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vendredi 20 novembre 2009

La poesie tunisienne de langue française

Compte non tenu de la valeur de ses textes constitutifs, qui est très variable, il existe une poésie tunisienne de langue française très vivante, comme en témoigne le nombre de recueils publiés ces dernières années, surtout si l'on songe aux difficultés éditoriales qui sont le lot des ouvrages de création écrits en français dans un petit pays où on lit peu, où on lit surtout des journaux et où on lit essentiellement en arabe. Rares sont les poètes tunisiens qui ont publié plus d'un recueil : Moncef Ghachem, Hédi Bouraoui, Majid El Houssi, Tahar Bekri, D'Anselme. Culturellement, comme c'est le cas dans tous les pays arabes, le Tunisien est très réceptif à la poésie et le fait que cette poésie soit écrite dans la langue de l'ex-colonisateur, s'il modifie le problème, n'en transforme pas radicalement les données.

Cette poésie est le fait de deux catégories d'auteurs : les unilingues et les bilingues. Bien des poètes tunisiens écrivent en français parce que la seule langue qu'ils maîtrisent, en dehors de leur langue maternelle qui est le dialectal tunisien, est le français. Ce sont des hommes et des femmes qui, avant ou après l'indépendance, ont fait un cursus scolaire français : Sophie El Goulli en est le meilleur exemple. Comparativement, dans les générations qui s'adonnent actuellement à la poésie, leur nombre est nettement inférieur à celui des bilingues, c'est-à-dire ceux qui, ayant suivi un cursus scolaire national, avant ou après l'indépendance, ont opté pour la création en français ou écrivent dans les deux langues.

Parmi les émigrés, ceux qui ont définitivement opté pour une carrière professionnelle à l'étranger, en France comme Tahar Bekri, au Canada comme Hédi Bouraoui ou en Italie comme Majid El Houssi, s'il existe un bon nombre de bilingues, rares sont ceux qui écrivent dans les deux langues, l'arabe devenant ainsi dans leur poésie un substrat culturel souvent très voyant dans des textes écrits en français.

Paradoxalement, cette vitalité de la poésie tunisienne de langue française n'a pas produit d'oeuvre majeure mais cela est vrai de la plus grande partie de la littérature maghrébine de langue française qui, dans ses meilleures réalisations, est récit, fiction narrative, comme si la poésie était moins distanciée, plus proche de l'expression spontanée et par conséquent de la langue maternelle.

Nos ancêtres les citadins

Depuis Mustapha Kourda qui publia de la poésie en français dès 1894, des générations de poètes se sont succédé, les anciens comme Salah Farhat, Salah Ettri ou Marius Scalési, les moins anciens comme Mohamed Férid Ghazi (Night, 1949), Abdelwahab Bouhdiba (Les Perles illusoires, 1950), Abdelmajid Tlatli qui obtient le Prix de Carthage pour son recueil Les Cendres de Carthage (1952) ou Claude Benady, rédacteur en chef de La Kahéna, ceux qui, à leur suite, commencèrent une oeuvre qui se poursuit (Hédi Bouraoui, Abdelaziz Kacem, Moncef Ghachem, Chems Nadir ou qui, interrompue par la mort, continue de féconder les esprits (Salah Garmadi), ceux qui, comme Albert Memmi, publièrent des poèmes sur le tard (Le Mirliton du ciel, 1990) et les nouveaux poètes (Tahar Bekri, Hafedh Djedidi, Amina Saïd).

Parmi les anciens, une figure se détache, celle de Marius Scalési (1892 - 1922), difforme, tuberculeux et fou. Ses Poèmes d'un maudit, jaillis du malheur, exhibent leur authenticité comme un bien :

Ce livre, insoucieux de gloire,
N'est pas né d'un jeu cérébral :
Il n'a rien de la Muse noire,
De l'Abîme ou des Fleurs du Mal

Mais leur exotisme est un peu surfait et des influences s'y décèlent aisément, celles de Baudelaire et de Richepin :

Je suis le sultan du sérail des mortes.

