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vendredi 20 novembre 2009

La poesie tunisienne de langue française

Compte non tenu de la valeur de ses textes constitutifs, qui est très variable, il existe une poésie tunisienne de langue française très vivante, comme en témoigne le nombre de recueils publiés ces dernières années, surtout si l'on songe aux difficultés éditoriales qui sont le lot des ouvrages de création écrits en français dans un petit pays où on lit peu, où on lit surtout des journaux et où on lit essentiellement en arabe. Rares sont les poètes tunisiens qui ont publié plus d'un recueil : Moncef Ghachem, Hédi Bouraoui, Majid El Houssi, Tahar Bekri, D'Anselme. Culturellement, comme c'est le cas dans tous les pays arabes, le Tunisien est très réceptif à la poésie et le fait que cette poésie soit écrite dans la langue de l'ex-colonisateur, s'il modifie le problème, n'en transforme pas radicalement les données.

Cette poésie est le fait de deux catégories d'auteurs : les unilingues et les bilingues. Bien des poètes tunisiens écrivent en français parce que la seule langue qu'ils maîtrisent, en dehors de leur langue maternelle qui est le dialectal tunisien, est le français. Ce sont des hommes et des femmes qui, avant ou après l'indépendance, ont fait un cursus scolaire français : Sophie El Goulli en est le meilleur exemple. Comparativement, dans les générations qui s'adonnent actuellement à la poésie, leur nombre est nettement inférieur à celui des bilingues, c'est-à-dire ceux qui, ayant suivi un cursus scolaire national, avant ou après l'indépendance, ont opté pour la création en français ou écrivent dans les deux langues.

Parmi les émigrés, ceux qui ont définitivement opté pour une carrière professionnelle à l'étranger, en France comme Tahar Bekri, au Canada comme Hédi Bouraoui ou en Italie comme Majid El Houssi, s'il existe un bon nombre de bilingues, rares sont ceux qui écrivent dans les deux langues, l'arabe devenant ainsi dans leur poésie un substrat culturel souvent très voyant dans des textes écrits en français.

Paradoxalement, cette vitalité de la poésie tunisienne de langue française n'a pas produit d'oeuvre majeure mais cela est vrai de la plus grande partie de la littérature maghrébine de langue française qui, dans ses meilleures réalisations, est récit, fiction narrative, comme si la poésie était moins distanciée, plus proche de l'expression spontanée et par conséquent de la langue maternelle.

Nos ancêtres les citadins

Depuis Mustapha Kourda qui publia de la poésie en français dès 1894, des générations de poètes se sont succédé, les anciens comme Salah Farhat, Salah Ettri ou Marius Scalési, les moins anciens comme Mohamed Férid Ghazi (Night, 1949), Abdelwahab Bouhdiba (Les Perles illusoires, 1950), Abdelmajid Tlatli qui obtient le Prix de Carthage pour son recueil Les Cendres de Carthage (1952) ou Claude Benady, rédacteur en chef de La Kahéna, ceux qui, à leur suite, commencèrent une oeuvre qui se poursuit (Hédi Bouraoui, Abdelaziz Kacem, Moncef Ghachem, Chems Nadir ou qui, interrompue par la mort, continue de féconder les esprits (Salah Garmadi), ceux qui, comme Albert Memmi, publièrent des poèmes sur le tard (Le Mirliton du ciel, 1990) et les nouveaux poètes (Tahar Bekri, Hafedh Djedidi, Amina Saïd).

Parmi les anciens, une figure se détache, celle de Marius Scalési (1892 - 1922), difforme, tuberculeux et fou. Ses Poèmes d'un maudit, jaillis du malheur, exhibent leur authenticité comme un bien :

Ce livre, insoucieux de gloire,
N'est pas né d'un jeu cérébral :
Il n'a rien de la Muse noire,
De l'Abîme ou des Fleurs du Mal

Mais leur exotisme est un peu surfait et des influences s'y décèlent aisément, celles de Baudelaire et de Richepin :

Je suis le sultan du sérail des mortes.

Garmadi, ses enfants, la violence et l'humour

Tout genre se constitue par référence à une oeuvre, soit, prolifération du même, comme un hommage rendu à un modèle, soit, affirmation d'une différence inaliénable, par un acte d'opposition, de négation de ce modèle, d'une différence inaliénable. Le poète auquel se réfèrent les poètes tunisiens actuels demeure Garmadi, plus souvent pour honorer la mémoire de l'intellectuel populaire et impertinent que pour reprendre ses tics d'écriture et ses obsessions thématiques. Mais plusieurs lui doivent en partie la violence qui bat dans leurs textes, quelquefois comme un coeur transplanté; rares pourtant sont ceux qui ont hérité de sa qualité essentielle : son humour décapant. Cet humour n'est d'ailleurs que le revers de la violence, c'est une violence rationalisée, maîtrisée, urbanisée, une violence de "beldi", de citadin, disséquant ses contemporains en sirotant son thé à la menthe.

Pour nombre de ces poètes, la langue française devient l'espace privilégié où l'interdit se tolère, où peut se dire l'indicible, presqu'une maison close de la langue. Les consonnes chuintantes et rocailleuses de Moncef Ghachem se bousculent pour dénoncer le racisme, pour dévoiler la misère et le crime :

J'écris avec la tyrannie de misère (...)
J'écris et la colère gronde dans mon coeur transparent
(Car vivre est un pays)

Le mal de vivre de Garmadi n'a pas toujours son origine dans les tourments existentiels; il n'est jamais métaphysique; le plus souvent, il est politique. Une image revient obsessionnellement dans ses vers, celle des sbires qui, en perpétrant le scandale qu'est la torture, demeurent des hommes comme vous et moi :

Mal de nommer compatriotes des hommes candides.
Qui grignotent des glibettes qui mangent du kadide [1]
En dépeçant nos ongles marinés dans l'acide

(Nos ancêtres les bédouins.)

Tel autre poète, dans un pays dont l'Islam, qui interdit explicitement le vin et la viande porcine, est religion officielle, ne craint pas de publier :

Je bois du vin quand j'ai envie.
Et si j'ai faim mange du porc. [2]

Ce courage un peu ostentatoire est curieusement plus présent dans la poésie de ceux qui sont restés au pays comme si la proximité de l'interdit politique, dans les années de durcissement du régime bourguibien ou du tabou religieux, particulièrement accru ces derniers temps du fait de la montée intégriste, induisait des réactions de défi, assez peu dangereuses en vérité du fait du caractère confidentiel de la diffusion des ouvrages et de l'inaccessibilité de la langue française à la majorité des lecteurs potentiels.

