retour n’était plus Oran des années 1990, comment avez-vous appréhendé le changement, sinon la rupture ?

J’ai le chagrin d’Ulysse. Son chagrin seulement car, à mon retour, tout était joué. La situation fermée dans un visage dégénéré et, au-delà de la question sécuritaire, plus dégénéré qu’avant. Sans haine, je dirais que le peu de culture qu’on avait a été profané. Souvent, être un homme de culture, c’est une façon qu’on se donne, dans laquelle on s’engage ou s’intègre, à ses risques et périls. Là où la volonté de culture est saine, elle s’inscrit dans un champ étroit ou archaïque et la production est superficielle, ce qui renforce notre impuissance à porter une expression profonde de l’être et de la société algérienne plus loin dans le monde. Ceux parmi nos créateurs qui se sont intégrés dans la mondialité, l’ont été grâce à l’étranger. C’est fort significatif du blocage.

Pouvez-vous être plus explicite sur cette notion de blocage ?

Je ne sais par quelle fatalité nous sommes le peuple de la nostalgie. Nous regrettons le perdu depuis la sortie de l’Andalousie. Ceux qui sont là regrettent l’ailleurs et ceux qui sont ailleurs regrettent le pays abandonné et le temps perdu. Un jeu pervers, qui produit cette fausse conscience de d’identité perdue, bafouée et de la supériorité antérieure. C’est finalement une culture de la défaite, de l’immobilisme chez certains, et du parasitisme démagogique chez d’autres. Depuis1992, on n’a pas bougé d’un iota. Nous nous agitons maintenant à consommer, dans des arrangements réciproques, une rente providentielle. D’aucuns appellent ça la vie. Ma sensation aujourd’hui est celle d’une absence de projet social et politique, rendue encore plus dure par le pouvoir sur la planète des superpuissants. Il y a un consentement général, qu’on appelle parfois respect des lois qui gomme la vie pure pour l’artifice. Non, je suis pour l’émergence des originalités, du refus même de la loi, pourvu qu’il y ait une éthique. L’art peut contribuer à cela ! Car il est à la fois refus, amour et recentrage sur l’humain.

Votre nouvelle œuvre Hommage à l’errant s’inscrit-elle dans cette interrogation du moment, ce besoin lancinant de recentrage sur l’humain ?

C’est un long poème, le poème de ceux qui sont obligés de partir et qui sont reçus dans la suspicion, de ceux qui rentrent et qui sont reçus dans le mépris, et de ceux qui sont là et qui errent sans projet, car du pays où ils vivent, rien ne leur appartient plus. Hommage à l’errant est le poème du non-pays. C’est l’errant qui frappe aux portes du monde et des lois humaines. Il parle mais on a déjà oublié d’où. J’ai écrit ce long poème (en 7 parties) quelques mois après mon retour d’Egypte. Il paraîtra à New York le mois prochain. Le Centre d’étude des arts et de la littérature d’Afrique du Nord le publiera dans la collection « Encre rouge » avec une préface de Hédi Abdel Djawad, l’auteur de Rimbaud et l’Algérie.

BIO-EXPRESS

La cinquantaine aujourd’hui entamée, Sehaba éprouve une immense gêne à parler de lui. Très tôt happé par la mystique de la poésie, il en a fait sa voie privilégiée d’expression et a publié de nombreux recueils. Il a écrit également deux romans dont Le royaume des contrées mortes (Dar El Gharb, 2004). Cet universitaire est également traducteur et critique littéraire. De 1994 à 2002, il a vécu au Caire, travaillant à El Ahram Hebdo, aux côtés d’un autre Oranais, Djamel Si Larbi, poète, dessinateur et traducteur, qui continue à faire les beaux jours de la publication. La dernière œuvre de Sehaba, Hommage à l’errant, est un long poème du retour au pays, où le poète dit ses difficultés de croire et ses difficultés d’aimer.

*Ndlr : Récit de Xénophon (IVe s. av. J.-C.) et titre d’un recueil poétique de Saint-John Perse (1924).

Par Bouziane Benachour

El Watan 15 mars 2007

ecrivainsmaghrebins.blogspot.com - Mohamed Sehaba


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