Garmadi, ses enfants, la violence et l'humour

Tout genre se constitue par référence à une oeuvre, soit, prolifération du même, comme un hommage rendu à un modèle, soit, affirmation d'une différence inaliénable, par un acte d'opposition, de négation de ce modèle, d'une différence inaliénable. Le poète auquel se réfèrent les poètes tunisiens actuels demeure Garmadi, plus souvent pour honorer la mémoire de l'intellectuel populaire et impertinent que pour reprendre ses tics d'écriture et ses obsessions thématiques. Mais plusieurs lui doivent en partie la violence qui bat dans leurs textes, quelquefois comme un coeur transplanté; rares pourtant sont ceux qui ont hérité de sa qualité essentielle : son humour décapant. Cet humour n'est d'ailleurs que le revers de la violence, c'est une violence rationalisée, maîtrisée, urbanisée, une violence de "beldi", de citadin, disséquant ses contemporains en sirotant son thé à la menthe.

Pour nombre de ces poètes, la langue française devient l'espace privilégié où l'interdit se tolère, où peut se dire l'indicible, presqu'une maison close de la langue. Les consonnes chuintantes et rocailleuses de Moncef Ghachem se bousculent pour dénoncer le racisme, pour dévoiler la misère et le crime :

J'écris avec la tyrannie de misère (...)
J'écris et la colère gronde dans mon coeur transparent
(Car vivre est un pays)

Le mal de vivre de Garmadi n'a pas toujours son origine dans les tourments existentiels; il n'est jamais métaphysique; le plus souvent, il est politique. Une image revient obsessionnellement dans ses vers, celle des sbires qui, en perpétrant le scandale qu'est la torture, demeurent des hommes comme vous et moi :

Mal de nommer compatriotes des hommes candides.
Qui grignotent des glibettes qui mangent du kadide [1]
En dépeçant nos ongles marinés dans l'acide

(Nos ancêtres les bédouins.)

Tel autre poète, dans un pays dont l'Islam, qui interdit explicitement le vin et la viande porcine, est religion officielle, ne craint pas de publier :

Je bois du vin quand j'ai envie.
Et si j'ai faim mange du porc. [2]

Ce courage un peu ostentatoire est curieusement plus présent dans la poésie de ceux qui sont restés au pays comme si la proximité de l'interdit politique, dans les années de durcissement du régime bourguibien ou du tabou religieux, particulièrement accru ces derniers temps du fait de la montée intégriste, induisait des réactions de défi, assez peu dangereuses en vérité du fait du caractère confidentiel de la diffusion des ouvrages et de l'inaccessibilité de la langue française à la majorité des lecteurs potentiels.

Il n'est pas étonnant que la figure de Bourguiba, qui avait poussé à un point rarement atteint le culte de la personnalité, soit au centre de ce type de poésie. C'est sans doute lui le "Dieu" qui trône dans Nos ancêtres les bédouins, "Dieu chauve et chauvin", et c'est lui "le guide" "avec ou sans [lequel] on vit" dans l'admirable poème qui donne son nom au recueil Avec ou Sans mais on le trouve aussi, moins délicatement évoqué, chez Larbi Ben Ali :

Mon pays est entre des mains meurtrières
Des mains qui désespèrent
Ruent et gravent de nobles phrases
Sur du marbre.

(Le Porteur d'eau)

L'impatience de la révolte et de la contestation", selon l'expression de Jean Déjeux [3] n'est pas un thème mineur de notre poésie de langue française même si, comme l'observe le même critique, elle est moins apparente en Tunisie qu'en Algérie ou au Maroc. Est-ce parce que le Tunisien est, comme il en a la réputation, plus pacifique ou plus hypocrite ?