Il n'est pas étonnant que la figure de Bourguiba, qui avait poussé à un point rarement atteint le culte de la personnalité, soit au centre de ce type de poésie. C'est sans doute lui le "Dieu" qui trône dans Nos ancêtres les bédouins, "Dieu chauve et chauvin", et c'est lui "le guide" "avec ou sans [lequel] on vit" dans l'admirable poème qui donne son nom au recueil Avec ou Sans mais on le trouve aussi, moins délicatement évoqué, chez Larbi Ben Ali :

Mon pays est entre des mains meurtrières
Des mains qui désespèrent
Ruent et gravent de nobles phrases
Sur du marbre.

(Le Porteur d'eau)

L'impatience de la révolte et de la contestation", selon l'expression de Jean Déjeux [3] n'est pas un thème mineur de notre poésie de langue française même si, comme l'observe le même critique, elle est moins apparente en Tunisie qu'en Algérie ou au Maroc. Est-ce parce que le Tunisien est, comme il en a la réputation, plus pacifique ou plus hypocrite ?

Les causes me semblent plutôt à chercher dans la nature du régime politique et l'atmosphère caractéristique de la vie sociale, l'un et l'autre étant relativement plus marqués de libéralisme que ceux des voisins. C'est ainsi que s'explique aussi, chez Garmadi par exemple, la préférence avouée pour le sourire sarcastique prenant le pas sur le cri d'indignation et dont le meilleur exemple est le poème "Conseils aux miens pour après ma mort", écrit originellement en arabe :

Ne prononcez pas le jour de mes obsèques la formule rituelle
Il nous a devancés dans la mort mais un jour nous l'y rejoindrons
Ce genre de course n'est pas mon sport favori.

(Nos ancêtres les bédouins)

La passion et l'impuissance

Chebbi, poète arabophone, qui est à la fois le Rimbaud et le Hugo tunisien, fou d'amour pour son peuple, le porte aux nues et le voue aux gémonies. Ce double mouvement de la passion se retrouve chez bien des poètes de langue française. C'est Moncef Ghachem qui a le mieux su exprimer cet amour en termes de ferveur érotique :

J'écris avec toi bien-aimée mon sang mon coeur ma voix
Avec ma patrie Tunisie mon offrande
Je ne suis qu'à toi je peux me déchirer pour toi
Tunisie ma chérie ma Tunisie chaude amante

(Car vivre est un pays)

Salah Garmadi l'associe à d'autres sens : l'odorat, la vue et le goût :

oh mon coeur friand m'en lasserai-je un jour
des mimosas frileux fleurissant mes retours (...)
des couleurs enivrées de nos murs blancs et bleus (...)
des dattes de lumière des pastèques de sang.

(Nos ancêtres les bédouins)

La détresse, l' "emmurement" sont concrètement traduits, chez ce poète sensuel, par l'image de la privation, l'irrémédiable rupture avec la saveur succulente des fruits méditerranéens :

Comme si jamais plus nous ne mangerons de mûres (...)
Comme si jamais plus l'orange ne sera sanguine

(Nos ancêtres les bédouins)

La nostalgie du pays, surtout chez les exilés - volontaires ou involontaires - participe de cet amour. "Tunis je t'ai quitté un jour contre mon gré", avoue Claude Benady dans Un Eté qui vient de la mer, tandis qu'Albert Memmi, avec une sensualité surprenante, savoure les délices du souvenir ou que Tahar Bekri s'abandonne à la douceur des évocations. Même Hédi Bouraoui, qui pourtant rêve d'un monde sans frontières, "without boundaries", révèle son attachement au pays natal :

Obsédé l'apatride
Il a beau se réfugier
S'accrocher au premier venu (...)
Rien
Même la mort ne peut venir au secours [4]

Cette nostalgie est souvent associée à la mère comme chez Ghachem car si "vivre est un pays", ce pays - là ne suffit pas à la faim d'amour du poète :

ma mère si jeune bonne et brisée par le capital
j'ai retrouvé son sourire avec la tranche de pain noir
le canoun de romarin
et la soupe réchauffée

(Cent mille oiseaux.)

Le constat d'échec dressé par Majid El Houssi, le fossé qu'il découvre entre son peuple et lui n'en procèdent pas moins de la même passion : "Le texte goudronné et gluant de métaphores inutiles pour une racaille aux haillons sordides" (Ahméta-O).

Garmadi, lui, lorsqu'il songe à ces "damnés [qui] rêvent"
De bière
Et de Bavière
Et de seins dénudés,

ne leur en veut nullement mais tourne sa dérision contre les intellectuels, contre lui-même :

Je suis un poète suis-je un poète
Et tous ces intellectuels bêtes
Qui ne font que leurs emplettes

(Nos ancêtres les bédouins)

La poésie pour tous, celle qui devait toucher les masses, changer la vie, n'émeut qu'un cercle restreint, une élite idéaliste. Abdelaziz Kacem, avec humour, évoque ces "retours à l'envoyeur" par lesquels le peuple réexpédie au poète sa marchandise (Le Frontal).

N'empêche que la Tunisie est là, exhibée ou en filigrane, dans presque toute la poésie de langue française, à travers cette

(...) fille perdue de la Kasbah
Figée devant un lablabi [5]
Une fille dans un sale
Safsari [6] [7]

ou dans les invocations au passé millénaire du pays, aux multiples races qui l'ont constitué, de "nos ancêtres les bédouins" qui nient par leur seule présence le "slogan effaceur", à la brillante civilisation arabe d'Orient et d'Occident que ressuscite la mémoire de Chams Nadir :

Et voici que m'étreint une semblable douceur du soir
Descendant sur l'Euphrate et le Guadalquevir
Voici que bruit à mes oreilles le vol des abeilles
Dans les jardins de Grenade et de Samarkande

(Le livre des célébrations)

en passant par la "sève numide", réactivée par le même poète, le passé phénicien, "les monuments magnère abattus par la haine" dont se souvient Ali Hamouda (Terre maternelle).

