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mardi 23 février 2010

Issiakhem : Homme de couleurs...


Par Benamar MEDIENE
Docteur en sociologie - Enseignant à l'université d'Oran

Je vois M'hamed Issiakhem peindre, je pense à Antonin Artaud : "Et s'il y'a quelque chose d'infernal et de véritablement maudit dans ce temps, c'est de s'attarder artistiquement sur des formes, au lieu d'être comme des suppliciés que l'on brûle et qui font des signes sur leurs bûchers".

Devant sa peinture, Issiakhem est le déconcertant, le paradoxal, l'irrévérencieux démiurge, qui, dans sa lucidité prophétique avale de la poudre à canons et allume une cigarette. L'art, pour lui, est toujours un risque qui engage l'existence même de celui qui l'assume.



Toute la vie d'Issiakhem est marquée d'explosions, d'impulsions et de brûlures dont on voit les traces d'arrachements et de brisures sur son corps où habitent des douleurs tenues muettes. Mais aucun affaissement de la silhouette; aucun renoncement ni complaisance dans le regard. Au contraire, tout en lui est densité et tension. Il se tient et marche légèrement en oblique comme pour pénétrer l'espace d'un seul trait fulgurant. Il traverse inlassablement, dit Kateb Yacine, dans son art comme dans sa vie, la même ligne électrifiée. "

Le pays des peintres est comme celui des Indiens, ces tailleurs d'arcs de bois; ces tailleurs d'images. C'est un pays de dangers où l'on porte son art sur sa propre peau. Il est plein d'opacités océanes; aucun mystère n'y est définitivement élucidé et où, seuls, les rayons de soleil, à hauteur d'homme, donnent à la solitude son épaisse humanité.

Les peintres y sont concurrents ou associés des Dieux. Ils jouent avec la lumière et la prennent au sérieux. C'est par elle et avec elle qu'ils débordent la parole. Ils nous parlent. Ils nous font parler; de nous-mêmes à nous-mêmes et aux autres.

Lieu de parole d'une extraordinaire géométrie où la polarité est constamment déplacée. Les mots y sont remous, à la fois fluides et denses, mobiles et brisés. Ils sont signes sans sens donné. Ils portent en leurs flancs tous les possibles dons lesquels l'émotion et la raison trouvent leur commune intelligence.






Mais de qui ou de quoi je parle ? De peinture, d'un peintre ou d'un ami ? D'un artisan de la lumière ou de M'hamed Issiakhem ? Manière d'esquisser un personnage pour dissimuler l'autre ou coup de force contre le sort pour imposer silence à ma peine ? Faut-il alors laisser les verbes courir sur le papier en traînant derrière eux des images rémanentes, l'une poussant l'autre, jusqu'à épuisement de la mémoire; jusqu'au lever du jour, dernière frontière avant les évidences ?

J'ai connu Issiakhem il y'a plus de vingt ans, en même temps que kateb Yacine, Malek Haddad, Mohamed Zinet, Mohamed Saïd Ziad, Jean-Marie Serreau, Mourad Bourboune, Hadj Omar... à un moment où tous nos fantasmes libertaires, soudain, se vidaient devant la liberté venue à notre rencontre ici et aujourd'hui -. C'était à Paris, en été 1962. Mais ces fantasmes sont pugnaces. Ils n'abdiquent que rarement. Ou alors c'est pour rire ou lorsqu'on est très fatigué par la liturgie en bois dur des censeurs salariés. Ou bien encore, ils s'esquivent dons une provisoire discrétion devant une porte poussée de l'histoire. L'indépendance en était une; et une belle. Elle était là, encore toute fiévreuse, agitée et nue dans une fragrance d'aloès, de genêts, de sueur et de poussière de juillet...

... Kateb et Issiakhem étaient, à mes vingt ans commencés, mes repères dans l'algérianité; dans son histoire et dans son espace, transfigurés par la littérature et la peinture.

Mon vertige était grand d'être le lecteur passionné et troublé des énigmes qui bougeaient en leurs œuvres et d'être le témoin amicalement accepté dans le sillage tumultueux de leurs existences. Ces énigmes sont restées énigmes pour moi et pour d'autres, non qu'elles soient des mystères indéchiffrables, mois parce qu'elles sont des lieux de parole en dialogue avec les temps historiques nouveaux.

La littérature et la peinture deviennent avec Kateb et Issiakhem une digue, clandestinement et dangereusement bâtie, contre les fuites et l'évanouissement de la pensée.

Par l'écriture et par le figuratif se reconnaissent les temps de l'homme et s'annoncent des passages fantastiques d'une humanité nostalgique vers des humanités ouvertes dans lesquelles les passions de la vie restent problématiques mais possibles.

Issiakhem disait sa peinture avant de la faire et une fois faite, elle se disait elle-même. Toute idée de mystique créative ou d'inspiration spontanée meurt dans la démesure de son humour vif argent. Son verbe haut et effilé gronde en des poésies maelström sur un tempo de Bandera Rossa ou sur un air triste d'un ancien chant berbère. Il parlait des femmes. Il pensait à notre humanité. Femmes douloureuses et pleines, tatouées de blessures portées au front et au fond du corps. Humanités suturées, vrillées aux flancs du Djurdjura, aux bords de la Tofna, dons les gorges du Rhummel, sur les étendues drues des steppes, sur le socle métallique des Ziban. Femme une et plurielle, accrochée aux barbelés des temps de guerre, acculée au mur auquel elle se confond ; Femme dont la parole est cisaillée par celle de l'autre.

Sa pensée est constamment au travail, à la dérive dans d'anciennes mythologies et dans les frasques du quotidien.

Comme sa poésie, comme sa musique, sa révolte est à fleur de lèvres, au bout des doigts. Ru bout de ces quatre doigts de sa main unique, il donne au rêve, à la révolte, à la douleur, l'assise solide d'une merveilleuse et rigoureuse technique...

Benamar MEDIENE
Docteur en sociologie Enseignant à l'université d'Oran

Wikipedia - M'hamed Issiakhem
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