Les causes me semblent plutôt à chercher dans la nature du régime politique et l'atmosphère caractéristique de la vie sociale, l'un et l'autre étant relativement plus marqués de libéralisme que ceux des voisins. C'est ainsi que s'explique aussi, chez Garmadi par exemple, la préférence avouée pour le sourire sarcastique prenant le pas sur le cri d'indignation et dont le meilleur exemple est le poème "Conseils aux miens pour après ma mort", écrit originellement en arabe :

Ne prononcez pas le jour de mes obsèques la formule rituelle
Il nous a devancés dans la mort mais un jour nous l'y rejoindrons
Ce genre de course n'est pas mon sport favori.

(Nos ancêtres les bédouins)

La passion et l'impuissance

Chebbi, poète arabophone, qui est à la fois le Rimbaud et le Hugo tunisien, fou d'amour pour son peuple, le porte aux nues et le voue aux gémonies. Ce double mouvement de la passion se retrouve chez bien des poètes de langue française. C'est Moncef Ghachem qui a le mieux su exprimer cet amour en termes de ferveur érotique :

J'écris avec toi bien-aimée mon sang mon coeur ma voix
Avec ma patrie Tunisie mon offrande
Je ne suis qu'à toi je peux me déchirer pour toi
Tunisie ma chérie ma Tunisie chaude amante

(Car vivre est un pays)

Salah Garmadi l'associe à d'autres sens : l'odorat, la vue et le goût :

oh mon coeur friand m'en lasserai-je un jour
des mimosas frileux fleurissant mes retours (...)
des couleurs enivrées de nos murs blancs et bleus (...)
des dattes de lumière des pastèques de sang.

(Nos ancêtres les bédouins)

La détresse, l' "emmurement" sont concrètement traduits, chez ce poète sensuel, par l'image de la privation, l'irrémédiable rupture avec la saveur succulente des fruits méditerranéens :

Comme si jamais plus nous ne mangerons de mûres (...)
Comme si jamais plus l'orange ne sera sanguine

(Nos ancêtres les bédouins)

La nostalgie du pays, surtout chez les exilés - volontaires ou involontaires - participe de cet amour. "Tunis je t'ai quitté un jour contre mon gré", avoue Claude Benady dans Un Eté qui vient de la mer, tandis qu'Albert Memmi, avec une sensualité surprenante, savoure les délices du souvenir ou que Tahar Bekri s'abandonne à la douceur des évocations. Même Hédi Bouraoui, qui pourtant rêve d'un monde sans frontières, "without boundaries", révèle son attachement au pays natal :

Obsédé l'apatride
Il a beau se réfugier
S'accrocher au premier venu (...)
Rien
Même la mort ne peut venir au secours [4]

Cette nostalgie est souvent associée à la mère comme chez Ghachem car si "vivre est un pays", ce pays - là ne suffit pas à la faim d'amour du poète :

ma mère si jeune bonne et brisée par le capital
j'ai retrouvé son sourire avec la tranche de pain noir
le canoun de romarin
et la soupe réchauffée

(Cent mille oiseaux.)

Le constat d'échec dressé par Majid El Houssi, le fossé qu'il découvre entre son peuple et lui n'en procèdent pas moins de la même passion : "Le texte goudronné et gluant de métaphores inutiles pour une racaille aux haillons sordides" (Ahméta-O).

Garmadi, lui, lorsqu'il songe à ces "damnés [qui] rêvent"
De bière
Et de Bavière
Et de seins dénudés,

ne leur en veut nullement mais tourne sa dérision contre les intellectuels, contre lui-même :

Je suis un poète suis-je un poète
Et tous ces intellectuels bêtes
Qui ne font que leurs emplettes

(Nos ancêtres les bédouins)

La poésie pour tous, celle qui devait toucher les masses, changer la vie, n'émeut qu'un cercle restreint, une élite idéaliste. Abdelaziz Kacem, avec humour, évoque ces "retours à l'envoyeur" par lesquels le peuple réexpédie au poète sa marchandise (Le Frontal).