Bien que "descendant si bas d'une si haute ascendance" le poète ait "peine à remonter la pente" (Abdelaziz Kacem, Le Frontal), cette réappropriation du passé est souvent euphorique. Elle est libératrice comme la remontée du refoulé. Elle révèle que l'écriture demeure une entreprise d'auto-construction ou d'auto-justification.

Presque tous y succombent, à l'exception peut-être de Hédi Bouraoui qui se veut le champion de l'universel :

Je nie toutes vos notions
Je refuse d'être classé
Même dans la famille
Des crustacés

(Tremblé)

Mais son universalisme a quelque chose de volontairement étriqué. Il va de pair avec un engagement tiers-mondiste revendiqué et assumé :

Chants créoles
Chants wolofs
Chants arabes
Chants berbères
Chants... chants.... chants
Chants de la liberté

(Haïtu-Vois)

Les affres de la langue

Comme ses frères maghrébins, tout poète tunisien de langue française se voit un jour ou l'autre, quand ce n'est pas tous les jours, confronté à la question classique: "Pourquoi écrivez-vous en français ?". Il s'agit là d'une question irritante en raison de tous les sous-entendus qu'elle draine dans son sillage mais c'est une bonne question.

L'acculturation qui "torture" Majid El Houssi "dans la voussure de [son] être" le pousse paradoxalement à "re-trouver [sa] langue effacée" (Iris Ifriqiya). Moncef Gachem se révèle moins tortueux et moins torturé : "Je me gausse de l'angoisse sénile de ceux qui galvaudent la poésie maghrébine de langue française, prétextant déracinement et déculturation" [8]. Quant à Garmadi, il avoue sans ambages : "(...) c'est par l'intermédiaire de la langue française que je me sens le plus libéré du poids de la tradition" [9] et, dans Le Monde, il considère que, dans la situation où il écrit, le problème de la langue est un faux problème comparativement au problème de la création, de la liberté d'expression, et de l'auto-censure : "Devant toute bouche trilingue et cousue, je dis : "liberté" et "crachez le morceau", en arabe classique ou parlé, en français roté ou éternué : que le mot soit et puis viendront les comptes" [10].

Cette sensibilité au problème de la langue se retrouve chez les critiques qui, dans ce domaine, multiplient les affirmations qui n'ont pour fondement que leur conviction intime. Lorsque Taoufik Baccar écrit : "Il semble que le Tunisien, chaque fois qu'il a eu à engager les profondeurs de son moi, ait répugné à recourir au français" [11], pense-t-il que son ami Garmadi ait engagé autre chose que les profondeurs de son moi dans la partie française d'Avec ou Sans ou Nos ancêtres les bédouins ? Et Hédia Khaddar est-elle sûre de son fait quand elle avance que "chez les auteurs bilingues, la création littéraire est différente selon qu'ils écrivent en arabe ou en français ?". Ne généralise-t-elle pas trop vite à partir d'un cas ou deux ?

En réalité, le français, chez les meilleurs poètes, n'est pas une langue d'emprunt mais une langue appropriée par laquelle s'écoulent naturellement les humeurs, les sentiments, les rêves et les obsessions de l'homme. Riche et pleine de vie, l'expression du moi en français l'est à plus d'un titre. Culturellement, elle est puissante parce que c'est une scène de liberté où des mots, quelquefois morts pour la civilisation qui les a inventés, demeurent actifs lorsqu'ils sont transposés dans un autre contexte. Ainsi, tel texte français qui, en engendrant 1789, a fait son oeuvre en France, demeure vif dans une Tunisie guettée par le fondamentalisme de même que tel poète arabe subversif continue, par delà les siècles, à distiller une contre-culture salutaire :

Voltaire est à moi plus qu'à toi
Mais j'ai de plus Abou Nawass [12]

Certes, la langue poétique succombe souvent au psittacisme et frise la caricature comme chez feu Mohamed Jamoussi qui, empruntant les rythmes de la versification française classique, emporte en même temps ses thèmes et ses motifs, peuplant ses poèmes de sylphes, de naïades et autres divinités champêtres. Mais ailleurs, lorsque l'imitation est pastiche volontaire et conscient, lorsqu'un sourire en coin l'illumine, elle est tout à la fois témoignage d'une filiation et prise de distance irrévérencieuse.

Le problème de la langue est aussi, on pouvait s'en douter, un thème à part entière. "On sait, depuis Mallarmé qu'"éprise d'elle-même", la poésie moderne parle surtout de poésie. Abdelaziz Kacem intitule un de ses textes "Al" (Le Frontal) et Chems Nadir adresse une "supplique dérisoire à l'Aleph", tandis que Sophie El Goulli, moins cérémonieuse, s'écrie :

Qu'est-ce que cette histoire ?
des lettres et des chiffres
des consonnes qui ne sonnent aucune heure
des voyelles qui ne donnent rien à voir

(Vertige solaire)

Une écriture spécifique ?

Il est incontestable que la langue arabe nourrit la littérature maghrébine d'expression française en profondeur et qu'elle lui impose son lexique brut ou apprivoisé par la traduction [13]. Les plus beaux exemples nous en sont fournis par Garmadi dont certaines images découlent d'un décalque poétiquement remanié du dialectal tunisien. Ainsi en est-il du vers "Et le pauvre se penche sur son crachat", exprimant la détresse de l'indigent qui croit voir un sou dans son propre crachat par le recours à un dicton fustigeant l'avarice ou encore de l'énigmatique expression "l'homme directeur et demi" inspirée de l'usage dialectal où pour clouer le bec à un interlocuteur impudent qui a eu l'audace de contester une affirmation, on la reprend en la flanquant de l'expression "et demi" [14].

Il est plus périlleux cependant de tenter de retrouver, comme le fait Hédia Khaddar, les rythmes de la musique arabe dans la poésie de langue française [15].Il est possible en effet, en se forçant un peu et en ajoutant foi à ce que laissent entendre El Houssi en se servant du personnage du "meddah" ou récitant ainsi que Gachem se référant au "mewall", de trouver dans les vers de ces poètes une vague ressemblance avec les rythmes lancinants des chants arabes ou de la poésie orale. Mais il m'est difficile, pour ma part, d'admettre que la phrase nominale qui est la caractéristique essentielle de la poésie française moderne paraisse inspirée de la syntaxe arabe chez Garmadi ou encore que les jeux de mots dont il était friand aient quelque chose à voir avec la dérivation à partir de la racine trilitère. Il m'est encore plus intolérable d'apprendre que ce libertin qui n'avait pas la moindre accointance avec les mystiques ni le moindre respect pour leurs croyances "renoue avec la répétition orale des chants liturgiques" de sorte que "l'effet sonore de la répétition à chaque vers n'est plus ressenti comme simple effet rythmique mais comme un véritable tourbillon semblable à celui qui emporte le Derviche tourneur". Je crois plus simplement qu'en empruntant une langue, on emprunte ses cadences et que l'originalité de notre poésie de langue française ne réside pas dans son rythme.

De quelques erreurs de vocation

Le corpus de la poésie tunisienne de langue française n'est pas sans défaut. Cela n'a pas échappé à la perspicacité de Jean Déjeux [16]. Quelques recueils publiés sont manifestement le fruit d'une erreur de vocation. Langue fautive, rythmes effilochés, collages de mots sans art ni raison, litanies mécaniques faites de phrases nominales alignées à la queue-leu-leu. Rares sont les textes d'une même tenue dans un même recueil et, dans le même poème, rares sont les vers qui méritent une égale attention. S'ajoute à cela l' hermétisme qui est plus souvent, il faut bien le dire, le résultat de l'absence d'une intention esthétique présidant à la composition du texte que celui d'une épaisseur sémantique constitutive du poème.

Ces défauts-là sont plus graves que le sentimentalisme signalé par Jean Déjeux et qui vire parfois au nombrilisme et à l'exhibitionnisme. L'écriture primaire, non élaborée, le défaut de construction, l'absence d'exigence en un mot, ne sauraient se justifier, n'en déplaise au critique, par le "désir de se distinguer, de "tordre" la langue pour mieux s'affirmer" [17]

Les nouveaux poètes

Un espoir persiste pourtant, porté par de jeunes poètes et de moins jeunes ayant publié leur premier recueil vers la quarantaine. Le souffle persien de Hafedh Djedidi, la sensualité discrète de Leïla Ladjimi Sebaï, les rythmes et les images de Tahar Bekri, les évocations abstraites de Mohamed Ridha Kéfi, le déchaînement lascif de Monique Akkari, les petites touches poétiques de Hichem Ben Ammar, les mots révoltés de Mahmoud Chalbi sont prometteurs. Les efforts consentis pour l'édition de manuscrits, souvent à compte d'auteur, conjugués à ces sensibilités variées, lorsque celles-ci seront mieux servies par le temps et l'expérience, donneront, à n'en pas douter, une belle moisson et, pour le moins, maintiendront pour longtemps dans notre pays, le charme évocateur d'une poésie nationale proférée dans la langue d'Eluard et de Guillaume Apollinaire.

Samir MARZOUKI

(Extrait de «La littérature maghrébine de langue française», Ouvrage collectif, sous la direction de Charles BONN, Naget KHADDA ; Abdallah MDARHRI-ALAOUI, Paris, EDICEF-AUPELF, 1996).

Tous droits réservés : EDICEF/AUPELF

[1] Viande salée et séchée.
[2] Samir Marzouki, Braderie
[3] Poètes tunisiens de langue française, p. 14.
[4] Inédit publié par H. Khaddar, Anthologie de la poésie tunisienne de langue française.
[5] Soupe de pois-chiches.
[6] Voile blanc, caractéristique vestimentaire essentielle de la femme traditionnelle.
[7] Ghachem, Car vivre est un pays
[8] Cité par Jean Déjeux, Poètes tunisiens de langue française p. 13.
[9] Alif, n° 1, décembre 1971, p. 37.
[10] Cité par Jean Déjeux, Ibid.
[11] Alif, op. cit. p. 13
[12] Samir Marzouki, Braderie.
[13] Voir "Espace culturel dans la poésie tunisienne contemporaine d'expression française (1956 - 1983), IBLA, n° 154, 2e sem, 1984, p. 300.
[14] Voir S. Marzouki, "De A jusqu'à T avec nos ancêtres les bédouins", la tunisianité de la littérature tunisienne de langue française", actes du colloque". La littérature tunisienne de langue française", Faculté des lettres et sciences Humaines de Kairouan, GRELILAF, 1990 à paraître.
[15] Anthologie de la poésie tunisienne de langue française, op. cit., pp. 38 - 39.
[16] Op. cit.
[17] Hédia Khaddar, op. cit., pp. 11


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Penseurs maghrébins contemporains




Le Maghreb est-il un lieu de pensée ? Est-il "producteur" de pensée ou simplement "consommateur" de la pensée des autres ? Neuf chercheurs nous proposent une lecture de certains penseurs maghrébins contemporains répondant à la double exigence d'avoir une œuvre écrite et un projet de société. Ce travail de lecture et d'analyse a contribué à mettre en lumière une pensée riche en personnages singuliers et novateurs.

Auteur(s) : Collectif

Format : 14,5 x 21cm
Nombre de pages : 280 pages
Année de parution : 1994
ISBN : 9973-19-026-2

Marguerite-Taos Amrouche


Marie Louise Taos Amrouche est une artiste amazigh-kabyle, écrivain d'expression française et interprète de chants traditionnels kabyles. Elle est née le 4 mars 1913 à Tunis, et morte le 2 avril 1976 à Saint-Michel-l'Observatoire en France.

Taos, fille de Fadhma Aït Mansour Amrouche et sœur de Jean-El Mouhoub Amrouche, est la première femme algérienne romancière, avec Jacinthe noire, publié en 1947. Son œuvre littéraire, écrite dans un style très vif, est largement inspirée de la culture orale dont elle est imprégnée, et de son expérience de femme. En signe de reconnaissance envers sa mère, Marguerite-Fadhma Aït Mansour, qui lui a légué tant de chansons, contes et éléments du patrimoine oral, elle signe Marguerite-Taos le recueil Le Grain magique, en joignant à son prénom celui de la mère.

Fawzi Mellah



Fawzi Mellah, né en 1946 en Tunisie, est un écrivain et journaliste tunisien. Il est universitaire à Genève en Suisse.