N'empêche que la Tunisie est là, exhibée ou en filigrane, dans presque toute la poésie de langue française, à travers cette

(...) fille perdue de la Kasbah
Figée devant un lablabi [5]
Une fille dans un sale
Safsari [6] [7]

ou dans les invocations au passé millénaire du pays, aux multiples races qui l'ont constitué, de "nos ancêtres les bédouins" qui nient par leur seule présence le "slogan effaceur", à la brillante civilisation arabe d'Orient et d'Occident que ressuscite la mémoire de Chams Nadir :

Et voici que m'étreint une semblable douceur du soir
Descendant sur l'Euphrate et le Guadalquevir
Voici que bruit à mes oreilles le vol des abeilles
Dans les jardins de Grenade et de Samarkande

(Le livre des célébrations)

en passant par la "sève numide", réactivée par le même poète, le passé phénicien, "les monuments magnère abattus par la haine" dont se souvient Ali Hamouda (Terre maternelle).

Bien que "descendant si bas d'une si haute ascendance" le poète ait "peine à remonter la pente" (Abdelaziz Kacem, Le Frontal), cette réappropriation du passé est souvent euphorique. Elle est libératrice comme la remontée du refoulé. Elle révèle que l'écriture demeure une entreprise d'auto-construction ou d'auto-justification.

Presque tous y succombent, à l'exception peut-être de Hédi Bouraoui qui se veut le champion de l'universel :

Je nie toutes vos notions
Je refuse d'être classé
Même dans la famille
Des crustacés

(Tremblé)

Mais son universalisme a quelque chose de volontairement étriqué. Il va de pair avec un engagement tiers-mondiste revendiqué et assumé :

Chants créoles
Chants wolofs
Chants arabes
Chants berbères
Chants... chants.... chants
Chants de la liberté

(Haïtu-Vois)

Les affres de la langue

Comme ses frères maghrébins, tout poète tunisien de langue française se voit un jour ou l'autre, quand ce n'est pas tous les jours, confronté à la question classique: "Pourquoi écrivez-vous en français ?". Il s'agit là d'une question irritante en raison de tous les sous-entendus qu'elle draine dans son sillage mais c'est une bonne question.

L'acculturation qui "torture" Majid El Houssi "dans la voussure de [son] être" le pousse paradoxalement à "re-trouver [sa] langue effacée" (Iris Ifriqiya). Moncef Gachem se révèle moins tortueux et moins torturé : "Je me gausse de l'angoisse sénile de ceux qui galvaudent la poésie maghrébine de langue française, prétextant déracinement et déculturation" [8]. Quant à Garmadi, il avoue sans ambages : "(...) c'est par l'intermédiaire de la langue française que je me sens le plus libéré du poids de la tradition" [9] et, dans Le Monde, il considère que, dans la situation où il écrit, le problème de la langue est un faux problème comparativement au problème de la création, de la liberté d'expression, et de l'auto-censure : "Devant toute bouche trilingue et cousue, je dis : "liberté" et "crachez le morceau", en arabe classique ou parlé, en français roté ou éternué : que le mot soit et puis viendront les comptes" [10].

Cette sensibilité au problème de la langue se retrouve chez les critiques qui, dans ce domaine, multiplient les affirmations qui n'ont pour fondement que leur conviction intime. Lorsque Taoufik Baccar écrit : "Il semble que le Tunisien, chaque fois qu'il a eu à engager les profondeurs de son moi, ait répugné à recourir au français" [11], pense-t-il que son ami Garmadi ait engagé autre chose que les profondeurs de son moi dans la partie française d'Avec ou Sans ou Nos ancêtres les bédouins ? Et Hédia Khaddar est-elle sûre de son fait quand elle avance que "chez les auteurs bilingues, la création littéraire est différente selon qu'ils écrivent en arabe ou en français ?". Ne généralise-t-elle pas trop vite à partir d'un cas ou deux ?