Mahmoud Aslan

Mahmoud Aslan, né le 14 mai 1902 à Tunis, est un écrivain tunisien francophone.

Il naît dans une famille de commerçants d'origine turque par son père et égyptienne par sa mère. Grandissant à Souk El Arba où il fréquente l'école franco-arabe, il part pour Tunis en 1917 afin d'y étudier au Lycée Carnot. Il effectue ensuite plusieurs séjours à Paris, y travaillant comme employé de commerce et épousant finalement une Parisienne.

Revenu à Tunis en 1927, il entre au ministère de la justice où il fait carrière durant trente ans. Durant cette période, il se lance dans le journalisme; il dirige ainsi deux journaux mensuels, Tunis littéraire et artistique et Le Petit Tunisien, et écrit durant trente ans pour La Presse de Tunisie. Il collabore aussi à L'Action Tunisienne jusqu'en 1972.

Aslan contribue également à la littérature tunisienne durant la période du protectorat français, notamment en adhérant à la Société des écrivains de l'Afrique du Nord, dont dépend la maison d'éditions La Kahéna qui publient une bonne partie de ses ouvrages, et en présidant le Cénacle littéraire tunisien.

Ethnographe, cet auteur est finalement naturalisé français, ce qui le prive de l'enterrement rituel des cimetières musulmans.

mercredi 11 novembre 2009

Hamid Nacer-Khodja


Hamid Nacer-Khodja, né le 25 janvier 1953 à Lakhdaria, est un écrivain et poète algérien.

Hamid Nacer-Khodja a fait ses études primaires, secondaires et supérieures (École nationale d’administration) à Alger. Après avoir exercé de nombreuses responsabilités au sein de l'administration locale, il exerce actuellement la fonction de directeur de l'Institut des lettres et des langues au centre universitaire de Djelfa.

Oeuvres

Hamid Nacer-Khodja a fait éditer trois ouvrages de Jean Sénac :

Oeuvres poétiques (Actes Sud, 1999),

Pour une terre possible, poèmes et autres textes inédits (Marsa, 1999) et Visages d'Algérie,

Regards sur l'art (Paris Méditerranée - Edif 2000, 2003).

Il a également publié deux ouvrages sur cet auteur :

Albert Camus - Jean Sénac ou le fils rebelle (Paris Méditerranée - Edif 2000, 2004) et Sénac chez Charlot (Domens, 2007).




Jean Sénac et Albert Camus, tous deux nés en Algérie, ont entretenu une relation épistolaire entre 1947 et 1958. Cette correspondance est restée largement ignorée. Les lettres réunies ici par Hamid Nacer-Khodja, et son essai Le Fils rebelle, nous racontent l'amitié profonde qui lia les deux hommes. Quand Sénac, jeune poète de vingt ans, écrit pour la première fois à Camus, celui-ci est déjà internationalement connu. Pourtant l'écrivain répond aussitôt. Ces deux lettres inaugurent une correspondance affectueuse et exigeante. Dans son essai, Hamid Nacer-Khodja démontre que jean Sénac fut le fils rebelle d'Albert Camus, père impossible. Leur relation, qui s'inscrit entre la littérature et la politique, se termine dans l'impasse d'une tragique réalité, la guerre d'Algérie, dont les deux hommes eurent une approche différente.

Quelques-uns de ses poèmes figurent dans de nombreuses anthologies, parmi lesquelles celles de Sénac, Jean Déjeux, Tahar Djaout et Abdelmadjid Kaouah.

Bibliographie

Jean Sénac, Anthologie de la nouvelle poésie algérienne, essai et choix de Jean Sénac (Youcef Sebti, Abdelhamid Laghouati, Rachid Bey, Djamal Imaziten, Boualem Abdoun, Djamal Kharchi, Hamid Skif, Ahmed Benkamla et Hamid Nacer-Khodja), Poésie 1, n° 14, Paris, Librairie Saint-Germain-des-Prés, 1971.

Kamel Bencheikh, " Jeune poèsie algérienne ", Traces n° 60, Le Pallet, anthologie de poètes algériens, introduction et choix de Kamel Bencheikh

Tahar Djaout, Les Mots migrateurs, Une anthologie poétique algérienne, présentée par Tahar Djaout, (Youcef Sebti, Rabah Belamri, Habib Tengour, Abdelmadjid Kaouah, Hamid Tibouchi, Mohamed Sehaba, Hamid Nacer-Khodja, Tahar Djaout, Amine Khan, Daouia Choualhi), Office des Publications Universitaires, Alger, 1984.

Visages d'Algérie, Écrits sur l'art, textes rassemblés par Hamid Nacer-Khodja, préface de Guy Dugas, [textes notamment sur Mohamed Aksouh, Abdallah Benanteur, Baya, Sauveur Galliéro, Mohammed Khadda, Jean de Maisonseul, Maria Manton, Denis Martinez, Louis Nallard], Paris, Paris-Méditerranée / Alger, EDIF 2000, 2002 (ISBN 28427215X).


Jean Senac



Jean Sénac (1926-1973), né de père inconnu à Béni-Saf en Oranie, le "poète qui signait d'un soleil", fut assassiné à Alger le 30 août 1973. Son meurtre reste encore, volontairement (?) non élucidé (il se savait traqué par le FLN et cible d'un assassinat proche). Algérien ou Français ? Algérien à coup sûr si on considère que cette nationalité fut par lui revendiquée. Il chante la lutte révolutionnaire en qui il met toute son espérance par sa capacité de créer un monde de beauté et de fraternité, dans une Algérie ouverte à toutes les cultures. Il y associe son propre combat : recherche d'identité profonde, à la fois personnelle et culturelle, et sa lutte pour faire accepter son homosexualité : "Ce pauvre corps aussi/ Veut sa guerre de libération". Grand admirateur de Nerval, de Rimbaud, d'Artaud,
de Genet.


Une partie de ses archives est déposée aux Archives de la Ville de Marseille.

samedi 7 novembre 2009

Palmes et Blessures

Palmes Et Blessures
ISBN : 978-2-296-06702-8
EAN13 : 9782296067028
janvier 2009 • 62 pages


Voix de la résistance, souffle engagé et épanchement intimiste, voilà la source qui irrigue la poésie de Sidi Abdellah ABDELMALKI. Il regarde suinter la blessure. Mais, loin de se laisser vaincre, il la nappe de ces palmes balsamiques, palmes de la victoire et du réconfort poétique. Au beau milieu de la douloureuse errance, peut alors commencer cette injonction assurée : Sois heureux / Sois heureux donc / Dans l'éternité du moment / Malgré l'adversité des passions (...).



Abderrahman Benhamza

Abderrahman Benhamza, écrivain et critique d’art, est né en 1952 à Marrakech, parmi ses oeuvres et ses livres, on trouve : "Le Voyageur" (1975), "Lumières fragiles et profonds déserts" (1977), "Chant en do mineur" (1981) et "D'un sommeil à l'autre", "C'est ici que ça se passe" poète en français (2007)... etc.

Dans ses publications littéraires, il nous fait part de son voyage intérieur à travers un style simple, clair et accessible, comme disait Boileau : «Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément». Son art d’écrire donne une personnalité à son acte créatif dans une nouvelle ère de communication artistique et allie réalisme et imagination dont le bon sens est la chose du monde la mieux partagée.

vendredi 6 novembre 2009

Algerie : Une Mata Hari sioniste dans le gouvernement algerien ?

En Algérie, en règle générale, les livres sont publiés à compte d’auteur, en quasi-clandestinité, tirés, au maximum, à 1500 exemplaires. La censure des livres et journaux y est monnaie courante. Les auteurs : écrivains et journalistes, exercent une autocensure qui dépasse exigences des censeurs. Ce qui rend leurs basses oeuvres : insipides et nauséabondes. Les livres publiés en Algérie ou importés, qui conviennent aux gouvernants incultes, sont jugés comme étant louches et méprisés par leurs lecteurs potentiels.

Dans les années 90, les services algériens ont élevé, comme des troupeaux de bétail et formé des : Journalistes et écrivains maisons. Bien que notoirement connus par les Algériens pour être logés et pris en pension par un Etat-patron-mafieux, ces écrivains et journalistes, hommes et femmes, sont estampillés : « Démocrates et libres. » C’est l’une des raisons pour lesquelles les Algériens répugnent à lire leurs grimoires alambiqués. Les Algériens achètent un journal uniquement pour s’informer des résultats sportifs, notamment du football et des pronostiques des jeux de hasard.

Les livres interdits en Algérie, qui se vendent sous le manteau, y sont particulièrement prisés par les indigènes du néo-colonialisme. Pour faire un best-seller dans ce pays, il faut que l’Etat fasse cadeau à son auteur : le censurer, l’interdire, saisir ses livres, le persécuter... le tout à grand renfort de publicité.

L’Itineraire dans Archeologie du chaos (Amoureux) de Mustapha Benfodil


Les enjeux des voix narratives
Dya Kamilia AIT-YALA
Ecole Normale Supérieure, Bouzaréah

Écrire ne tue pas la voix, mais la réveille, surtout pour ressusciter tant de soeurs disparues.

Assia Djebar

N’ayons pas peur d’aller à l’encontre des évidences : la parole écrite est une parole vocalique. Loin de vouloir polémiquer sur la différence de performances demandées à l’écrit et à l’oral, notre propos répond juste à un principe tout littéraire : tout texte écrit est destiné à être lu à différents volumes, de la lecture silencieuse d’un roman, à la déclamation d’un texte dramatique. Il est vrai que moulée dans l’écriture romanesque, la voix se dédouble en voix du narrateur et voix du lecteur.

Mais est-ce que ce dédoublement conduit nécessairement à sa dénaturation ?

La réponse à cette question, toute rhétorique, ne nous semble pas si évidente. Elle l’est d’autant moins lorsqu’elle prend pour sujet d’application des textes de la littérature maghrébine où la voix affiche ostensiblement sa matérialité rythmique en la subordonnant au tempo des langues maternelles, où la parole, «voix vive» selon la désignation de Fonagy, s’affranchit de la grammaire française et où, enfin, le discours, par déformations phonique, « prend » les accents des langues du Maghreb.

Tous ces processus d’oraliture font de la voix l’élément central de toute approche narratologique du texte maghrébin de graphie arabe ou de graphie française. Mais, il faudra se méfier de toute tentation de simplification qui nous conduira à restreindre le champ d’application d’une telle approche. La parole, dans un texte romanesque, n’est pas seulement engagée dans un processus d’oraliture qui « altère » la structure de la parole écrite, elle se présente, comme dans les arts oraux, dans l’image une parole essentiellement collective. Ce caractère collectif de la parole ne découle pas de la nature sociale de la langue qui est par définition une création plurielle. Ce type de raccourci serait trop évident et donc suspect. La nature collective de la parole, même écrite, est inhérente à la parole elle-même qui se présente toujours dans une relation de coexistence avec d’autres sources de représentation, qui permet l’élaboration de ce qu’on peut désigner de ponts entres tous les discours de la représentation. Cette optique étend le champ d’application de la théorie dialogique de Bakhtine.

C’est afin de référer à cette réalité complexe qui n’est pas prise en compte dans le processus d’oraliture que nous avons choisi de travailler la notion d’itinéraire dans le roman de M. Benfodil, l’Archéologie du chaos (amoureux).

A travers ce vocable (itinéraire), A. Laâbi cherche à isoler le phénomène « protéiforme » du discours littéraire maghrébin.

Ce caractère protéiforme n’est pas à considérer dans sa forme générique mais plutôt au plan des timbres de voix.

C’est ainsi que le texte maghrébin est un itinéraire qui promène l’oreille du lecteur des voix les plus graves, aux rumeurs qui frôlent parfois les rives du silence. C’est ces modalités par lesquelles se répand la voix dans le roman Archéologie du chaos amoureux que nous tenterons de présenter dans ce présent article.

Sous la forme d’un journal de bord, le récit met en texte la course effrénée d’un obscur auteur aux prises avec son projet d’écriture. Suite à la demande de sa muse-fée (IL), l’auteur, Marwan tente d’achever en une journée la rédaction d’un roman qui déconstruira « l’ordre narratif national » 1. Ce projet rédactionnel va aboutir au dédoublement du récit qui produit sa propre mise en abyme. Ces récits «en négatif» laissent place aux notes de l’inspecteur Kamel chargé d’enquêter sur la mort de l’auteur Marwan et à un « manifeste du chkoupisme ».