En réalité, le français, chez les meilleurs poètes, n'est pas une langue d'emprunt mais une langue appropriée par laquelle s'écoulent naturellement les humeurs, les sentiments, les rêves et les obsessions de l'homme. Riche et pleine de vie, l'expression du moi en français l'est à plus d'un titre. Culturellement, elle est puissante parce que c'est une scène de liberté où des mots, quelquefois morts pour la civilisation qui les a inventés, demeurent actifs lorsqu'ils sont transposés dans un autre contexte. Ainsi, tel texte français qui, en engendrant 1789, a fait son oeuvre en France, demeure vif dans une Tunisie guettée par le fondamentalisme de même que tel poète arabe subversif continue, par delà les siècles, à distiller une contre-culture salutaire :

Voltaire est à moi plus qu'à toi
Mais j'ai de plus Abou Nawass [12]

Certes, la langue poétique succombe souvent au psittacisme et frise la caricature comme chez feu Mohamed Jamoussi qui, empruntant les rythmes de la versification française classique, emporte en même temps ses thèmes et ses motifs, peuplant ses poèmes de sylphes, de naïades et autres divinités champêtres. Mais ailleurs, lorsque l'imitation est pastiche volontaire et conscient, lorsqu'un sourire en coin l'illumine, elle est tout à la fois témoignage d'une filiation et prise de distance irrévérencieuse.

Le problème de la langue est aussi, on pouvait s'en douter, un thème à part entière. "On sait, depuis Mallarmé qu'"éprise d'elle-même", la poésie moderne parle surtout de poésie. Abdelaziz Kacem intitule un de ses textes "Al" (Le Frontal) et Chems Nadir adresse une "supplique dérisoire à l'Aleph", tandis que Sophie El Goulli, moins cérémonieuse, s'écrie :

Qu'est-ce que cette histoire ?
des lettres et des chiffres
des consonnes qui ne sonnent aucune heure
des voyelles qui ne donnent rien à voir

(Vertige solaire)

Une écriture spécifique ?

Il est incontestable que la langue arabe nourrit la littérature maghrébine d'expression française en profondeur et qu'elle lui impose son lexique brut ou apprivoisé par la traduction [13]. Les plus beaux exemples nous en sont fournis par Garmadi dont certaines images découlent d'un décalque poétiquement remanié du dialectal tunisien. Ainsi en est-il du vers "Et le pauvre se penche sur son crachat", exprimant la détresse de l'indigent qui croit voir un sou dans son propre crachat par le recours à un dicton fustigeant l'avarice ou encore de l'énigmatique expression "l'homme directeur et demi" inspirée de l'usage dialectal où pour clouer le bec à un interlocuteur impudent qui a eu l'audace de contester une affirmation, on la reprend en la flanquant de l'expression "et demi" [14].

Il est plus périlleux cependant de tenter de retrouver, comme le fait Hédia Khaddar, les rythmes de la musique arabe dans la poésie de langue française [15].Il est possible en effet, en se forçant un peu et en ajoutant foi à ce que laissent entendre El Houssi en se servant du personnage du "meddah" ou récitant ainsi que Gachem se référant au "mewall", de trouver dans les vers de ces poètes une vague ressemblance avec les rythmes lancinants des chants arabes ou de la poésie orale. Mais il m'est difficile, pour ma part, d'admettre que la phrase nominale qui est la caractéristique essentielle de la poésie française moderne paraisse inspirée de la syntaxe arabe chez Garmadi ou encore que les jeux de mots dont il était friand aient quelque chose à voir avec la dérivation à partir de la racine trilitère. Il m'est encore plus intolérable d'apprendre que ce libertin qui n'avait pas la moindre accointance avec les mystiques ni le moindre respect pour leurs croyances "renoue avec la répétition orale des chants liturgiques" de sorte que "l'effet sonore de la répétition à chaque vers n'est plus ressenti comme simple effet rythmique mais comme un véritable tourbillon semblable à celui qui emporte le Derviche tourneur". Je crois plus simplement qu'en empruntant une langue, on emprunte ses cadences et que l'originalité de notre poésie de langue française ne réside pas dans son rythme.

De quelques erreurs de vocation

Le corpus de la poésie tunisienne de langue française n'est pas sans défaut. Cela n'a pas échappé à la perspicacité de Jean Déjeux [16]. Quelques recueils publiés sont manifestement le fruit d'une erreur de vocation. Langue fautive, rythmes effilochés, collages de mots sans art ni raison, litanies mécaniques faites de phrases nominales alignées à la queue-leu-leu. Rares sont les textes d'une même tenue dans un même recueil et, dans le même poème, rares sont les vers qui méritent une égale attention. S'ajoute à cela l' hermétisme qui est plus souvent, il faut bien le dire, le résultat de l'absence d'une intention esthétique présidant à la composition du texte que celui d'une épaisseur sémantique constitutive du poème.

Ces défauts-là sont plus graves que le sentimentalisme signalé par Jean Déjeux et qui vire parfois au nombrilisme et à l'exhibitionnisme. L'écriture primaire, non élaborée, le défaut de construction, l'absence d'exigence en un mot, ne sauraient se justifier, n'en déplaise au critique, par le "désir de se distinguer, de "tordre" la langue pour mieux s'affirmer" [17]

Les nouveaux poètes

Un espoir persiste pourtant, porté par de jeunes poètes et de moins jeunes ayant publié leur premier recueil vers la quarantaine. Le souffle persien de Hafedh Djedidi, la sensualité discrète de Leïla Ladjimi Sebaï, les rythmes et les images de Tahar Bekri, les évocations abstraites de Mohamed Ridha Kéfi, le déchaînement lascif de Monique Akkari, les petites touches poétiques de Hichem Ben Ammar, les mots révoltés de Mahmoud Chalbi sont prometteurs. Les efforts consentis pour l'édition de manuscrits, souvent à compte d'auteur, conjugués à ces sensibilités variées, lorsque celles-ci seront mieux servies par le temps et l'expérience, donneront, à n'en pas douter, une belle moisson et, pour le moins, maintiendront pour longtemps dans notre pays, le charme évocateur d'une poésie nationale proférée dans la langue d'Eluard et de Guillaume Apollinaire.

Samir MARZOUKI

(Extrait de «La littérature maghrébine de langue française», Ouvrage collectif, sous la direction de Charles BONN, Naget KHADDA ; Abdallah MDARHRI-ALAOUI, Paris, EDICEF-AUPELF, 1996).

Tous droits réservés : EDICEF/AUPELF

[1] Viande salée et séchée.
[2] Samir Marzouki, Braderie
[3] Poètes tunisiens de langue française, p. 14.
[4] Inédit publié par H. Khaddar, Anthologie de la poésie tunisienne de langue française.
[5] Soupe de pois-chiches.
[6] Voile blanc, caractéristique vestimentaire essentielle de la femme traditionnelle.
[7] Ghachem, Car vivre est un pays
[8] Cité par Jean Déjeux, Poètes tunisiens de langue française p. 13.
[9] Alif, n° 1, décembre 1971, p. 37.
[10] Cité par Jean Déjeux, Ibid.
[11] Alif, op. cit. p. 13
[12] Samir Marzouki, Braderie.
[13] Voir "Espace culturel dans la poésie tunisienne contemporaine d'expression française (1956 - 1983), IBLA, n° 154, 2e sem, 1984, p. 300.
[14] Voir S. Marzouki, "De A jusqu'à T avec nos ancêtres les bédouins", la tunisianité de la littérature tunisienne de langue française", actes du colloque". La littérature tunisienne de langue française", Faculté des lettres et sciences Humaines de Kairouan, GRELILAF, 1990 à paraître.
[15] Anthologie de la poésie tunisienne de langue française, op. cit., pp. 38 - 39.
[16] Op. cit.
[17] Hédia Khaddar, op. cit., pp. 11


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