Tous ces « récits » tournent autour d’une quête centrale, celle de la détermination de l’algorithme central de la vie.

Malgré cet entrelacement de récits, le drame central, celui de l’auteur au prise avec son écriture et donc inévitablement avec le temps finira par être « formulé », la vérité finira par éclater sous forme de l’algorithme essentiel de la vie, donné par l’inspecteur Kamel : l’amour, ou n’est-ce que les murmures du coeur qui est représenté à travers ces parenthèses qui enclavent le mot « amoureux » dans le titre ?

Ecriture polyvocalique, le texte de M. Benfodil est construit autour du Verbe Collectif. Son écriture en reste marquée et se trouve chargée d’une fonction scénique qui permet la mise en scène de voix qui parcourent le chemin qui sépare la pure expression orale, la pure expression écrite et l’expression du Verbe urbain si cher à l’auteur du Bavardage du seul.

Ce chemin de traverse s’incarne dans le corps du texte à travers les sonorités du texte. Nous résumons, ici, les caractéristiques des genres littéraires oraux présentées par Marcel Jousse, la primauté du rythme, la subordination de l'oratoire au respiratoire et de l'action à la manifestation. Il est évident que le passage à l’écrit modifie ces caractéristiques mais, il nous a semblé intéressant de voir dans quelle mesure il est possible de dire qu'une voix du texte se met en scène dans le texte d’un écrivain qui témoigne d'un attrait pour les cultures urbaines souvent non-écrites.

Il est intéressant de voir, dans un premier temps, dans quelle mesure les choix vocaliques retenus répondent à la quête du temps (un temps universel mais aussi un temps rythmique), du sens, du mot.

Puis, nous nous attacherons à mettre au jour le murmure vocalique qui sonorise le texte. Et enfin, nous nous intéresserons à la portée d’une telle sonorisation, d’une telle archéologie du texte qui doit « chercher dans le sens primitif des mots le sens primitif du monde » 2

Quels choix d'écriture Benfodil fait-il pour mettre en mots la culture urbaine non oral ?

Nous verrons qu'il s'agit principalement d'un appel à une multiplicité de formes pour traduire la pluralité des modes d'expression urbaine.

Devant l’incapacité des mots à dire, l’auteur choisi l’exploration de leur force poétique dans ce qu’ils ont de plus matériel donc de plus clos.

Enfermés dans leurs propres manifestations, condamnés à n’être qu’une résonance, qu’un écho mille fois reproduit sans jamais atteindre leur propre communicabilité, les mots finissent par dévoiler leur pouvoir de suggestivité. En comparaison, les mots dans «l’écrit pur» doivent en plus de la signifiance attendre la communicabilité Dès lors, la multiplication des formes et des voix narratives permet la problématisation des mots dans ce qui peut être vu comme le théâtre de la voix.

L’impuissance qui envahit l’auditeur-lecteur à totaliser le sens de l’Archéologie du chaos (amoureux) s’explique donc par le mystère de la matière centrée sur le problème de communication qui fait de ce texte une oeuvre fondamentalement ouverte mais aussi par un effet global de la mise en mots, cultive subtilement l’art de la rupture, de la suggestion de l’incertitude (équivalent dans la littérature « orale » à l’accumulation, à l’expression participative, et à la nuance agnostique).

Ces caractéristiques sont aussi à envisager comme émanant d’un faisceau de procédés convergeant pour entraver l’évidence du sens. Cette rhétorique semble tendre à une rhétorique du silence en ce sens qu’elle entretient le non-dit.

Cette spécificité touche de façon privilégiée l’inventio, la dispositio et l’elecutio. C’est tout d’abord, la structure du texte qui s’en trouve affectée, parce que le récit semble sans cesse réfréné, déployé, pour être réfréné une seconde fois, et les différentes séquences narratives faignant se dire restent inachevées, et en se poursuivent les unes les autres, de façon plus ou moins marquée, se contaminent en un exercice reflets et de mise en abyme qui nous conduit de la voix, aux murmures.

C’est aussi une impuissance à dire (dans le sens premier) qui est mis en oeuvre de façons multiples dépassant le cadre du topos de l’ineffable : le récit subit une accumulation 4 sémantique et vocalique qui dérobe le sens, détourne la représentation des sens en détériorant les bases de la référentialité. Dès lors seule la voix reste expressive.

Paroles d’exclus, de marginaux, adressée un soir dans l’urgence à un carnet de bord, Archéologie du chaos (amoureux) hybride récit, poème, théâtre, citation, ....

Plein d’incessantes reprises, le texte s’offre d’abord comme une profération continue, et travaille dans le sens d’une illimitation du dire. Le registre de l’ininterrompu transparaît ouvertement dans le conflit de la parole et du temps. D’un côté, un locuteur tente d’inscrire son propos dans la durée car «écrire, c’est créer du temps littéraire» 3, de l’autre, l’entrelacement des voix narratives n’est possible qu’en déstructurant toute prétention temporel, qu’en infléchissant chaque séquence vers sa source énonciative, recomposant, ainsi, la scène d’ouverture. C’est ainsi que cette suscitation verbale-vocalique ne s’inscrit au présent qu’au prix d’une mise en abyme. Mais, à mesure que se poursuit l’exaltation discursive dans le texte, la part d’indicible augmente d’autant. A l’illimitation de la parole répond alors son impossibilité. De façon emblématique, au moment où devrait se “ terminer ” le texte, le personnage-auteur avoue : « ce roman va me rendre fou » 4, avant de succomber à une « crise cardiaque littéraire » 5 avant que son coeur ne s’arrête sur une virgule.

Ainsi, entre l’ininterrompu et l’indicible, la voix de l’Homme ressort fatalement « inachevée », mais les tensions qui l’habitent pointent vers un lieu imaginaire du dire : une voix (e) qui se cherche tragiquement.

L’étrange volonté de Benfodil de se définir comme « l’écrivain de l’inconscient » permet d’élucider le paradoxe sur lequel s’ouvre Archéologie du chaos (amoureux). Au lieu d’être uniquement cette « métaphysique des sens » 6, le roman donne « une voix à lire ».

S’il accorde d’emblée une visibilité à la voix, il déplace aussi momentanément la problématique du narrateur hors du champ textuel. L’effet de bruissement qui caractérise le texte met son unité textuelle en dépendance des réalisations vocalique. En dehors des marges qui bornent le texte en son début et sa fin, le blanc reste sous-marqué.

Ce théâtre de la voix, qui raconte moins l’indicible qu’il ne le réalise, affronte la dimension de l’inaccompli. La parole/voix ne s’affirme que fragile, momentanée et tendue vers le silence.

En attente d’une voix, de la VOIX, le sentiment et sa part d’utopie doivent paradoxalement se rendre invisibles et indicibles pour être entendus.

L’Archéologie du chaos (amoureux) est une grande prose d’amour parce qu’elle sonde un mur d’obscurité.

1 - M. Benfodil, Archéologie du chaos (amoureux), p118
2 - M. Benfodil, cité par Adlène Meddi, «Anartista» in El Watan, 20 septembre 2007
3 - M. Benfodil, Archéologie du chaos (amoureux), p.138
4 - Ibid, p.170
5 - Ibid, p.244
6 - Titre du premier chapitre du roman


jeudi 5 novembre 2009

Abdelhak Serhane

Né en 1950, Abdelhak Serhane est écrivain et professeur de l'enseignement supérieur à l'Université Ibn Tofaïl à Kénitra (Maroc) dans la faculté des Lettres et des Sciences Sociales. Il a deux doctorats d'Etat, en psychologie et en littérature française. Son doctorat de troisième cycle est en psychologie.

Hamid Ait-Taleb


Hamid Aït-Taleb (né le 6 juin 1979 en Algérie) est un écrivain de langue française.

Loin des sentiers montagneux de Kabylie, sa famille nombreuse débarque en Normandie. Ce gosse du Bled et du Bescherelle relie les deux rives par son amour du théâtre et de l'écriture. Il compose ses papiers clandestins dans des cahiers noircis de poésie.

Il grandit, l'étincelle de ses voyages dans les yeux. A treize ans, il fait le tour du Maroc. A quinze ans, il voyage à bord du Tijdloos, un trois mats centenaire et parcourt la Hollande.

dimanche 1 novembre 2009

Driss Chraibi

Driss Chraïbi (15 juillet 1926 - 1er avril 2007) est un auteur marocain de langue française. Il a également fait des émissions radiophoniques pour France Culture.

Driss Chraïbi est un écrivain qui est trop souvent réduit à son oeuvre majeure Le Passé Simple, et à une seule analyse de ce livre : révolte contre le père sur fond d'autobiographie. Or, Driss Chraïbi aborde bien d'autres thèmes au cours d'une œuvre qui n'a cessé de se renouveler : colonialisme, racisme, condition de la femme, société de consommation, islam, Al Andalus, Tiers-Monde.

Né à El Jadida et élevé à Casablanca, Chraïbi vint à Paris en 1945 pour étudier la chimie, avant de se tourner vers la littérature et le journalisme. Il produit des émissions pour France Culture, fréquente des poètes, enseigne la littérature maghrébine à l'Université Laval à Québec et se consacre à l'écriture.

Il s'est fait connaître par ses deux premiers romans, Le Passé simple (1954) et Les Boucs (1955) d'une violence rare, et qui engendrèrent une grande polémique au Maroc, en lutte pour son indépendance.

Malek Haddad

Malek Haddad est un écrivain algérien d’expression française né le 5 juillet 1927 à Constantine et mort à Alger le 2 juin 1978.

Fils de Slimane Haddad, instituteur à Constantine, c'est dans cette ville que Malek Haddad fait ses études. Il vit la langue française à l’école comme un exil plus fort encore que l’exil : « L’école coloniale colonise l’âme ... Chez nous, c’est vrai, chaque fois qu’on a fait un bachelier, on a fait un Français ». « Il y a toujours eu une école entre mon passé et moi». «Je suis moins séparé de ma patrie par la Méditerranée que par la langue française ».

Lui-même instituteur pendant une courte période, il s’inscrit à la faculté de droit d'Aix-en-Provence mais abandonne ses études après 1954 pour aller travailler comme ouvrier agricole avec Kateb Yacine en Camargue.

Pendant la Guerre de Libération, Malek Haddad collabore à plusieurs revues parmi lesquelles Entretiens, Progrès, Confluents, Les Lettres françaises. Il travaille à la radiodiffusion française et écrit des romans entre 1958 et 1961.

Après 1962 il s'installe à Constantine, collabore à l’hebdomadaire Atlas et à la revue Novembre et dirige de 1965 à 1968 la page culturelle d’An Nasr qui paraît alors en langue française. Chargé de la direction de la Culture au ministère de l’Information de 1968 à 1972, il fonde la revue littéraire Promesses. Il est nommé en 1974 secrétaire de l'Union des écrivains algériens.

Malek Haddad décède des suites d'un cancer le 2 juin 1978 à Alger. Le Palais de la Culture de Constantine porte aujourd'hui son nom. Quoique traduite dans quatorze langues, l'œuvre Malek Haddad demeure relativement peu connue.

Mustapha Benfodil

Mustapha Benfodil est né en 1968 à Relizane, dans l’ouest de l’Algérie. Il a entamé des études de mathématiques avant de se consacrer au journalisme.

Il s'intéresse très tôt à la littérature. Il débute par la poésie (en 1993, il est primé pour son poème A la santé de la République, écrit en hommage à Tahar Djaout) et passe très vite à l'écriture de romans et nouvelles.

Dans le domaine du théâtre, il écrit plusieurs textes pour la compagnie Gare-au-Théâtre à Vitry-Sur-Seine, que dirige Mustapha Aouar.

En 2004, la nouvelle Paris - Alger, classe enfer fait l’objet d’une mise en lecture à la Maison de la Culture de Bobigny.

En mars 2005, il participe avec cinq autres auteurs à une résidence dramatique à Anvers, en Belgique, organisée par l’association d’auteurs Écritures Vagabondes. Il en est revenu avec une pièce : Clandestinopolis, qui a fait l'objet de plusieurs mises en lecture, notamment au Théâtre du Rond-point à Paris.

Comme reporter, Mustapha Benfodil s’est rendu deux fois en Irak en pleine guerre, expérience qu’il relate dans un récit poignant : Les Six Derniers Jours de Baghdad – Journal d’un voyage de guerre.

Mustapha Benfodil vit et travaille à Alger.
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